CHAPITRE XIII
LA FIN d'un primaire
Marc Albigiiy, de pUis en plus malade, avak dû suivr-e les conseils de son médecin. 11 était venu, dès les premiers jours de septembre, l'aire une cure aux eaux de Terrenoire. 11 y retrouvait le docteur Nicolas Salvian, attaché an nouvel établissement de bains, lequel chaque année recueillait là, à quelques lieues de Carteyrade, une multitude d'observations eurieu- &es. Jeanne avait tenu à accompagner son pèrepresque impotent et incapable de monter seul en wagon. Bernard se joignait à sa femme. De sorte que le révolutionnaire, sa fille, son gendre et Toncle de celui--ci réunis au Grand-Hôtel prenaient leurs repas ensemble.
Gela n'allait pas sans tiraillements. L'humeur de*
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Marc s'étaif apaiseej maïs son égoïste indiiTorence créait une atmosphère péiiibîe. Il réjmndait aux questions sècheineol ou avec un rire douloureux. Son refrain était : « Qu'est-ce que ça fait? » Une seule préoccupation le hantait : achever son livre les Exploiteurs du socialisme. Or il laissait entendre devant Bernard et iNicolas que cet ouvrage implacable stigmatiserait les variations de François Salvian. Le docteur haussait les épaules, tmais le jeune homme relevait Tallusion. A chaque instant la causerie menaçait de s'envenimer.
Dans le jeune ménage, d'autre part, la mésentente était complète. Depuis son mystérieux héritage, Jeanne traitait son mari comme un inférieur. Elle ne le consultait sur rien. Elle devenait ôoquette à sa manière. Elle avait à son service deux femmes de chambre qui la coiffaient, taillaient des robes compliquées sur des patrons de journaux de modes, et ne recousaient jamais un bo:iton aux habits de monsieur. Quand celui-ci hasardait la moindre observation, sa femme le prenait de haut, lui reprochait ses. opinions bourgeoises, ses petits appointements d'employé électricien, Texil à Lyon, sa famille, le mariage de Marie, le suicide de Nortier; elle allait chercher de vieux griefs qu'elle rajeunissait pour la circonstance. La colère dégradait son beau visage régulier. Elle devenait vite une mégère brune et débraillée ; le sarcasme de Maix dégénérait chez elle en invective.
LES PIUMAJUES Wl
Cela ne rempêcliait pnSj cinq minutes après une scène grotesque el vulgaire, de chanter fa Cité future et la Fraternité universelle, la Paix entre lés hommes, les Sept joies du collectivisme. « Mais, ma pauvre petite, comment t'en tireras-tu alors, toi qui ne sais pas faire un lit, ni cuire un œuf à la coque? » Cet ordinaire argument de Bernard la faisait sourire de pitié. Il n'entendait rien à la pure doctrine. Toute sa vie il resterait un salarié atone, sans révolte et sans héroïsme. Maintenant elle se plaignait à son père, quand ils étaient seuls tous les deux. Le front à la vitre, l'allure lasse, elle répétait : « Si j'avais su ».
Les malades nerveux ont souvent une perversité spéciale. Albigny approuvait sa fille, l'encourageait à l'indépendance, traitait François Salvian de coquin et de renégat, établissait des parallèles désobligeants «ntre son gendre et ses disciples : « Tiens, Pierre Mague, ce n'est pas un ange. Il a peut-être barboté dans l'affaire Sambuc. Eh bien, tu aurais été plus heureuse avec lui qu'avec ce pauvre et naïf garçon... » Une minute après, au milieu d'un silence, il ajoutait, relevant de la main sa jambe paralysée avec une crispation du visage : « Il t'a aimée, Pierre Mague. Il a eu un rude chagrin quand tu lui a préféré l'autre. C'est un écrivain distingué. Si je meurs avant d'avoir achevé mes Exploiteurs, c'est lui qui les terminera. »
Jeanne éeoutïiit ces propos, rêveuse; elle finissait par se croire jnconiprise, La pelite royauté qu elle exerçait jadis dans son milieu lui revenait à l'esprit, lui rendait par le contraste sa situation présente plusanjière. Marc s'appesantissait sur Taffaire Nortier, ramoindrissement politique de Salvian : c II est noyé... ii flotte, les pattes en l'air... Camille l'a emporté avec lui dans la mort. » Si bien que la jeune femme éprouvait une certaine honte d'avoir lié son sort au fils de ce « déchet du socialisme >*,
Nicolas Salvian, grâce à sa subtilité de clinicien, observait de près ce manège. Son neveu Bernard ne ui cachait pas davantage ses désillusions. Il avait cru que Jeanne serait la compagne idéale dans les bons et les mauvais jours, qu'elle sanctifierait l'union libre. Or elle se révélait à la fois comme une indolente et une virago. Ses idées sur l'existence étaient outmncières ou baroques, exprimées dans un jargon de plombier philosophe. Elle parlait couramment du <c grand souffle humain et social qui régénérera la planète », de « la vieille mentalité ancestrale qu'il s'agit de transformer par la science», « d'un meilleur devenir » : « Il y a des. moments, ajoutait le jeune homme, où cette phraséolo£»ie de manuel me donne des rages de dents. Quand elle comnîence, j'ai envie de mettre du cotoa dans mes oreilles.
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- — Tu trouvais cela rharmant aufrefois, répondait Toncle Nicolas.
— Rh ouij je n'étais pas encore hla^^è. Aujourd'hui j'envie le sort de ceux qui ont épousé de bonnes dindes bien rondes t)u des muettes. »
Un matin, pendant le déjeuner, Mare Albigny, qui d'ailleurs mangeait peu, eut un vomivssement de sang accompagné de contractions violentes et douloureuses de l'estomac. On le coucha aussitôt. Pendant quelques minutes h docteur Salvian montra une mine soucieuse, répondant par monosyllabes aux questions pressantes de Jeanne. Puis, après une piqûre de morphine et Tapphcation de compresses glacées, la crise se calma, le malade put prononcer ■quelques paroles. A sa fille qui incriminait l'action des bains, il déclara : « Je ne veux pas interrompre mon traitement... Me rétablir ou crever. » C'était péremptoire.
Le lendemain arrivait PierreMague, lequel, débarrassé de sa besogne à Paris, venait rejoindre son maître à Terrenoire et devait écrire sous sa dictée les Exploiteurs du Socialisme. Ce fameiiix pamphlet n'avançait guère- Pierre Magne apportait des nouvelles. Il s'installa aux côtés de Jeanne, près du lit de Marc que les potins amusaient encore un peu et dont la face pâle et tirée esquissait de temps en temps un sourire. Bernard et Nicolas étaient allés faire une pro-
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dans là publicalioii des papiers Samhiic. Ici Ma(>ue, directement intéressr^ a ce que rafïaire tombât dans Teau, lit un vague geste de mécontentement. Jeanne le regarda. Il rougit et Albigny, pendant une minute, jouit de l'embarras de son secrétaire. Puis bon enfant il reprit :
« Et Horteux? i>
Enchanté de la diversion, Mague se frappa le front : « Complètement maboul. Malgrâ les protestations de sa sœur, qui ne veut pas admettre qu'il soit foo, on a décidé de l'interner. Ça doit être fait à l'heure qu'il est. »
Le malade rejeta la tête sur son oreiller et parut suivre dans l'espace, autant que sa diplopie le lui permettait, la triste destinée de l'auteur de V Univers sans miracles. 11 la comparait à la sienne. Après un long trajet, sa pensée égoïste aboutit à cette constatation qu'il exhala plus qu'il ne l'exprima : « Je préfère mon lot. ))
Tout en bavardant et quand il pensait qu'elle avait les yeux ailleurs, Mague s'empressait d'admirer Jeanne, dont le beau profil classique et la taille penchée l'impressionnaient à nouveau. Elle lui semblait moins distante, moins inaccessible qu'autrefois. Gomme il s'était levé pour ofirir au maître un verre de sirop, sa main rencontra la main de la jeune femme qui ne s'écarta pas. Pierre n'était pas beau. Michel Malet symbolisait sa figure disgraciée
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pat' Il ois poini.^ el une lîgnn (Jun^ un triangle. En i-evaiiche, il était lat, intelligent et sensible aux atmosphères. Or depuis son arrivée il flottait une bienveillance autour de lui et une malveillance autour de Bernard. Ce soir-la, avant de s'endormir, il se dit que les amoureux dédaignés ont quelquefois de singulières revanches : « Après tout, une union libre, ce n'est pas un pacte éternel. »
Albigny n'eut pas de nouvelle crise, mais sa faiblesse restait extrême et il ne se levait que deux heures chaque après-midi. Il déplorait l'interruption de son traitement. Son scepticisme vis-à-vis de la médecine avait fait place à une confiance d'enfant, et il paraissait croire que quelques bains lui rendraient la vigueur et la marche. Nicolas Salvian, qui lui tenait compagnie, regardait baisser ce cerveau comme baisse une lampe où l'huile se fait rare. Bernard allait quotidiennement à Montpellier surveiller une installation de force motrice pour le compte de ses patrons de Lyon. Jeanne et Mague flirtaient sérieusement sous l'œil indulgent du malade.
La chaleur ('tait grande pour le mois de septembre. Par sa fenêtre ouverte venaient à Marc les flonflons des répétitions au casino. Les persiennes rejointes n'empêchaient pas les rayons du soleil d'entrer dans la chambre. Il les admirait, disant au docteur : « Avez-vous remarqué combien les hommes
LES PRIMAiRES 3ÔS
dits civilisi's redouient ei fnieol le divin soleil? Ils ont inventé, pour lui échapper, un tas de clôtures et de barrages, des églises, des vitraux, des laboratoires. On dirait que son ardeur est l'ennemie. »
Il transpirait beaucoup, essuyait sans cesse son maigre et long visage, autour duquel tournaient les mouches importunes. Il soupirait : « Elles sont bien pressées! »
Quand tombait le soir, il avait un retour d'amertume. Il se désintéressait de tout, fermait ses cahiers de notes et laissait flotter la conversation. Bernard, Nicolas et Magne comprenaient alors qu'il désirait rester seul avec Jeanne et s'éloignaient discrètement. Le révolutionnaire prenait la main de sa fille, la gardait longtemps dans les siennes sans parler, avec un petit (( hum, hum! » périodique de satisfaction; ses yeux s'attendrissaient. Cette enfant, — car il l'imaginait toujours petite et en jupes courtes, — était l'unique douceur de sa rude vie. Il n'avait jamais fréquenté, pour son apostolat, que les mécontents, les irrités, les malheureux, jamais prononcé que des paroles de revendication ou de haine, jamais goûté que des joies fielleuses.
Son sens de la justice, aux arêtes dures et dont il renouvelait le tranchant, n'avait jamaisété amolli par la pitié. Il croyait que le prolétariat a droit à la conquête des biens, que c'est son tour, et que le nombre aura raison de la richesse. La fi*équentalion
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des polidcieus ne lui avait pas enlevé ses îll usions, mais Tavail comblé de dèi^xiru el il pensait que 1d pillnge mfHhotUque des bonr^^eois, pi'éhide nécessaire de la délivrance, devrait commencer par une hécatombe de parlementaires dits socialistes.
Depuis trente ans il ruminait cela six heures par jour, comme Socrate écoutait son démon. Ce sombre fanatisme lui tenait lieu de foi, d'idéalisme, de sympathie. Quand sa fille était née, il avait cru d'abord qu'il ne Faimerait pas. Puis, après la mort de sa femme, elle était entrée dans son cœur vide et elle l'avait aussitôt peuplé. Elle fut la fraîcheur de cette âme aride, le répit de cette combativité perpétuelle.
— Petite...
— Père...
— Quand ce sera noire triomphe, je ne serai plus là depuis longtemps. Mais toi, tu verras ces nobles choses. Alors tu viendras sur ma tombe, au Père- Lachaise, n'est-ce pas, car je veux être enterré dans les faubourgs... et tu me crieras : « Papa, c'est fait! » N'oublie pas, c'est très important.
— Oh! que tu me fais de peine! » répliqua la jeune femme avec une tristesse vraie. Elle s'étonnait aussi d'une recommandation si peu conforme au stoïcisme matérialiste qui avait bercé sa jeunesse. Elle redoutait pour ce penseur la déchéance. L'aventure d'IIorteux la terriliait.
Marc continua, d'une voix apaisée qui n'était pas
LES^ PRIMAJIIES ^05
du tôiit celle de la controverse ; « Ne Teffraye pas... La couleur du soleil clian^ejau moment où il va disparaître... La conscience humaine fait comme le soleil... Elle éclaire déjà l'autre côté, celui des morts, quand elle rougeoie encore sur les vivants.,. Mais depuis quelque temps, je m'imagine qu'elle ne s'éteint pas... Chut! c'est un secret entre nous deux. Les autres croiraient que je deviens gâteux. »
A ce moment un brouhaha se produisit dans la cour de l'hôtel. C'était l'heure où la diligence amenait les voyageurs de l'express de Paris. Jeanne s'approcha de la fenêtre et ne put retenir un cri de stupeur. Elle venait de reconnaître François Salvian, Marianne et Rose Nafle, qu'accueillaient son mari et l'oncle Nicolas.
— Qu'est-ce que c'est? demanda Marc.
— C'est... C'est mon beau-père et ma bellemère. Ah, par exemple ! Qu'est-ce qu'ils viennent faire ici?
— Mais jouir de mon mal, — reprit Albigny avec son plus méchant rictus, — et sonder en môme temps les sentiments du clan Gallargues. Ils ont appris par le docteur que ça se gâtait à Carteyrade, qu'Oscar Malafossegagnait du terrain. Sacré Salvian, il est bien capable de vouloir se réconcilier avec moi in extremis. Ça lui ramènerait toujours deux ou trois cents voix et un peu de l'estime des syndicats. Ah mais non. Je ne le verrai pas. »
Me LtS PKIMAIRES
Le révohitioniiairT ne se Irampaît poinl. Soue prétexte d'une visite à Marie et Laurent, rôcemmeiit ioslallés comme regiaseur au domaine de Lalbusse dans les Cévennes, Fraiirois Salvian n'étaiL patî fâché de Làter l'opiiiioii de son fief, il savait aussi que son pire advei^saire soig-nait aux eaux de Terreiioire une anesthésie générale et il espérait proliLer de cet te iridilfé renée pour faire !a paix. La présence de Marianne et de la petite iXaflé, désireuse d 'embraie ser sou parrain, aplanirait les diftîenllés. Gomment fermer sa porte à un brave homme qiïi se présente ainsi en famille?
QiieiqueB minutes plus tard, l'oncle apparaissait avec son hou sourire de coneiliateuf. On Tavait jupjé plus capable que Bernard de mènera bien celte négoeiation. Albi^my fit un signe à Jeanne. Il voulait laisser venir Nicolas,
Celui-ci commença par s'écrier :
<( iVlon clier ami, il m'arrive quelque chose d'heus reux. Félicitez-moi.
— Quoi donCj docteur?
— ie vous ai souvent parle de ma periie filleule, Rose Malfé, que j'avais dû laisser à Paris, auprès de Mme Haussoirde flEuvre Chrétienne. Eli bien, elle est ici. Elle vient d'arriver. L'Œuvi^ Chrétienne est reconstituée et madame Haussoir reste à sa tête.
— Yous m'en voyez ravi. Jeanne, tu t'occupera-
LES PAIMAIUE^ 30T
d6 coltecnrEini. Tu lu promèneras, lu lîi dîstmrad... sans toutefois la convertir à l'athéisme.
— Vous blaguez, donc vous allez mieux... C'est le moment d'êlr«e indulgent.
— Oh ! vous sav^z, cher docteur, Tindulgence est contraire à mes principes. Je n'ai pas la manière évangélique. Allons, je lis dans votre œil que vousallez exiger de moi une faiblesse, une petite vilenie. Ça ne serait pas gentil, après m'avoir si bien soigné. Vous auriez Pair d'exiger un paiement. »
Jeanne feuilletait un livre. Elle sourit cruellement. Le docteur rougit, mais persévéra :
« Je n'exige rien. Je crois seulement qu'il n'y a qu'un malentendu entre mon frère François et vous. Il est ici avec sa femme. Voulez-vous le recevoir?
— Ah ah! il vient ^à Canossa, — fit le socialiste^ avec une froideur soudaine. — 11 escompte mon mauvais état, mon anémie... »
Nicolas eut un haut-le-corps : « Comment pouvez- Touscix)ire?...
— Docteur, excusez-moi. Je connais les politi-ciens mieux que vous. Celui-ci est votre frère et fut m^n allié. Mais c'est un traître et comme tel je refuse formellement de le laisser pénétrer ici.
— Songez à votre fille, à Bernard...
- — Ma lille pense comme moi. N'est-ce pas mi-^ gnonne? Quant à Bernard... y> D'un geste brusque, saccadé, le névropathe indi-
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qua que Topiiiion de son gendre lui importait peu, Nicolas Salvian comprît qu'il avait fait fausse route. Celte volonté implacable était demeurée intacte dans un corps délabré. Elle ne manquait pas de grandeur, et le vieux praticien s'inclina devant elle :
« Je n'insiste pas... j'inventerai donc un prétexte... »
Sur ce dernier mot Albigny se dressa tout tremblant, et d'une voix formidable : « Un prétexte ! Je vous le déiends bien. Vous direz à ce drôle ce qui est... que, s'il franchissait ce seuil, je lui cracherais à la face... Des misérables comme lui retardent la révolution et la tueraient si elle n'était immortelle. Je Veux que dans mon testament François Salvian soit condamné pour le temps qui lui reste à vivre. Je veux que jamais les syndicats ne se rapprochent de lui ni de ses complices. Il y va de l'avenir du prolétariat. Voyez-vous, monsieur, ces choses-là sont plus hautes que nos ordinaires et mesquines disputes. Ces hypocrites qui jouent sur les deux. tableaux, riches et pauvres, agio et révolte, sont le grand fléau de notre parti. Au point où j'en suis, car je vais mourir, on n'a pas le droit d'atténuer. Honte et malheur à votre frère! »
Bernard, qui guettait dans la pièce à côté le résultat de l'entrevue, reçut ces outrages en pleine poitrine. 11 souffrait de savoir que sa femme les écoutait, les approuvait. Il la détestait. Quand Nicolas fut
LES MlIMAÏflES UW
allé porter celte terrible réponse^ il entra et dit à Jeanne :
« Mon père et ma mère sont là. Je dînerai donc avec eux.
— Bien, mon ami. »
Ce soir-là Albigny, sa fille et Pierre Mague prirent leur repas dans un petit salon à part. Cependant que le tribun, Marianne, Bernard, Toncle et Rose Naffé occupaient une grande table dans la salle commune. Cette séparation fit jaser l'hôtel. On en conclut que le jeune ménage avait du plomb dans l'aile et que le socialiste intransigeant n'était pas près de mettre sa main dans celle du socialiste gouvernemental.
François Salvian ressentit vivement l'injure et n'en laissa rien paraître. Toutefois, comme il fumait un cigare après le dîner, en compagnie de son lils dans la grande rue deTerrenoire, il lui dit brusquement :
« Est-ce que tu aimes encore Jeanne?
— Pourquoi me demandes-tu ça?
— Parce qu'il me semble qu'elle et son père se moquent de toi, mon garçon. Alors, si j'étais sûr de ne pas te faire trop de mal, je te raconterais quelque chose. »
La température était étouffante. De temps en temps un éclair de chaleur illuminait la route. Bernard se recueillit une minute et il lui parut que ces
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luoitrs brèves descendaieiK jusqu'au fond de m conscience. 11 répliqua d'une voix ferme :
« Je peux tout entendre.
— Bien vrai ?
— Parole d'honneur.
— Sache donc que je faisais erreur lorsque je calmais tes scrupules quant aux cent mille francs dont a hérité ta femme... Cet argent ne yient pas, comme je le supposais, d'une amie de Simonne Albigny...
— Ah!... et d'où vient-il?
— Tu ne deyines pas... J'ai su la vérité, il y a dix jours, par Laurent qui la tenait lui-même de bonne source. »
Bernard sentit instinctivement qu'il allait souffrir, qu'il en voudrait à son père de cette confidence inutile, de cette mesquine vengeance. Mais il était trop tard pour arrêter sur les lèvres du tribun ce nom fatal : « Nortier ».
« Oui, reprit Salvian, c'est Nortier qui en mémoire de sa mère adoptive a voulu avantager la petite-fiUede Simonne Albigny. L'homme de bronze, l'inattaquable Marc a été consentant, tout ce qu'il y a de plus consentant. Quel tartuffe ! !1 est peu probable qu'il apporte lui-même cette contribution à l'enquête des syndicats. Hein! si je voulais parler, me défendre, voilà une arme !... mais elle te blesse* rail. »
Un gémisscraent ûiterrompiL le père împnH-oyanL A côUî de lui la silljouctte de son filssccourlmii liriTiiiliée vers le sol, cependant que le premier souffle de l'orage faisait frémir les hauts platanes : « Ah, malheureux! s'écria François, tu l'aimes encore. J'aurais dû m'en douter. »
Bernard, en rentrant à l'hôtel, s'apprêtait à faire à sa femme une scène effroyable. 11 ne la trouva pas dans sa chambre. Elle devait être chez Albigny. Elle y était en effet, ainsi que Mague. Tous deux, fort inquiets, se penchaient sur le lit, épiant le souffle du malade qui venait de s'évanouir. On était allé chercher l'oncle Nicolas et le médecin des bains. Les deux docteurs arrivèrent presque en même temps.
Jeanne leur fit un récit rapide de ce qui s'était passé. Son père lisait encore, à la lueur d'une bougie, en compagnie de son secrétaire, quand soudain il s'était arrêté, avait rejeté la tête en arrière et laissé tomber le livre sur les couvertures. A l'appel de Mague, elle était accourue. Ils avaient promené en vain un flacon de sels sous les narines, appliqué des compresses glacées sur les tempes.
— Chut, chut! fit l'oncle qui auscultait le cœur, tandis que son confrère examinait les yeux immobiles.
Bernard interdit regardait cette scène, ce corps étendu, ce long visage osseux, la grande barbe blanche et noire. 11 avait oublié son grief. Mais il
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était lurieux que sa femme, nue et souple claus scm peiiinoir, eûLpasstj qudques minutes en tête à UHe avec ce prétentieux Pierre Ma^^ue. Uue jaloiTsie animale primait en lui tout autre sentiment.
Le médecin des bains sortit de sa poche un petit étui, rejeta le drap, fit une injection de morphine. Puis il partit à la recherche d'une machine électrique.
INicolas Salvian dit à Jeanne : a: C'est sérieux, mon enfant. C'est une congestion.
— Ah, mon Dieu ! »
Elle n'avait pas encore le langage laïque. Elle s'affaissa auprès du lit, promenant ses lèvres sur la main maigre et froide qui pendait. Cependant on s'occupait de glisser une boule bien chaude sous les pieds du malade, et concurremment d'ouvrir la fenêtre, afin que l'air de la nuit pénétrât. Le tonnerre grondait au-dessus de l'hôtel, de larges gouttes tièdes commençaient à tomber. Les spectateurs de cette scène cherchaient à se rendre utiles, sauf Bernard qui se sentait là un étranger et n'arrivait pas à prendre une attitude conforme aux circonstances.
Comme on apportait la machine, Albigny parut revenir à la vie. Ses paupières demeuraient paralysées, mais ses yeux remuèrent, ses lèvres essayèrent ce mot : « Jeanne...
— Papa, papa, je suis là. t>
II n'y avait plus cii elle que la petite fille tendre ei douloLireiJse qui ne veut pas que son père meure. Elle essuyait, sur le beau front, uue sueur gluante et glacée. Cette résurreclion lui rendait eourage : € Pierre^ —dit-elle A Mague, — aidez le docteur, vite... »
Mais les praticiens jugèrent, inutile Tintervention de l'électricité, puisque le malade respirait et parlait. Ils renouvelèrent la piqûre, avec de la caféine cette fois, pour relever le cœur. Bientôt, en effet, le pouls reprit et ils le lâtaient d'un air satisfait. Le garçon de l'hôtel, épouvanté, apportait deux ballons d'oxygène. On en fit respirer un à Marc, et Bernard consentit à aider celui qu'il considérait déjà comme son rival. D'ailleurs on eut pu croire que Mague était le mari de Jeanne, tant elle s'adressait à lui avec une confiante familiarité.
Ces soins se prolongèrent longtemps. Le médecin des bains, voyant Albigny plus calme, alla se coucher. L'oncle Nicolas et Jeanne restèrent auprès du lit. Bernard et Mague, réunis dans la pièce à côté, s'étendirent chacun sur un canapé.
Les coups de tonnerre s'espaçaient. La pluie avait cessé. Les feuilles s'égouttaient avec un bruit lent et rythmé sur les dalles du perron. Marc Albigny voulait dire quelque chose. Sa fille, qui épiait ses essais à la faible lueur de la lampe, avait beau approcher son oreille, elle nepercevaitqu'un souffle
rauqae, guUiiraK PonrL^nt, à un moment Jooné, elle recueillit ceci :
« Je meurïi...
— Non, chéri, non, lu guériras. .. ». Le moribond ne pouvait bouger, mais ses regards exprimèrent un mécontentement et une angoisse tels que Jeanne éperdue renonça à le contredire. Il reprit, avec une énergie incroyable, trébuchant sur les consonnes : (( Je meurs... dans la foi socialiste... entre les bras... les bras de la révolution... »
Ses dernières paroles furent ainsi d'un mystique. L'oncle Nicolas, constatant le décès, se touraa vers Jeanne avec une pitié protonde, pour la prévenir qu'il n'y avait plus d'espoir. Mais elle avait compris, et ses traits tendus, irrités contre le sort, gardaient une dureté tragique. Elle se demandait elle aussi, plus loin que son orgueil et sa folle certitude matérialiste, où voguait désormais cette ame tant niée, vers quels océans infinis de la conscience universelle. Elle ne réveillait pas les deux hommes endormis à quelques mètres d'elle. 11 lui semblait osciller, maintenant que son père n'était plus, entre une détresse totale et une immense liberté. Les grandes aflirmations creuses dont sa tète était pleine s'elïa- .;aient devant celle terrible réalité de la disparition soudaine. H lui restait comme appui : le doute.
A cet instant, la porte s'ouvrit avec lenteur, et la tsTilI^'et longue Rose Nalle en [robe de chambre
LES PRIMA! HES 315
pénétra sur la pointe des piedsj comme une petite ombre hiatjchc évadée des limbes. Elle avait de loin senti la mort, grâce à sa prescience surnaturelle. Elle ne prononça pas un mot, ne fit pas un geste. Elle s'agenouilla au pied du lit, son chapelet entre ses mains pâles, et pria avec ferveur pour l'incroyant. Sa présence n'étonna ni le docteur, ni Jeanne. Celle-ci fut sur le point d'imiter la miraculeuse enfant, de s'humilier, d'implorer comme elle..., mais le respect humain la tint debout. Qu'aurait pensé Mague de cette défaillance !