‹ Les primitiis: Études d'ethnologie comparéeChapitre 119 sur 264 · Bastian, Culturcrelker Amerika'si · texte numérisé non relu

Bastian, Culturcrelker Amerika'si

ils sont nés cavaliers, — nos affamés vont à la maraude ; au nombre de trois ou quatre, rarement plus d'une douzaine, — car il faut vivre en route, — ils traversent d'énormes distances en quête de quelque proie; heureux quand ils tombent sur un maigre herbage où ils trouveront des sauterelles, un lézard, quelque oiseau de rencontre; en attendant, ils grignotent leurs tasajo, lanières de viande desséchée au soleil; ils jeûnent, jusqu'à ce que la bonne Providence les dirige sur une rancheria isolée ou sur une troupe de voyageurs. Ils n'attaqueront à face découverte que s'ils ne peuvent faire autrement, ou si leur supériorité est évidente. Comme le loup ils s'embusquent : ils se cacheront, se blottiront pendant des journées, déguisés en arbrisseau, en rocher, en bille de bois; et, au moment opportun, se jetteront sur leurs victimes, tuant les hommes, emmenant parfois des femmes pour en faire des esclaves, des enfants dont ils tireront rançon ou dont ils feront des brigands; mais avant tout, se saisissant des chevaux et mulets, qu'ils pourchassent devant eux. Avant qu'on ait pu se mettre à leur poursuite, ils ont fui comme le vent dans le labyrinthe des gorges et des cagnons, dans ces déserts de sable brûlant, vrais lacs de feu , « traversées de mort », jomadas de muerte, comme disent les Mexicains. Pumpelly rapporte que, voyageant à travers ces terribles régions et la fatigue lui montant au cerveau, il fut pris'pendant plusieurs jours d'un accès de folie. Les ravisseurs spnt comme chez eux dans le désert et la montagne, doublent, triplent les étapes. Criblées de coups et de blessures, éreintées, fourbues, les bétes capturées tombent mourantes devant la tanière des louves et des louveteaux à face humaine, qui les saluent de hurlements joyeux.

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Avides, anxieux, aiguisant leurs dents, ils n'attendent pas toujours que les proies soient mortes. Se jetant sur elles, ils les dévorent encore vivantes : les uns coupent et taillent; les autres arrachent les membres et les déchiquettent, à force de bras, sans plus de souci des souffrances de la victime que le civilisé qui gobe une huître arrosée d'un filet de citron; et sans se croire plus cruels que le cuisinier quand il écorche l'anguille qui se tord sous ses ongles. Après avoir calmé les premières fureurs de la faim, ils embrochent quelque pièce au-dessus d'un brasier, mais n'attendent guère, l'avalent encore fumeuse et brûlante, crue en même temps que charbonnée. Les entrailles passent pour délicates bouchées et morceaux d'honneur. Sur la chair de l'animal, tous ont droit égal, mais le chasseur qui l'a abattu, réclame la robe ou la toison.

Ces orgies de la faim qui s'assouvit, fêtes suprêmes de misérables qui risquent si souvent de périr d'inanition, rappellent le grand acte des mystères dionysiaques : initiés et initiées se jetant sur le chevreau, symbole de Bacchus Zagreus, mordant à cru dans les membres tremblants, plongeant des mains sanglantes dans les viscères déchirés, et se disputant le cœur pour le dévorer, tandis qu'il palpitait encore.

Entre les mangeurs de viande crue et les cannibales, la distance passe pour médiocre ; aussi les Apaches sont accusés d'anthropophagie. Le fait n'est pas prouvé. Cependant ils auraient un jour répondu que les Puntalis, tribu plus au nord, ne sont pas bons* à manger, leur viande ayant un goût trop salé.

En fait d'armes, les fusils, encore rares, n'ont pas tout à fait supplanté la lance et les flèches, appointées avec des morceaux de bois durci, d'obsidienne, de cuivre natif,

parfois de fer ou d'une sorte de bronze, lequel aurait la dureté et Télaslicité de l'acier et qui serait obtenu par la fonte du cuivre sur des feuilles vertes. Nous regrettons de ne pas en savoir davantage.

Nos auteurs ne s'accordent point sur le chapitre des relations sexuelles. Il y aurait pour l'animal humain, comme pour les fauves, une saison consacrée aux amours. D'après Bancroft, les Apaches proprement dits se distinguent de leurs voisins plus civilisés par la chasteté qu'ils imposeraient à leurs femmes avant et après le mariage. Ce n'est pas que le mari ne puisse répudier sa femme au moindre caprice, et même se faire rembourser du prix qu'il a payé pour elle; ce n'est pas que la femme aussi ne puisse abandonner son époux ; mais alors l'homme délaissé se considère comme ayant reçu un affront qu'il faut laver dans le sang, tout de suite. Sans plus tarder, il se jette à droite ou à gauche, va tuer un homme à la cantonade. Pour la blessure faite à son orgueil, quelqu'un mourra; l'offense était personnelle, la vengeance sera impersonnelle ; ce grand enfant ne voit là rien que de simple et de légitime.

D'un autre côté, on nous raconte qu'ils ne connaissent pas le mariage, que les accouplements sont facultatifs, que même en certaines occasions la promiscuité est générale. C'est clair et net, et notre autorité, Schmitz, parle en témoin oculaire. Les deux opinions peuvent n'être pas inconciliables. D'ailleurs il est constant que la communauté des femmes n'est pas absolue. Le chef de bande, au retour d'une expédition de pillage, a le droit de s'adju-

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ger, dépouille opime, une des captives. S'il lui tresse un chiffon dans les cheveux, elle devient la « part du capitaine »; personne ne la touchera s'il ne permet. S'il veut la prendre pour femme à long terme, il lui rompra une ilèche sur la tète : par cet acte elle cesse d'être une personne et devient la chose du vainqueur.

Même symbolisme chez les Tatares nomades :

« Kasmak se saisit de la jeune Kalmouke, tira un mouchoir, le lui mit autour du cou, fit voler une flèche audessus de sa tête*.... »

Les anciens Grecs plongeaient aussi leur javeline dans la chevelure de leurs prisonnières, qu'ils disaient avoir gagnées « à la pointe de la lance ». Nous prenons sur le fait rinstitution du mariage, en tant que fait de capture «t d'accaparement. De cette première appropriation les autres suivront. Car ce n'est point la propriété qui procède de la famille, comme les théoriciens l'affirmaient naguère a priori; c'est la famille qui dérive de la propriété; la famille, son nom l'indique, commença par n'être qu'un troupeau d'esclaves.

Bien que leurs mariages ne soient que rudimentaires, ils sont déjà compliqués de certaines insanités. Les jeunes époux évitent la rencontre de leurs beaux-parents : pendant la chasse, pour ne pas manquer le gibier*; en temps ordinaire, pour que les unions ne soient pas infécondes. Malgré ces précautions, les femmes perdraient d'assez bonne heure la faculté d'avoir des enfants^. — A quel âge? Il seriiit difficile de le préciser : elles savent à peine ce qu'est

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