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LES ÉQUIVOQUES DE CAVAIGNAC

C'est M. Cavaignac qui, le premier, a donné quelque autorité au propos du capitaine Lebrun-Renaud en le portant à la tribune de la Chambre.

Le 13 janvier 1898, dans une interpellation soulevée par M. de Mun, M. Cavaignac disait : « Lorsque la dégradation d'Alfred Dreyfus a eu lieu, un officier assistait à la parade. Cet officier a recueilli de la bouche de Dreyfus cette parole : « Si j'ai livré des documents sans » importance à une puissance étrangère, c'était dans » l'espoir de m'en procurer d'autres. » Cet officier, frappé de cette parole, est venu la rapporter à M. le ministre de la guerre qui l'a lui-même transmise à ceux auxquels

il devait la transmettre.il reste de cette parole un témoignage contemporain écrit. »

Ici, qu'il l'ait voulu ou non, M. Cavaignac est étrangement équivoque. En entendant ces paroles ou en les lisant, on comprenait naturellement que le rapport du capitaine Lebrun-Renaud au ministère de la guerre était un rapport écrit, et que c'était là le témoignage contemporain.

Pas du tout. M. Cavaignac, hâtivement renseigné par ses amis de l'Etat-Major, avait risqué une affirmation inexacte, et il est au moins étrange que l'iiomme qui appuie toute sa conviction sur le « témoignage » de Lebrun-RoDaud soit, dès le début, coupable, en ce point, d'étourderie ou d'équivoque.

Lui-même, quelques jours après, sous prétexte de préciser son affirmation, la rectifiait. Dans une interpellation déposée par lui-même, M. Cavaignac dit ceci à la séance du 22 janvier :

J'ai demandé il y a quelques jours à interpeller le gouvernement sur la note de Vagence Havas, afin de préciser les affirmations que j'avais apportées à la tribune... Sur le premier point, j'affirme que, d'après les déclarations du capitaine Lebrun-Renaud, Dreyfus a laissé échapper nue phrase commençant par ces mots : « Si j'ai livré des documents, etc., w J'affirme que ces déclarations sont attestées : 1° Par une lettre du 6 janvier 1895 adressée par le général Gronse à son chef, momentanément absent ; 2° Par une attestation signée plus tard par le capitaine Lebrun-Renaud et dans laquelle il affirmait, sous la foi de sa signature, la déclaratiou qu'il avait faite. J'ai demandé au gouvernement de publier ce document, afin que les hommes de bonne volonté qui cherchent impartialement la vérité puissent y trouver des éléments de conviction.

Ainsi, le lo janvier, M. Cavaignac nous apprend que le capitaine Lebrun-Renaud est tellement frappé, le jour de la dégradation, des ateux de Dreyfus, qu'il en fait l'objet d'un rapport au ministre de la guerre ; et il est

bien évident que ce doit être un rapport immédiat, car pourquoi le capitaine Lebrun -Renaud, s'il a été ainsi frappé et s'il a cru nécessaire de faire un rapport au ministre, aurait-il attendu plusieurs semaines, ou même plusieurs jours? Tel était évidemment le sens des paroles de M. Cavaignac. Telle était certainement sa pensée. Or, lui-même, neuf jours après, était obligé de se démentir. L'attestation du capitaine Lebrun-Renaud n'a été signée que « plus tard ».

Ainsi, cet homme sévère, qui fonde toute sa conviction sur une prétendue phrase de Dreyfus rapportée par le capitaine Lebrun-Renaud et qui veut, par cette seule phrase, former la conviction du pays, ne savait même pas, avec exactitude, quand il en a parlé la première fois à la tribune, la date du rapport Lebrun-Renaud; et, faussement, il laissait entendre que ce rapport était contemporain de la dégradation.

Neuf jours après, mieux renseigné, il rectifie. Mais le fait-il loyalement? Non, certes : il dit que le rapport a été signé « plus tard ».

Mais quelqu'un pouvait-il supposer que ce n'était que trois ans après, en octobre ou novembre 1897, quand l'Etat-Major acculé chercherait de tout côté des documents et des appuis, que l'attestation avait été sigaée? ♦ Si M. Cavaignac l'avait dit, s'il avait avoué à la Chambre que l'attestation dont il avait parlé si audacieusement le 15 janvier n'avait été rédigée et signée que trois ans après l'événement, et sur la demande des bureaux de la guerre, il aurait singulièrement affaibli l'impression de ses paroles. Aussi s'est-il bien gardé de parler clairement. Il s'est borné à dire « plus tard ». Il a rectifié son erreur du 13 avec une austère rouerie, et il a été assez vague pour ne pas laisser apparaître la vérité vraie.

Pourtant, ou M. Cavaignac ignorait encore, le 22 janvier, que le rapport, selon lui décisif, était postérieur de trois ans aux faits; et on ne peut qu'admirer la stupéfiante légèreté de cet homme qui, réduisant toute laffaire

Dreyfus à un texte de quelques lignes, ne sait même pas dans quelles conditions exactes ce texte a été produit. Ou bien M. Gavaignac savait que le document en question avait été rédigé trois ans après la prétendue conversation de Dreyfus, c-t en le cachant à la Chambre et au pays, M. Gavaignac s'est livré à une singulière manœuvre. Dans une affaire où la date a tant d'importance, tromper ou équivoquer sur la date, c'est presque un commencement de faux.

Mais, du moins, on pouvait espérer que ce rapport, tel quel, dont il exigeait de M. Méline la production, M. Gavaignac, quand il serait ministre de la guerre, le produirait. Il n'en est rien, et dans la fameuse séance du 7 juillet, voici ce que M. Gavaignac apporte à la Chambre sur l'affaire Lebrun-Kenaud.

Je cite in extenso^ car chaque partie de ce texte devra être sérieusement étudiée :

Le matin de sa dégradation, Dreyfus fut maintenu pendant quelques heures dans une salle où deux officiers ont recueilli de sa bouche l'aveu de son crime.

Ces deux officiers en ont parlé aussitôt ; et comme le rappelait à l'instant M. Castelin, les aveux de Dreyfus furent publiés, notamment dans une note que je ne cite qu'à titre d'indication et qui parut dans le Temps portant la date du. 6 janvier et paru le 5 janvier au soir.

Cette note est ainsi conçue : « Nous avons pu contrôler les paroles de Dreyfus; les voici à peu près textuellement : « Je » suis innocent. Si j'ai livré des documents à l'étranger, c'était » pour amorcer et en avoir de plus considérables; dans trois » ans, on saura la vérité et le ministre lui-même reprendra » mon affaire. »

Ces paroles ayant été publiées, le capitaine Lebrun-Renaud, l'un des officiers dont je viens de parler, fut mandé au ministère de la guerre; et là, devant le ministre de la guerre, il raconta ce qu'il avait entendu.

Il avait été ccmduit au ministère de la guerre parle général Gonse qui assistait à l'entretien et qui, dès qu'il sortit, le 6 janvier 1895, le jour même, écrivit au général de Boisdeffre qui se trouvait absent la lettre suivante :

« Mon Général, » Je m'empresse de vous rendre compte que j'ai conduit moi-même le capitaine de la garde républicaine, le capitaine Lebrun-Renand, chez le ministre, qui l'a envoyé, après l'avoir entendu, chez le Président. D'une façon générale, la conversation du capitaine Lehrun-Renaud avec Dreyfus était surtout un monologue de ce dernier qui s'est coupé et repris sans cesse. Les points saillants étaient les suivants : « En somme on n'a pas livré de documents originaux, mais » simplement des copies. »

Et le général Gonse ajoute :

« Pour un individu qui déclare toujours ne rien savoir, cette phrase est au moins singulière. Puis, en protestant de son innocence, il a terminé en disant : « Le ministre sait que » je suis innocent, il me l'a fait dire par le commandant du » Paty de Clam, dans la prison, il y a trois ou quatre jours, » et il sait que si j'ai livré des documents ce sont des docu- » ments sans importance et que c'était pour en obtenir de » sérieux. » Le capitaine a conclu en exprimant l'avis que Dreyfus faisait des demi-aveux ou des commencements d'aveux mélangés de réticences et de mensonges. Je ne sais rien depuis ce matin, etc. »

Le capitaine Lebrun-Renaud lui-même inscrivit le même jour, le 6 janvier, sur une feuille détachée de son calepin, la note suivante, qui est encore entre ses mains :

« Hier, dégradation du capitaine Dreyfus. Chargé de le conduire de la prison du Cherche-Midi à l'Ecole militaire, je suis resté avec lui de huit à neuf heures. Il était très abattu, m'affirmait qae dans trois ans son innocence serait reconnue. Vers huit heures et demie, sans que je l'interroge, il m'a dit: « Le ministre sait bien que, si je livrais des documents, ils » étaient sans valeur, et que c'était pour m'en procurer de » plus importants. »

» Il m'a prié de donner l'ordre à l'adjudant chargé de le dégrader d'accomplir cette mission le plus vite possible. »

Depuis, le capitaine Lebrun-Eenaud a confirmé ces déclarations par un document écrit, si^né de lui, que je ne fais pas passer sous les yeux de la Chambre parce qu'il est postérieur, et que c'est aux documents que je viens de lire, qui datent du jour même, que je veux m'en référer.

Suivez bien, je vous prie, à ce point, les transformations, les variations subtiles de M. Cavaignac.

Trois fois il parle du témoignage de Lebrun-Renaud, le 13 janvier, le 22 janvier et le 7 juillet 1898 : et chaque fois, il y a substitution de document.

Une première fois, on croit qu'il s'agit d'un document signé de Lebrun-Eenaud lui-même, et contemporain des faits.

La seconde fois, cette attestation recule : M. Cavaignac avoue qu'elle a été signée « plus tard », mais 11 en exige de M. Méline la production.

La troisième fois, M. Cavaignac, ministre de la guerre, et pouvant citer ce qu'il lui plaît, néglige de citer cette fameuse attestation qui, tout d'abord, était proclamée par lui décisive. Il la remplace par une feuille détachée du calepin de M. Lebrun-Renaud,,

M. Cavaignac, pour s'excuser de ne pas citer la déclaration de M. Lebrun-Eenaud lui-même, allègue qu'elle est postérieure aux événements et aux documents cités par lui. N'importe, si tardive qu'elle soit, elle est encore la seule pièce ayant un caractère certain d'authenticité ; elle est le seul témoignage direct.

Une conversation racontée par le général Gonse ou une feuille détachée du calepin de M Lebrun-Eenaud ne peut suppléer le témoignage direct du capitaine , engageant sa signature et sa responsabilité. Si M. Cavaignac n'a point cité ce rapport, dont il eij^igeait si âprement de M. Méline la production, c'est d'abord pour ne pas proclamer offi-

ciellement qu'il avait été écrit et signé trois ans après l'événement. C'est pour ne pas avouer que lui-même avait d'abord formé très étourdiment sa conviction sur une pièce à laquelle sa date, si éloignée de l'événement même, ôte presque toute valeur. Et surtout c'est pour ne pas s'exposer d'emblée cà des questions gênantes.

{ ar enfin si les bureaux de la guerre avaient jugé sérieux les documents « contemporains », cités par M. Cavaignac, pourquoi trois ans après ont-ils demandé au capitaine Lebrun-Renaud une attestation régulière et un rapport officiel ?

Mais surtout, ce rapport officiel, pourquoi ne l'a-t-on pas demandé au capitaine Lebrun-Renaud, le jour même de la dégradation?

Quoi? Dreyfus a été jugé et condamné à huis clos et les jugements secrets laissent toujours une inquiétude dans la conscience publique. De plus, malgré tous les assauts, malgré tous les pièges, il affirme son innocence; il la crie à la France, au monde, dans l'exécution publique, et ce cri va au loin bouleverser les consciences.

Toujours il reste au juge, quand le condamné n'avoue pas, une sorte de malaise.

Mais voici qu'on apprend tout \ coup, par un officier, que Dreyfus, dans une minute de défaillance, aurait avoué son crime. Et on ne demande pas à cet officier un rapport immédiat, écrit, officiel ? On l'appelle chez le ministre, on l'envoie chez le Président; et on ne lui demande pas de rédiger, d'attester par écrit les aveux qu'il aurait reçus?

On se contente d'avoir avec lui des conversations! Cela est prodigieux, et il est très clair que, si on ne lui a pas demandé de fixer par écrit ses paroles, c'est qu'on ne les a pas crues décisives. On a eu peur qu'en les pressant, en les précisant pour les fixer sur le papier, le capitaine Lebrun-Renaud fit apparaître une fois de plus la protestation d'innocence de Drej^fus.

Mais pourquoi n'est-on pas allé trouver aussitôt Dreyfus lui même?

Deux fois l9 commandant duPatyde Clam a essayé en vain de lui surprendre ou de lui arracher un aveu.

Quatre jours encore avant la dégradation, il est allé le trouver de la part du ministre ; il a essayé précisément de lui faire dire qu'il s'était livré au moins à des opérations d'amorçage, et Dreyfus a énergiquement protesté.

Rien, pas une faute, pas même une imprudence.

Cette protestation d'innocence complète, il l'adresse au ministre dans une lettre que j'ai citée.

Et quand M. du Paty de Clam apprend que Dreyfus aurait avoué au capitaine Lebrun-Renaud ces pratiques d'amorçage, il ne va pas le trouver dans sa prison! Il ne va pas lui dire : « A la bonne heure! Vous avez fini par suivre mon conseil! Vous avez fini par avouer! »

Non : on se garde bien de parler à Dreyfus du propos rapporté par le capitaine Lebrun-Renaud ; on sait bien qu'il protestera à nouveau.

On a peur qu'il dise : « Le capitaine Lebrun-Renaud se trompe : il a mal entendu ou mal compris une phrase de moi. »

Et aussi, après avoir négligé de demander au capitaine Lebrun-Renaud, sur cette question pourtant si grave, un rapport signé et écrit, on s'abstient de tirer parti contre Dreyfus «le cette prétendue défaillance. On ne lui dit pas : « Puisque vous avez avoué au capitaine Lebrun-Renaud il est inutile de prolonger vos dénégations: allez jusqu'au bout dans la voie où vous être entré, et pour mériter un peu la pitié et le pardon de la France donnez-nous décidément le secret de vos imprudences. »

Non, on s'en tient aux vagues propos du capitaine, de peur de faire évanouir, en la regardant de plus près, l'ombre d'aveu qu'on veut y voir.

Bien mieux, comment expliquer, si l'on croit que Dreyfus a avoué en eflfet des opérations d'amorçage, qu'on ne lui ait pas demandé : « Avez-vous;reçu, en retour de vos communications imprudentes, des pièces de l'étranger?»

On n'y songe même pas, tant on accorde peu d'importance à la conversation rapportée par le capitaine Lebrun- Renaud.

Ainsi, aux protestations d'innocence, authentiques, répétées, éclatantes que multiplie Dreyfus, M. Cavaignac ne peut opposer qu'une phrase d'une conversation entendue et rapportée par un seul témoin.

Car il ne faut pas qu'il y ait d'équivoque. Pour faire illusion, M. Cavaignac parle de « deux officiers ». Mais il ressort du récit même du capitaine Lebrun-Renaud que c'est à lui et à lui seul que Dreyfus aurait tenu ce propos.

La preuve, c'est que c'est lui, lui tout seul qu'on appelle au ministère de la guerre! C'est a lui, a lui tout seul qu'on demande, trois ans après, une attestation signée.

Donc, il est le seul témoin, et je suis épouvanté, je l'avoue, de l'inconscience de M. Cavaignac. Il ne tient aucun compte d^s documents officiels et authentiques : des procès-verbaux d'interrogatoire, des lettres au ministre où Dreyfus affirme continuellement son innocence. Il ne tient aucun compte de cette scène de la dégradation où le malheureux a jeté au pays le cri de l'innocent martyrisé.

Il réduit tout à une phrase qui aurait été entendue dans une conversation à deux, par un seul témoin, et il ne se demande pas une minute si ce témoin unique n'a pas mal entendu ou mal compris.

11 suffit, pour dénaturer tout à fait le sens d'une phrase, d'un mot mal saisi ou mal interprété ; il suffit même que la place de cette phrase dans la conversation soit modifiée. Et c'est sur une base aussi fragile, aussi incertaine, que M. Cavaignac a osé appuyer sa conviction! Il y a là une étourderie ou un calcul d'ambition qui fait trembler.

Mais comment M. Cavaignac n'est-il pas frappé de l'inconsistance des textes qu'il a cités? Dans cette conversation même oii l'on cherche un aveu, Dreyfus, selon le capitaine Lebrun Renaud, a une fois encore affirmé son innocence. Comment eût-il pu affirmer son innocence si, une minute avant, il avait avoué avoir communiqué des documents à l'étranger ? De plus, comment peut-il dire : « Le ministre sait que c'est pour des opérations d'amorçage que j'ai livré des pièces », puisque lui-même, quatre jours avant, a écrit au ministre qu'il n'avait jamais commis la moindre imprudence.

D'après le général Gonse, le capitaine Lebrun-Renaud lui-même, résumant son impression, déclare que Dreyfus lui a fait « des demi-aveux ».

Quoi! des demi-aveux? Et si le capitaine Lebrun- Renaud lui-même n'ose pas dire qu'il a reçu un aveu complet, catégorique, comment M. Cavaignac ne craintil pas de se tromper et de tromper le pays en s'appuyant sur un écrit aussi inconsistant et que nul au monde ne peut contrôler?

L'EXPLICATION VRilE

Mais M. Cavaignac se trompe. Il se trompe grossièrement dans l'interprétation qu'il donne du récit du capitaine. Ce texte unique et incertain, qui est sa seule base de conviction, ou qui, du moins, en est la base la plus forte, il ne l'a pas lu avec soin ; il n'a pas cherché à le comprendre.

Il l'a, par son commentaire même, violemment dénaturé, et, par nn parti pris vraiment coupable, il en a laissé échapper resplication naturelle.

En effet, qu'on veuille bien lire avec som le propos prêté à Dreyfus, dans la lettre du général Gonse comme dans la feuille détachée du calepin Lebrun-Kenaud. ^

Il faut bien regarder au détail du texte, puisque c est par une phrase que M. Cavaignac entend condamner

Dreyfus. a- ., .

Que dit celui-ci? Jamais il ne dit simplement : « bij ai

livré des documents à l'étranger, c'était pour en avoir

d'autres. » .

Non, jamais. Et pourtant, s'il avait voulu vraiment

avouer, c'est cela qu'il aurait dit.

IL n'aurait pas fait intervenir le ministre ; il n'aurait pas dit: « Le ministre sait que... », car cela était absurde; le ministre ne le savait pas, et Dreyfus, en parlant ainsi, se fiit heurté à un démenti certain.

Pourquoi donc, dans la phrase que lui attribue le capitaine Lebrun-Renaud, Dreyfus fait-il intervenir le ministre?

Là se trouve la clef du problème, l'explication aisee et évidente des prétendus aveux, et M. Cavaignac n'y a inême pas pris garde. Bien mieux, par une sorte de faux assurément involontaire, mais qui atteste le plus étrange aveuglement d'esprit, M. Cavaignac a complètement dénaturé le texte en supprimant l'intervention du ministre.

Le 22 janvier 1898, il dit à la Chambre :

« D'après les déclarations du capitaine Lebrun -Renaud, Dreyfus a laissé échapper une phrase contenant ces mots : « Si j'ai livré des documents, etc.. »

Mais non : c'est une mutilation grossière. D'après les textes mêmes qu'apportera plus tard M. Cavaignac, la phrase commence (et cela est capital), par les mots : 4 Le ministre sait que si jai livré des documents... »

Chose étrange : même le 7 juillet, même quand M. Cavaignac a cité le texte exact de la lettre du général

Gronse, il oublie aussitôt les premiers mots décisifs, ceux qui mettent le ministre en cause, et, pour résumer son argumentation, il s'écrie : « Je déclare que dans ma conscience je ne puis admettre qu'un homme ait prononcé ces mots : « Si j'ai livré des documents... » s'il ne les avait pas livrés en effet. (Vifs applaudissements.) »

Mais une fois encore, d'après le texte même que nous apporte M. Cavaignac, il n'a pas prononcé ces mots tout court. C'est l'intervention du ministre, c'est l'opinion du ministre qui domine toute la phrase : Le ministre sait que . . .

M. Cavaignac laisse tomber cela.

Et pourtant, ces mots sont tout ; car ils démontrent que, dans cette partie de sa conversation, Dreyfus faisait allusion à la démarche faite auprès de lui quatre jours auparavant, de la part du ministre, par le commandant du Paty de Clam.

Celui-ci est venu pour obtenir enfin du condamné des aveux : et il a tenté de lui adoucir les aveux pour l'y décider.

Il lui a dit : « Avouez donc ! Après tout il ne s^agit peut-être pas d'une véritable trahison; peut-être n'aviezvous pas l'intention de nuire ; peut-être avez-vous simplement pratiqué des opérations d'amorçage. Le ministre lui-même est tout disposé à prendre la chose ainsi; il est porté à croire qu'au fond, vous êtes innocent; il croit que si vous avez livré des documents c'est pour en obtenir d'autres plus importants. Dites donc la vérité, car on est prêt à l'accueillir, et ainsi vous sauverez du moins votre honneur. »

Que tel ait été le langage tenu à Dreyfus le 31 décembre, quatre jours avant la dégradation, par le commandant du Paty de Clam, cela est certain. La preuve en est dans la lettre écrite, aussitôt après cette visite, par Dreyfus au ministre de la guerre. Je l'ai déjà citée, mais j'en rappelle le début : « Monsieur le ministre, j'ai reçu, par votre ordre, la visite du commandant du Paty de

Clam, auquel j'ai déclaré encore que j'étais innocent et que je n'avaii même pas commis la moindre imprudence. »

C'est évidemment une réponse aux suggestions de du Paty.

Mais la preuve, plus formelle encore et plus nette, est dans la note envoyée le jour même par Dreyfus à son avocat et que celui-ci a communiquée le 9 juillet dernier à M. le garde des sceaux :

Note du capitaine Dreyfus

Le commandant da Paty est venu aujourd'hui lundi 31 décembre 1894, à cinq heures et demie du soir, après le rejet du pourvoi, me demander, de la part du ministre, si je n'avait pas été peut-être la victime de mon imprudence, si je n'avais pas voulu simplement amorcer ; puis que je me serais laissé entraîner dans un engrenage fatal. Je lui ai répondu que je n'avais jamais eu de relations avec aucun agent ou attaché, que je ne m'étais livré à aucun amor(^age, que j'étais innocent.

Mais, que dis-je ? dans la lettre même du général Gonse, citée par M. Cavaignac, Dreyfus se réfère expressément à cette entrevue: « Le ministre sait que je suis innocent; il me l'a fait dire par le commandant du Paty de Clam, dans la prison, il y a trois ou quatre jours. »

Voilà donc qui est certain : c'est le ministre qui suggère à Dreyfus cette explication qui atténuerait sa faute; et Dreyfus se redresse : « Non, pas même une imprudence ; mon innocence est entière. »

Mais en même temps, il retient cette opinion du ministre, telle qu'elle lui est transmise, comme un argument de plus en faveur de son innocence ; et le matin de sa dégradation, quand il est en tête à tête avec Lebrun-Renaud dans le pavillon de l'Ecole militaire, quand il se prépare à subir l'horrible supplice, il reprend dans une longue démonstration, semblable, comme le dit

la lettre du général Gonse, à un monologue, toutes les preuves de son innocence, et il insère dans sa démonstration l'opinion que du Paty de Clam prête au ministre sur son cas.

Ainsi s'expliquent et se concilient le récit fait par Lebrun-Renaud à M. Clisson, le reporter du Figaro^ le soir de la dégradation et le récit fait par lui au ministre le lendemain.

Il est aisé de reconstituer toute la conversation, tout le monologue de Dreyfus dans cette crise suprême :

« Je suis innocent. Voyons, mon capitaine, écoutez : On trouve dans un chiffonnier d'une ambassade un papier annonçant l'envoi de quatre pièces. On soumet le papier à des experts : trois reconnaissent mon écriture, deux déclarent que l'écriture n'est pas de ma main, et c'est là-dessus qu'on me condamne. A dix-huit ans j'entrais à l'Ecole polytechnique. J'avais devant moi un magnifique avenir militaire, 300.000 francs de fortune et la certitude d'avoir dans l'avenir 50.000 francs de rentes. Je n'ai jamais été un coureur de filles ; je n'ai jamais touché une carte de ma vie^ donc je n'ai pas besoin d'argent. Pourquoi aurais -je trahi ? Pour de l'argent ? Non ; alors, quoi ?

» — Et qu'est-ce que c'était que les pièces dont on annonçait l'envoi ?

» — Une très confidentielle, et trois autres moins importantes.

» — Comment le savez-vous ?

» — Parce qu'on me l'a dit au procès. Ah ! ce procèsà huis clos, comme j'aurais voulu qu'il eût lieu au grand jour ! Il y aurait eu certainement un revirement d'opinion. »

(Interview Clisson, dans le Figaro du 6 janvier 1894.)

Et il ajoute : « D'ailleurs, le ministre lui-même sait que je suis innocent. Il me l'a fait dire par M. du Paty, il croit que si fai livré des documents, c'est pour en obtenir d'autres. Mais je n'ai même pas fait

cela ; je n'ai commis ni trahison ni amorçages : je suis pleinement innocent. » Voilà, quand on compare les textes cités par M. Cavaignac, avec l'entrevue de du Paty de Clam et de Dreyfus, voilà le sens évident de& paroles de Dreyfus, voila la marche certaine de sa conversation et il a suffi que le capitaine Lebrun- Eenaud, qui avoue lui-même n'avoir perçu qu'un demiaveu, se méprît sur la portée logique d'une phrase ; il suffit qu'il ait compris ouenteadu : aLeministre sait »au lieu de : « le ministre C7'oit », pour qu'on ait relevé contre Dreyfus, comme un commencement d'aveu, ce qui était une partie de sa démonstration d'innocence.

Quelle sottise et quelle pitié ! Ki combien est lourde la responsabilité de M. Cavaignac, qui n'a même pas pris la peine de rapprocher les textes avant de conclure !

Comme le réveil de sa conscience sera terrible, si toutefois elle est encore susceptible de réveil !

Non, Dreyfus n'a pas avoué au capitaine Lebrun- Renaud. Au contraire, à lui comme aux autres, il a affirmé son innocence ; et pour lui, il essayait encore de la démontrer.

Par une fatalité de plus qui s'ajoute à toutes les fatalités dont le malheureux a été victime, par une méprise de plus qui s'ajoute à toutes les méprises sous lesquelles il a été accablé, un argument allégué par lui pour démontrer son innocence, a été transformé, par l'inattention, la légèreté ou la mauvaise foi, en un commencement d'aveu .

Et par une scélératesse qui s'ajoute à toutes les scélératesses dont il faudra bien qu'il rende compte un jour, le commandant du Paty de Clam, qui a certainement reconnu dans le propos prêté à Dreyfus par Lebrun- Eenaud l'écho de sa propre conversation avec Dreyfus,

a négligé d'avertir son bon ami et disciple Cavaignac.

Mais patience ! Toutes ces habiletés et tous ces mensonges ne prévaudront pas éternellement.

Est-il besoin maintenant, après asoir constaté comment le propos de Dreyfus avait été déformé par un intermédiaire, Lebrun-Renaud, de discuter la valeur d'un autre propos que, d'après le capitaine Antboine, Dreyfus aurait tenu devant le capitaine Attel, mort aujourd'hui ?

Ce propos, d'ailleurs niais, n'est que l'écho d'un écho, l'ombre d'une ombre. J'observe seulement qu'il est absurde de penser que Dreyfus, aussitôt après la dégradation, c'est-à-dire au moment même oh. il venait d'exalter toute son énergie à crier son innocence au monde, soit tombé tout à coup à regretter qu'on ne lui ait pas permis de continuer le métier d'amorceur.

Ce n'est là évidemment qu'une autre variante, plus grossière et plus déformée, du propos tenu devant Lebrun-Renaud. Et, matériellement, il e^t impossible qu' « après la dégradation », Dreyfus ait pu s'entretenir avec les officiers. Au récit unanime des journaux, il a été, aussitôt après la parade d'exécution, mis en voiture cellulaire et emporté à la prison. Epuisé, il s'est enfermé dans un silence de désespoir, et il ne l'a rompu que pour protester une fois de plus au seuil de la prison, qu'il était pleinement innocent.

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