UN DISCOURS-PROGRAMME
« Donc, citoyens, — continua François Salvianqui connaissait la légèreté de ses auditeurs et résumait toujours son argumentation, — donc, citoyens, j'ai préconisé le rapprochement avec rAllemagnc, même au prix de grands sacrifices, tant que j'ai cru ce rapprochement possible... et je le crois encore possible si nous procédons par étapes, sans rien brusquer... »
Tout en parlant, un bras appuyé à la table, l'autre précisant son intention par des gestes fins, l'orateur perçait de son regard le fond de cette salle Bellin, plus longue que large, située en haut de la Croix-Rousse et assez mal éclairée. Depuis trois quarts d'heure environ qu'il déblayait le terrain à l'aide des lieux communs ordinaires, il avait
im LES PlUM AIRES
recûuiui un eertain nombre de Heures parmi les deux mille visages d'ouvriers, de canuts et de petits patrons attentifs qui buvaient sa parole magique. Le directeur de VAiibe Socialiste, Gageron, était là ainsi que Pierre Mague et Giffare. Le premier jovial comme d'habitude, le second morne, le troisième distrait. Un peu plus loin se tenait Jean Pasme, le Bon Juge, envoyé sans doute par Claire de Saintines. Celle-ci, malgré son entihousiasme, n'avait pas faille voyage. L'ovale noir de Fabricius Corat très exalté était proche de la boule graisseuse et blanche de Maria Poinçon, de la face tragique de la Vindiera. Beaucoup de députes et sénateurs régionaux et de reporters parisiens corsaient le publichabituel de ces réunions provinciiiles. Il- n'y avait pas à s'y tromper: c'était une séaiiige: important^-; et les événemônts extérieurs donnaient aux paroles q.ue le tribun prononçai! la* valeur d'un discours-programme.
« J'étais encouragé dans mon atltitude par celle des social-démocrates qui tous alors,, sans exception, sans aucune espèce d'exception, se disaient hostiles à la politique agressive de la chanceUerie. Voici une lettre qui en tait foi, »
Talcèdre, assis sur l'estrade derrière le patron, lui passa le document demandé. Salvimi mit son lorgnon, glissa une main rapide dans ses cheveiLs blonds ébouriffés, et d'une voix bien timbrée,, incisive, qui lui retroussait l'angle des lèvres,, lut lénie-
LEg -PRIMA itïfîS m
lïienL avci- des^patiftee eal(îiil«es tinc première ûéclaroLion de <Ritnipel. L'Allemand proteslail de ses seîttimejrts ini^BmationaHstes eL pacifistes et fie ceux de MOîi'rTiil loties au ïieichslag; 41 priait son cainarafleiîrançais«deTïefpôiiït tenir compte des mauvats propos et de venir par lui-même à Berlin s'assurer de rétat'desespnîts.
« Et c'est moi qui change, citoyens, — conclut le leader socialiste auquel revenait l'accent du Midi aveolabelle humeur de l'auditoire, — et c'est moi qui suis la girouette dont^se moquent agréablement ces immuables et sages doctrinaires du centre gauche... ou du centre droit... Je les confonds comme ils se confondent.»
Les frires apaisés, il poursuivit rejetant son binocledans'la poche de côté de sa redingote : « A ce moment se place ma grande trahison des 'Fêtes Humanitaires. Ne protestez pas, citoyens. J'ai trahi mon iparti et mes amis, paraît-il, -en m'abstenant de parler au dessert de ces mémorables agapes. Qu'aurais-je pu dire de plus et de mieux en etïet que le sévère, que le sage Marc Albigny, grandithéoricien que je sailue au passage, mais auquel son haut et volontaire isolement a créé une situation privilégiée, spéciale, d'apôtre infaillible et de juge. Je n'aurais 'rien ajouté à ses- magnifiques formules; etll'état de tension indéniable qui Tégnait de 'nouveau entre les deux gouvernements françaiis-et aile-
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mand me conseillait, nous conseillait à tous la prudence..* Ehîouij la prudence. A qui donc cette verlu éminente est-elle plus indispensable qu'à nous autres révolutionnaires sur lesquels on rejetterait bien vite, en cas de désordre, tout le poids des fautes et des crimes. >
Ici un arrêt, une gorgée d'eau fraîche, un éclair de réflexion, puis avec force :
« Dès que l'horizon s'est dégagé des nuées sombres qui l'obscurcissaient, dès que j'ai entrevu la possibilité d'intervenir sansenvenimer...jesuis intervenu, citoyens, j'ai pris le train pour Berlin et, négligeant les vaines clameurs des professionnels du patriotisme, j'ai confessé hautement notre foi... Ce Salvian, quel fantoche, le mot a été dit et par un des nôtres... Quel fantoche! il profite de l'instant où Croquemitaine se tait et s'apaise pour regagner les suffrages perdus. En vérité, je plains les malheureux qui ne voient dans les difficiles négociations du prolétariat, de l'action prolétarienne encore bégayante, que je ne sais quels bas calculs électoraux et démagogiques. Notre tâche est lourde à nous autres qui luttons contre toutes les haines religieuses déchaînées, tous les appétits d'une bourgeoisie en fureur etd'une aristocratie mal domptée. Si nostroupesnous tirent dans le dos tandis que nous essayons de les mener péniblement à la victoire, celle-ci deviendra impossible. »
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Il était visible que peu à peu rassembl^ej prise à la chaude éloquence et i la Jiateetique rusée do député de Carteyrade, entrait dans son avis, dans ses calculs et s'abandonnait à son autorité. Rien n'encourageait plus Salvian que cette pénétration progressive de ses partisans par son verbe. Alors il se sentait dominateur. Alors une multitude d'images hardies et brillantes accouraient à l'appel de ses paroles et venaient se ranger dans Tordre qu'il souhaitait. Il se livrait au démon intérieur, habile à enfler de poésie une proposition paradoxale, à présenter le douteux comme certain, Tirréalisable comme imminent. Sa colère, son ironie, son audace devançaient la colère, l'ironie et l'audace de la foule maniée par lui, puis subissaient toutes les inclinaisons et métamorphoses d'un sentiment vague lancé sur des mots. Par une série de tâtonnements rapides, d'affirmations et de réticences, il arrivait à cette communion complète où le rhéteur et ceux qui l'écoutent galopent d'un même cœur vers l'illusion, vers la griserie et le mensonge. Or sa finesse suivait si bien les progrès de sa véhémence que jamais il n'était plus maître de lui qu'au sommet d'une période ardue. Pareil à l'aigle qui fond pour lier sa proie, il se laissait glisser enfin ivre d'espace vers l'objet de sa démonstration et ne le quittait que déchiqueté, réduit à une bouillie de sophismes :
« Or quel fut à Berlin le plus hardi introducteur
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Ûv 110^ daptriïies flïLirinanitaipee5?*Riimpel lui-morne^ LoajoLirs Uimiipel, Ammis-je aussi 'netloûiowl blâmé llimbedle ehaitvmiï^me fratiçais, l'idoe de Tevanelie eil ses déi'tvoe^ de misère et de^aiigj si j'avais fvéxu qiieiRiumpol tircrah demoncffort fFRlorrtél une coitclusion éffoïsle, pcrsoiineMe, el apaiserait le centre allemancl par un désaveu qui équivaut A un parjure ?... Eh mon, miHe fois non, car nous ne tenoits pa-s à 'être dupes, nous autres représentants fie 'la sainte, de la vénérable Révoliïtion française... et^si l'on i^epousse notre accolade, si l'on répond a inos avances par des iinjures «ou ile mépris ou par une de ces railleries fausses 'qui nous remerciertt bypoorièement pour nous donner figures de traîtres, si l'on faitcela, je le dis bien haut, -nous entrerons en défiance; etJious garderons, nous aussi, notre poudre sèche, nos main« dans nos poches et l'air glacial. »
Une voix du crû, où la gouaîllerie se 'faisait traînante, s'éleva tout à coup : « Citoyen Salvian, vous redevenez pàtriotard. A'ous subissez l'influence 'de Eagnies. »
Car Constant Fagnies, suspect aux syndicats à cause de son indépendance et de sa modération relative, était particulièrement impopulaire à Lyon, où^toutes les opinions sont extrêmes et mystiques.
Le tribun sîiisit celte interruption avec 'joie : « L'activité de 'Constant Fagnies est bonne. Elle est profitable à tout le parti, à la classe entière des
LES PRLMk\IRES 171
tita^'aillcurs, étaniide celles qui s'appJiqiiseiil: iiilassalilirnnenil iihi eonfection des lois ouvrières, à l'amelîorritît'JU'dii sort des deàliérilés. Je ne suis pa^, je ni3 -^2*îair jamais du eeux quî excommunient et qui c:ikmnienfcles meilleurs combattants au: service d'une cause, paixe qu'ils entendent la tactique d'une manière' différen-te',, parce- qu'ils oai une conception personnell:e de la lîutte. Constant Fagnies, mon ami, que J'admire et que je continuerai à- admirer,, ne v^us en dtîplaise. Constant Fagnies est un juri.ste. 11 aborde les questions pratiquement, par le code. La brèche qu'ila ouverte dans cette ci tadellie bourgeoise est considérable. C'est pai^ elle que passeront plus tard, a^'ec des clameurs de vict'oire, lies ouLranciers eti les irrfkluctiblesqui le vilipendent — non — qui le méconnaissent aujourd'hui. »
— <( TiveAlbigny! » cria un autre.
— « Parbleu, — reprit Salvian sans soufller, — Marc Albigny est noire conscience. Il est laplus haute fleur au sommet de la houlette de fer que brandit ce pasteur dépeuples, le socialisme. Une fleur de métal, splendide et dure. Mais notre force, citoyens, et le gage de notre prochain triomphe, c'est que nous avons dans notre sein, c'est que nous vénérons également les- théoriciens des cimes comme le grand Marc et les réalisateurs comme Fagnies. Nous avons des héros- pour toutes les heures. Elles peuvent toutes- sonner pour nous, d
ITâ LES PB! MA in ES
Gomme il projelaît cetLc deiiiière phrase, après tant d'images hardies, vers rexUémité de la salle, d'un geste large et prophélir[ue, il crnt apercevoir Bernard qui applaudissait derrière un groupe. L'idée que son fils, venu pour Tentendre, était témoin de sa générosité, la surprise de cette chère présence lui donna des forces nouvelles. Il prit un grand temps, comme au théâtre Tacteur sûr de son rôle et de son effet, but une gorgée de rhum et d'eau, puis avec une ironique douceur, progressivement nuancée de menace : « Je ne rends pas tous nos frères allemands responsables de la félonie, ce mot n'est pas trop fort, de Rumpel. Mais que Rumpel ait pu parler comme il Ta fait et jouer son hôte trop confiant, sans être aussitôt démenti par ses collègues du Reichstag, voilà qui est déjà une mauvaise note et qui doit nous mettre sur nos gardes. Nous avons un dépôt précieux que nous ne pouvons hasarder : ces droits de l'homme et du citoyen, première affirmation de la conscience universelle, qui demeurent au fronton de la démocratie ainsi que ces rampes lumineuses visibles de partout dans la nuit. Le caporalisme prussien, s'il s'implantait jamais chez nous à la faveur d'une guerre malheureuse, éteindrait cette lueur indispensable. Pareils àla vestaleantique, nous ne permettrions pas le sacrilège. Et puisque une fraction du socialisme allemand nous fait savoir, par la bouche d'un de ses champions les plus auto-
risés, qu'elfe combattrait demèn3 son empereur^ nous lui déclarons, nous, qu'il lui fandrail. fouler aux pieds, avec notre charte civique, un million de poitrines prolétariennes, d
Le cap difficile était franchi. L'orateur tenait son public, mais pour une minute seulement, et il fallait en profiter, car la sympathie populaire est fragile. Aussi rinternationaliste repentant eut-il recours à la vanité provinciale et locale :
c Ce n'est pas ici, à Lyon, que j'aurai besoin de beaucoup d'efforts pour relever ce zèle révolutionnaire, qui défend, non la patrie elle-même, mais les conquêtes morales des aïeux et le droit à la liberté. Vous avez toujours été, vous, prolétaires de Lyon et du Rhône, les remparts de cette liberté. Toujours on vous a vus à l'avant-garde des idées nouvelles, prêts à verser votre sang pour les propager. Je le reconnais, l'heure est trouble et les réalisations pacifiques, que nous espérions immédiates, se trouvent reportées à demain par ceux mêmes qui, détenant la force brutale, auraient le plus de mérite à renoncer îi elle... Prolétaires de Lyon et du Rhône, vous avez la garde du drapeau rouge en ce point stratégique spécial, en cette Mulatière qui unit le Nord au Midi, les ardeurs du soleil à la lente concentration des brumes. Groupez-vous autour de votre drapeau de classe et si, pour le malheur de tous, l'Allemagne militariste, mal contenue hélas! par
m LES l'ilOlAHlES
rAll^Bxnaiîiic eollectivistÊ, tend' ii vous reiilevei\ i?é- 5ii?le?, de tGule votre vaillaiici?, uiùlezpoor un înîrLa-iH k chant d€ V diïiliqMe Mo/rseill/aisek ealui de la.j(eun« Inier nationale, acceptez même la. su^prématie.' mo»mentanée^ oh! toute momentanée, de l'étendard tri- €ol'one, afin.' que les semences- d«; beauté et d'égalité ae soient pas^ détruites. Reculez de-quelques années en arrière plutôt, que de; foire rexîulev le monde de cent cinquante; ans.. ».
Le tribun trempé de sueur s'assiiiau; fracas- des applaudissements. Son a^udace paraissait. gj?ande de modifierainsLsesbatteriesquelquesjouï&avaotlarefltrée dîes' Ghambres eti derreconnaître iautiles^ses récenles avances à rAllemagne. On écouta- k peine les deu'x ©•IL trois députés et sénateurs qui prirent la^ parole après lui sur des: questions de propagande. Les esprits étaient surexcités, encore pleins de Taiigu.mentation. de Salvian,> les oreilles gandaient son aiccent. Beaucoup songeaieiit : « II faut que la guerre sKi)i.t menaçante pour qu'il fasse a>insi macliiue aï^ rièrCy lui qui est bien renseigné.. » Les plus fkjtoaches partisans- de la paix à tout prix accomplissîiient leuir ex:amen de conscience; et s'étonnaient de sentir leurs théoriesy qu'ils croyaient si fermes, vor cillantes au contact des faits..
L'ordre du jour suivant fut voté par acclamations : «• Les citoyens membres du socialisme, unifié et man*dataiiesdu parti,, réunis au nombre de deux, mille
LES PÏILMAIRES m
cinq ceob à hi saile BeiliUj apnk a^oÎF en tendu les loyales explkatians- du camarade Fraoçois Salviao, (lôclairent s?associer à som étonnement quant à k Gxmduite de Rumipel et des- représeatants- de la socialfdémoGPatie au Ifceichstag!^ — acceptent, vu' kâ eireonstanjces,. noe imodificatLoa de k tactiqnie parlementaire* dans^ la nou.velle se^sixîfl des Chambres qui va s'ouvrir^ — admetten* que k parfaite abnégation du colLectifvisme de langue; française et sa bemuie uUrah<îon'ciliante seuaient une duperie si les groupes de kngue germanique; ne Lui tïémoigmiient pas les mêmes sentiments exprimés en» termes identiq.iires, — d'<kBètenil k nomina!lii<(Dn d'une commissma dô: six membres quai,, s'abouchant avec six membres de la social-démocratie, avisera à dissiper les malentendus et. à peser, d'e tomut son poids, sur les déiîisioaîs pacifiques des< deux gouveirnements respectifs, — émettent, le vœu qu'à l'avi^enir ces flottements de doctrine ne se produisent plus. »
Gomme disait Fagnies; : « Le prolétariat a un g-oèt désoj?donné pour les incidentes-, »
C'était pour Salvian k victoire, l'éponge passée sur ses variations. Il triomphait modestement. A la petite ponte de sortie réservée aux membres dnbu^ reaiu se pressaient qiieliqaies zélés des comités Ivonnaifi et les amis venus de Paris.. Gageron, riant d^ans sa barbe,, lui dit : « Bravo,, vieux,, tu leur-z^ea boucheS'Un coin aux têtes- d«e bioche. » Car Nestor
avait conservé le cœur, les préiugés et le langage d'un communard de [a vieille espèce, quoiqu'il vautàl dans VAube Kocialisle le système froid et rationnel de Karl Marx. Au fond il aimait bien cet éloquent normalien qui lui avait appris à écrire, dont le journal ne prospérait guère, alors que VAube socialiste ^ plus amusante et mieux fournie, comblant ses lecteurs de concours et de surprises, arrivait par étapes aux gros tirages :
« Pourquoi diable f es4u dérangé? lui demanda François avec surprise. Tu ne supposais pas que j'allais vous apprendre du nouveau.
— Je voulais voir comment tu nous en tirerais. C'était délicat après la balade à Berlin. Nous voilà plus à Taise.
— Magnifique, mon cher, étonnant I Notre amie m'a chargé de mille choses... Elle sera joliment contente, quand je lui raconterai le gros succès. Ah! vous avez eu là de ces formules!... »
C'était le bon juge Jean Pasme qui manifestait son admiration, en sautant sur ses petites jambes ainsi qu'une poupée à ressort. Il tenait à bout de bras, au-dessus de sa tête chauve, son chapeau cabossé par la bousculade. A son grand chagrin, en dépit d'une réclame colossale, il n'était jamais ni reconnu, ni salué par les ouvriers. Cela tenait à ce que son visage n'avait rien qui attirât l'attention. Quoique reproduit chaque semaine par un grand
LES PRIMIRES 177
nombre de journaux ilîiisïtréSj il uû se différenciait pas assez des innombrables physionomies de la magistrature, toutes taillées sur le même patron.
Au contraire, Fabricius Corat, en proie au plus violent enthousiasme, enchantait les sérieux canuts qui évacuaient la salle en silence : « Un nègre!... le nègre!... tiens, le voilà!... » On n'entendait que ces mots chuchotes avec sympathie. Pour le peuple, le noir est toujours un esclave à émanciper, un frère inférieur qu'on aime à combler de témoignages égalitaires, un objet de jardin d'acclimatation hissé à la dignité humaine. On considérait ses lèvres rouges, ses dents magnifiques, son exubérance.
Tout fier de sa popularité, il essayait de garder le bras énorme de Maria Poinçon. Mais la foule le séparait d'elle. Un remous le porta juste en face de Salvian qu'il embrassa. Il lui glissa même dans l'oreille, au milieu d'un flux de paroles, quelque chose comme une promesse. Colossalement riche et généreux, il aspirait à jouer un rôle important. Celui de bailleur de fonds paraissait pour lui tout indiqué. Paraphrasant les blagues de la Vindiera, Maria Poinçon déclarait dans l'intimité : « C'est exceptionnel, une poire noire. » Son rêve d'ailleurs eût été d''inspirer la direction d'un grand journal et elle avait à placer un roman d'aventures et de confidences que se rejetaient successivement le ProZé^aire et VAube socialiste.
m LES r'iuMAitias
Taîiilifi f|ue ccUc bniid^i persoiine lui s^zr^rait: \m dtjigts a les Uû liriscr,. Salvian uecevak lescoaiîdeaces de Giffare: : » C'est la» guerre à la raaçQn>- Herie q;ue vouâ venez df engager, ce soir. Mais aous a^^ons des armes et. je \^ous- aideuaL »' &i habitua qu'il fût auxv vagues affirmationsdes hurluberius qui envahissent la cuisina politique, le ton et la justesse dtu propos le frappèrent. Giffare,. raté des loges comme de tout la reste,, n'avait pas- eu parmi ses frères .*. l'avaiicemenL qu'il espérait. Il rendait Samljuc responsable de ses déboires et,, si l'acacia désapprouîv ait La. nouvelle attitude, vis-à-vis de T Allemagne, nul doute qu'on n'eûit en ce mécontent un précieux, auxiliaire : « Je. vousr rappellerai cette offre;.. » murmura. Sakian.
Il: guettait son fils et se faisait une joie de le serrer contre son cœur. Mais Bernard ne voulait pas revoir son père auj mifeu de cette masse d'iadifférents. Il attendait au: deliors, dans la nuit froide, que les partisans eussent fini de étriller. Les remerciements et les éclats de voix du tribun lui réchauffaient l'âme. Depuis plusieurs semaines- il était sevré de cette parole ardente et de cette tendresse qu'il n'aurait pas cra si indispensables à sa vie.
Enfin, Talcèdre ayant reçu les dernières instruc.^ tions du patron, Bernard vit une large silhouette qui franchissait le seuil éclairé. Il s'élança : « Bon-
LEB 'PItïMÀIRES ^17!»
Bmi\ papa! )i et loiubu dans des l>rtns grands oni^Hrls çuijso refermai oui i^ui' tui vinlemiueïiL :
'(( Alors feu ;me connais encore? Tu n'as :plus peur de moi ?
— lEt loi, tune m'en veux plus?...
— Ah! cher garçon.*. »
ils 'tournaient destruesauïhasard, des rues vastes et désertes sous les étoiles, pour échapper aux dernières ovations.
<( On gèle dans cette sacrée ville, grommela Sàlvâan qui avait relevé le col de son paletot. Entrons prendre quelque chose là; nous causerons mieux., une fois à Tabri... »
C'était un simple cabaret où ne restaient plus que trois ou quatre vieux consommateurs, attentifs à leunpartie de dominos. Le père ^t le fils s'assirent dans un coin et demandèrent des grog*s bien chaud^^ Le tribun remarqua aussitôt l'air mélancolique de son Bernard. H avait maigri, ses traits étaient tirés et son vêtement, bien légenpour la saison, n'annonçait pas l'opulence.
(( Ainsi donc, animal, au lieu de me prévenir, de me dire ça y est^ et de m'amener ima bru, que j'aurais embrassée avec iplaisrr, tu te sauves comme un voleur, sans un mot d'adieu. Je croyais que nous étions amis, je t'appelais ifrérot, comme m'appelle Nicolas. Sais-tu -que lu m'as fait un «vrai chagrin. )»"
Ils iparlaient bas, à cause des joueurs qui
tSO LES PFI[.^1ÂIRES
annonçaient leurs points, Bernard regarda son verre, hésita, puis reconquis par la cordial itti et la bienveillance paternelles : a Je craignais de déplaire à Jeanne,
— A Jeanne?... Elle me déteste donc. Pourtant, nous n'avons eu que de bons rapports... et elle est assez intelligente, assez fine pour ne pas accepter sans contrôle ce qu'elle entend débiter sur mon compte.
— Elle a le fétichisme de son père... et Marc Albigny te hait... Si je ne t'avais pas lâché, à propos des Fêtes Humanitaires, si je n'avais pas quitté le ministère, ma famille et Paris, Jeanne m'aurait planté là et je me serais tué... »
Jusque-là Salvian avait toujours considéré son fils comme un brave homme, très instruit, un peu faible de caractère, qui se donnait des airs profonds. Le passionné lui apparut. Bernard, jouant avec sa cuiller, tremblait. Ce n'était pas seulement de froid ; ses yeux avouaient quelque chose que sa bouche n'avait pas encore proféré. Son père lui saisit la main :
« Tu es malheureux. Allons, conte-moi tout. Je t'aime tant, mon pauvre petit. »
Mais le jeune homme avait honte de s'expliqier. Les mots ne sortaient pas de ses lèvres serrées. Il eut un geste navré : a: C'est la guigne, la déveine noire. Nos minces ressources sont épuisées par tous
f,ES rUI MAIRES m
ces déplacements. Marc AlbLyny est un avare. Il n'a pas doiîïitt un sou à sa lille. A Romans t^n n'a pas marché. Mon directeur paraissait content de moî^ mais le sous-directeur est un n''aclionnaire, à qui mon nom, lues opinions et mon mariage déplaisaient. Au liout d'une semaine, on m*a presque rais à la porte. J'ai été trouver l'oncle a Carteyrade.,, U te Ta raconté, ou écrit?
— J'en arrive, de Carteyrade. Continue.
— Tu étais là avec maman et Marie. Elles vont bien? Grand'mère va bien? Marie épouse toujours son capitaine? »
Ces questions venaient tard. Salvian sourit, mais jugea inutile d'assombrir, avec de mauvaises nouvelles et des histoires fâcheuses en train de s'arranger, ce jeune mari déjà désillusionné. Mieux valait le laisser dans son égoïste ignorance.
Il répondit évasivement : « Elles allaient à merveille quand je les ai quittées. Pour ce qui est des projets de Marie, on me fait des mystères aussi de ce côté-là. C'est Thabitude de la famille. »
Bernard voulut sourire à son tour, mais n'aboutit qu'à une grimace douloureuse. Son père reprit : « Et alors... en quittant Carteyrade...
— Je suis venu'ici avec une recommandation de l'oncle pour l'usine électrique des frères Wurtz. Ils m'ont casé, tout juste, avec promesse d'avancement.
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ISt LES PniMAIHES
— Tu louches?
— Deux cents fraucs par mois* Ce o'csl pas éaorme- Heureusement que Jeanne a des goûts
simples. •%
Salvian son^f:cait : a Quelles br^iiiàes ne fait pas comiïieUre Tamour? Celui-ci gagnait mille francs par mois au cabinet de Matonnay, avec promesse d'une belle place à la chute du ministère... Et il a renoncé à tout pour le caprice d'une jolie fille qui obéit elle-même à un bizarre. » Il tira de sa poche son portefeuille, y prit deux billets de mille francs et les glissa de force dans la poche de son fils, qui protestait ;
(( Mais, papa... c'est beaucoup trop!... Je n'en ai pas besoin. » Sa figure reconnaissante démentait ces paroles :
— Fiche-moi la paix , — dit le tribun , — je ne veux pas que tu manges de la vache enragée pour les beaux yeux de ton stupide beau-père. Car, si je ne l'ai pas avoué aux Lyonnais de peur de te faire des ennuis, je i)uis bien te le déclarer: Marc Albigny est un pur crétin. 11 n'est pas permis à son âge de vivre en dehors de ce qu'il appelle dédaigneusement les contin- Liences, de mépriser le simple bon sens. Il a dû élever sa fille dans les principes les plus extravai^ants. J'espère que tu vas mettre ordre à ça... »
Les derniers consommateurs étaient partis. Il n'y a\ait plus dans le cabaret qu'un garçon qui rangeait
LES PHIMÂIRES 183
les verres en bâiitant. Bernard leva un bras met désespoir :
« Ordre à ça!... Tu ne connais pas Jeanne. C*est un homme pour la volonté et l'instruction, un enfant dans la conduite de son ménage. Elle ne sait ni faire la cuisine, ni balayer, ni coudre. Elle n'aime que la lecture et la politique. Elle a toujours vécu comme une petite prin,cesse du collectivisme, et crac, brusquement, elle épouse un garçon sans fortune... C'est à cela que j'attribue ses humeurs noires.
— Ahl elle a des humeurs... »
L'infortuné s'était trop avancé pour reculer. II soupira: « Depuis que nous sommes ici, elle reste couchée,.. Je ne sais comment la distraire, étant forcé moi-même d'aller à l'usine du matin au soir... Le médecin n'y comprend rien. Il marmotte fille de neigeux,,. Mais ça n'est pas une solution.
— En effet... opina Salvian qui commençait à se rendre compte... Alors elle est seule toute la journée?
— Elle a une amie qui vient la voir, une dame vague qui s'occupe des innombrables universités po. pulaires de Lyon... et puis la femme de ménage qu'elle convertit à nos idées...
— A ses idées...
— Mais je pense comme elle. »
A cette réponse le père reconnut que son enfant n'avait pas arraché le bandeau qui fait trébucher
iU LES PlllMAllltS
dans tous les pièges. Il eut pitié de lui et n'insista pa!ï. Maisj prompt aux solutions pratiques: a J'ai une placé poui* loi de chroniqueur scientifique au Prolétaire. Jusqu'à présent je ne t*en avais pas parlé à cause de la situation officielle ; quatre articles, cinq cents francs par mois. C'est entendu, mon cher collaborateur?
— Que tu es bon...
— Meilleur que ne le croit Albigny... Mais au fait, ta femme te permettra-t-elle d'écrire dans cet organe de toutes les compromissions ? Peut-être préfère-t-elle que vous mouriez de faim. »
Bernard ne ï*épondit pas, mais après un silence comme s'il pensait tout haut: « Mon beau -père ne fera pas de vieux os. Son secrétaire nous a écrit qu'il venait d'avoir une crise affreuse, Jeanne pleurait parce que nous n'avions pas de quoi aller à Paris.
— Alors maintenant que tu as quelques sous, tu vas lui offrir le voyage... et elle te reviendra plus maussade, avec de nouvelles instructions... Laisse donc ce pion à ses douleurs. Il nous enterrera tous, hélas ! Sois le maître chez toi, sapristi. Je connais ces fâcheuses ingérences des parents dans les jeunes ménages. Ta grand'mère m'a rendu la vie impossible autrefois. Je l'ai matée comme un vieux cheval. »
Ce n'était pas exact. Même dans les questions privées, Salvian voyait son désir et non les faits.
LES PBIMAÏKES 185
La nu il avançai L L'oraïeur n'avait pas change de' linge et commençaiL à tousser- Bernard reg-ardait sa montre ;
« Tu as peur d'être grondé, hein? Allons, nous nous sommes retrouvés. Ça m'a t'ait du bien. Va la rejoindre et écris-nous de temps en temps. »
Le jeune homme avait les yeux d'un naufragé qui voit s'éloigner le bateau secourable et qui n'ose crier, par respect humain. Son père lui dit dans une dernière étreinte : « Rappelle-toi que je suis toujours ton grand frère. . . et que j'ai le bras long. j>
Comme Salvian rentrait à son hôtel, le portier lui remit la carte de Camille Nortier :
« Ce monsieur est encore là?
— Oui, il attend dans le fumoir. »
Le roi du caoutchouc lisait un journal d'un air rogue. Le pas du tribun lui (il lever la tqte et il prit aussitôt une physionomie très aimable :
« Je pensais bien que vous ne tarderiez pas... Je viens de la salle Bellin... Remarquable discours, cher monsieur, et qui rend notre entente facile, car c'est pour cela que je suis à Lyon. »
Aussitôt, sans vain préambule, l'industriel développa son plan au socialiste : « Je vous avais déjà tâté il y a quelques mois chez les Saintines, vous rappelez-vous ? Puis je vous ai écrit il y a cinq jours pour vous mettre en garde contre l'antipatriotisme.
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Mais je n'espérais pas que nous pourrions aboutir aussi tôt. Vos nouveUes tendances, telles que vous les indiquiez ce soir avec mie courageuse neLleté, couvieïinent tout à fait h mes projets.., »
11 expliqua cenxH:i. Le Prolétaire transformé j, grâce à l'apport d'un capital considérable, avec six pages, un service d'informations et des correspondants à l'étranger, inclinerait progressivement à un socialisme national dans le genre de celui îde Rumpel. Le nom de Nortier ne serait pas prononcé. Fabricius Corat servirait d'intermédiaire et d'homme de paille. La nouvelle commandite se réservait seulemepl les affaires financières et deux ou trois campagnes déterminées dont il serait question plus tard... »
A ce moment de la conversation, Salvian, assis en face de son interlocuteur, eut un geste de surprise. L'autre lui mit la main sur l'épaule: « Ne vous effrayez pas, Giffare lui-même est dans mes plans. Il s'agit de couler Sambuc qui trahit la France et son parti. Nous avons un dossier contre lui. Le ministère Matonnay ne demandera pas mieux que d'être débarrassé de cette basse fripouillerie maçonnique. Sachez que les coquins du style de Sambuc sont vos ennemis et les nôtres. Si vous ne les tuez, ils vous tueront comme ils ont fait pour Gambetta, pour Ferry et toute personnalité prédominante. Acceptez donc mon alliance. Elle vous donne
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une force réelle. Restait l occulte, elle ne votis compromet pas, Corai, quoique eègrej sera discret, et vous serez pour le reste le maître absolu de votre direction politique. Voyons, cela ne vous teEte pas d*échapper aux gnlfes de Houngar? »
Cela tentait Salvian en elTct. tl pesait les avantages et les risques. Nortier n'était pas le premier qui contractait une assurance contre le socialisme. Beaucoup de financiers très modernes n'hésitaient pas à subventionner une forme de révolution qui déplaçait les capitaux sans anéantir le capital. Ils ne s'apercevaient pas qu'en agissant ainsi ils hâtaient un bouleversement certain, et tuaient d'une nouvelle façon la poule aux œufs d'or. C'était leur affaire. Les meneurs du peuple et les millionnaires qui les appuyaient jouaient au plus malin, sans qu'on pût prévoir de quel côté basculerait la vieille société, emportant les derniers privilèges. Mais il n'y avait là ni trahison, ni déshonneur : une partie serrée, voilà tout.
Le démagogue songeait : « Il se fourre dedans en croyant me conquérir. Il me fournit des armes. » L'homme d'argent se disait de sou côté : « Il faudra toujours qu'il y ait des révolutionnaires. J'aime autant prendre un pied chez eux. »
Chacun des deux devinait le calcul de l'autre et comptait sur sa propre maîtrise pour le déjouer.
Sous la lumière crue des lampes électriques, dé-
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battant un conlnit qui devait forcément faire une dupe, Nortier et Salvian symbolisaientlesdeus puissances de ce temps : l'or et la parole Le premier, grand, luiiUainj avec sa voix brève, son cou veineux, son masque impassible sous ses cheveuv blancs, ses yeux tjui snivaionf Vuièe. du parîenaire; le second^ trapu, gros, débonnaire mais embusqué derrière une expérience égale à celle de son futur bailleur de fonds.
Après quelques détours, ils tombèrent d'accord sur les points essentiels: le chiffre de quatre cent mille francs, comme première mise, le lancement immédiat, Tadjonction de Constant Fagnies. Au sujet de ce dernier Nortier déclara : « J'ai déjà travaillé avec lui. C'est un mauvais cœur, mais une tête solide et, si nous l'écartions, il nous ferait la guerre. Pourquoi combattre ce qu'on peut gagner? »
Cette tactique était celle de Salvian, Séparés en apparence par des abîmes, le manieur de foules et le manieur de chèques étaient de cette même doctrine de l'habileté à outrance qui finit par ronger le caractère et même les scrupules. Le contact de trop d'intérêts et de convoitises avait émoussé en eux cette susceptibilité morale qui fait qu'on ne pactise pas secrètement avec un adversaire politique.
Quand tout fut conclu au bout d'une heure, ils éprouvaient une sympathie réciproque. Nortier en
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profila poui' glisser à Salvian un éloge bien senti de Laurent CalteL, son futur secrétaire, a une nature d'élite i»j etj sans insister davantage^ lui laissa entendre qu'il iHaitan courant de ses difficultés famirtales.
Comme on se séparait, Salvian, enchanté au fond de la transaction, chercha quelque chose de très aimable : « Vous ne prenez pas une chambre à côté de moi? Nous pourrions bavarder encore un peu en nous déshabillant. »
Mais le grand beau vieillard avec un étonnant sourire de fatuité et de cynisme : « Non merci, je suis attendu... » Alors François se rappela qu'il avait aperçu la Vindiera dans les profondeurs de la salle.