OUTRE-TOMBE
Le grand souci du mort a été de se faire suivre par des vaches qui le nourriront de lait. Et les missionnaires de goguenarder la matérialité de cette âme qui mange et qui boit; ils demandaient si ces vaches maigrissent, et si les vers se mettent aux fromages? Ces objections embarrassaient fort les pauvres Todas, qui, à bout d'arguments, finissaient par dire :
« Tout ça, c'est des chicanes! Il y a un long temps que les pères ont enseigné ce qu'il faut croire, et nous nous y tenons. On vit de l'autre côté comme ici ; cela est sûr, cela est certain. Naître n'est point facile, mais une fois qu'on a commencé à vivre, il n'y a qu'à continuer. »
Les convertisseurs insistaient; mais les interlocuteurs coupaient court :
« Ça nous casse la tête. Mieux vaut ne rien penser et se tenir tranquille. Assez comme ça ! »
N'ayant d'autre souci que leur lait, d'autre préoccupation que leurs troupeaux, les Todas se gratifient d'une immortalité bienheureuse : bergers indolents, en de verdoyants pâturages ils guideront de superbes taureaux rouges, de belles vaches blanches. La mort, disent-ils, n'est qu'un passage, la seconde vie ne diffère en rien de là première. Am-nor, Outre-Tombe, est une contrée en tout semblable aux Nilgherris, sauf qu'elle s'étend au loin*, que les herbes sont plus hautes, et plus gras les troupeaux. Entre le présent siècle et l'éternité, il est un moment commun, le trépas ; entre le monde terrestre et
1. Am-nor, Humû-Norr, Om-Norr, le Vaste Pays, Cfr. le Hadès Eurynome avec Eurydice pour souveraine.
lo
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les régions au delà, il est un point de contact, le Makourti, ombilic de la Terre, pilier du Firmament. C'est un rocher montant au ciel et dominant ime plaine immense. Sur la plate-forme se rassemble la troupe des âmes dont la cérémonie des Funérailles sèches a rompu tous les liens avec la terre. Du haut du précipice, les pauvrettes jettent un coup d'œil sur les prairies où paissent les heureux troupeaux, un dernier regard sur le village dont les fumées montent à travers les bouquets d'arbres, un long regard sur la maisonnette chérie devant laquelle veaux, chiens et enfants se houspillent, courent et bondissent pêle-mêle... Le soleil s'abaisse, s'enfonce dans les splendeurs dorées de l'occident... Après lui les âmes font le saut; du pic elles plongent dans l'abime, roulent dans les profondeurs vertigineuses, jusqu'à ce qu'un flocon de vapeur arrête leur chute. Elles remontent dans les airs immenses, nagent à travers les flots aériens, se laissent glisser dans un sillage de rayons, abordent les nuages blancs et roses, lies flottantes dans l'océan d'azur, joignent l'astre glorieux et disparaissent derrière les brumes violettes.
En Polynésie, raconte Wyatt Gill, les âmes des guer- Hers s'élancent aussi d'un roc en surplomb, joignent le brillant cortège d'Esprits, accompagnent le Soleil magnifique dans sa descente vers Hawaïki, séjour de félicité, jardin des Hespérides.
Et dans les nébuleuses de la Voie Lactée, le brave Toda distingue parfaitement les troupeaux de bœufs qui paissent les prés célestes parsemés d'étoiles. Homère et Hésiode savaient aussi la plaine émaillée d'asphodèles^ où d'âge en âge^ de siècle en siècle, la chèvre Âmalthée^
LES FILS DE LA VACllE. 2o5
le Bélier à toison d'or, lo, la plus belle des génisses, et le taureau de Jupiter, broutent les fleurs étoilées de la Nuit, gardés par le bouvier aux mille yeux. Argus, qui les enveloppe de son triste et éternel regard.
Les bergers des Nilgherris s'absorbent dans les préoccupations de rétable et de la laiterie, au moins autant que dans celles de la famille. Les animaux, avec lesquels ils vivent en rapports d'intimité absolue, leur communiquent de leur physionomie et de leur manière de sentir. Même aspect doux et lourd, même gravité, même flegme pacifique traversé par des éclairs de colère, même patience coupée par des fureurs passagères, môme calme veiné de férocité. La voix sourde, profonde et pectorale, imite à l'occasion les beuglements, ronflements et mugissements. Le dialecte est assez guttural pour plaire aux pâtres de Schwytz, aux bouviers d'Uri, aux « armaillis des Colombe ttes ».
Le petit monde qui habite les hauteurs des Nilgherris est né de la Vache, tette à son pis maternel. Panser, traire, baratter, faire du caillé, existe-t-il plus nobles occupations? Pour les yeux est-il plus agréable spectacle que celui de contempler ces grands et superbes animaux? Si on ne peut les approcher, on les regarde de loin ; on les entoure d'un respect admiratif qui touche à l*adoration. Le pâtre les guide et les caresse avec une baguette longue et mince, leur w parle buffle », dit Marshall, a trouvé un langage bufalin :
« Enlevez-leur la vache, et du coup leUr entière société
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se détraque et s'écroule. Les soins dévotieux dont ils entourent leurs troupeaux, voilà leur culte, et leur religion. Le Toda rêve vache... Regardez bien! Fœil vague, l'air absent, il ramasse une branche fourchue, la courbe, la taillade et l'arrondit en paire de cornes. Au soir, les enfants reviennent du pâturage avec une brassée de ces cornes, auxquelles ils ont travaillé toute la journée. »
Étonnez-vous donc que la Terre, mère des humains, aux fécondes mamelles, ait été adorée sous forme de vache! Les peuples agriculteurs ont la religion du Taureau, les pasteurs celle de la Vache et de la Brebis.
« Glorieux Jupiter, le plus grand des Olympiens, toi qui te plais dans les crottins des brebis, qui aimes à t'enfoncer dans les fientes des chevaux et des mulets... »
chantait un Orphée* au temps qu'Homère célébrait les divins porchers*. Ce culte pour les bovidés n'a pas disparu autour de nous, — sans parler du Veau d'or. — Un de nos « bons paysans » appellera le vétérinaire pour sa vache, avant que de s'adresser au médecin pour sa femme. Dans une école d'Appenzell, un inspecteur en tournée interroge un garçon à mine intelligente :
« Mon petit ami, tu sais la religion professée dans notre canton, ses doctrines et ses pratiques ?
« — Oui, monsieur l'inspecteur, c'est l'élève des vaches et la production des fromages ! »>
Chaque village toda possède son troupeau sacré, conduit, non par un taureau, mais par une « vache à cloche ». Ni la taille, ni la beauté, ni la qualité du lait, ne lui ont