Les princes de la famille d'Orléans
La famille d'Orléans n'a pas de beaux antécédents parmi l'histoire de notre pays. La faute n'est pas à ces princes tout entière. Leur condition v fut pour beaucoup. Placés trop près du trône, ces cadets subirent l'effet d'une tentation permanente. La jalousie royale étouffait leur jeune valeur. Ils eurent des complaisants gagés, point de courtisans
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Sans issue pour leurs ambitions et leur activité, ils tombèrent tour à tour dans la mollesse et les conspirations. Sans pouvoir effectif, ils visèrent à la puissance de l'or. A quelque époque qu'on les prenne, ils ont toujours été un danger ou une charge pour l'Etat.
Le frère de Louis XIII conspirait, frondait et sacrifiait avec une horrible légèreté ses amis les plus fidèles. Sa fille, la grande Mademoiselle, fut une Olympe de Gouges de haut parage.
Le frère de Louis XIV, brave par hasard, prit quelquefois des habits de fille, nourrit des mignons, et descendit dans la débauche aussi bas qu'on peut aller.
Le Régent commence par violer le testament de Louis XIV et épouse une fille d'une maîtresse du roi. — Affaire d'argent. — Celui-là s'en tint aux femmes ; mais quelles femmes ! Il prend pour mi-
ET LE DUC D'AmiALE 5
nistre Dubois, qu'il fait cardinal et à qui oji est obligé de faire, quelques heures avant sa mort, une opération dont le duc de Saint-Simon nous a légué l'affreux détail. Cependant, le Régent, de son côté, pourrit sur pied et meurt dans une
orgie.
Égalité , comme le frère de Louis XIII , fronde, suscite et solde l'émeute, court nu sur un cheval de Versailles à Paris; grise des laquais et des filles publiques; et se donne le régal de regarder cette canaille danser nue sous ses yeux. Il épouse, lui aussi, pour l'argent qu'il aimait trop^ une descendante de la Montespan. Sa femme est vertueuse, il lui ôte ses enfants pour les faire élever par un bas-bleu.
Cependant, Aient la Révolution : il s'acharne contre Marie- Antoinette, montre aux égorgeurs l'escalier de la reine dans la nuit des 5 et 6 octobre, prend pour
secrétaire intime Choderlos de Laclos, l'auteur des Liaisons dangereuses^ entre aux Jacobins, y amène deux de ses fils, et cherche à duper à son profit cette compagnie célèbre qui finit par lui faire trancher la tête.
Ici la race s'épure par le côté des mœurs.
L'ambition , la parcimonie et la mauvaise foi restent seules en possession de l'âme du fils d'Égalité.
Sa vie commence par un faux enthousiasme révolutionnaire où perce une précoce ambition du fruit défendu : le trône.
Vient la Restauration. Le duc de Penthièvre n'ayant eu qu'une fille, la succession du comte de Toulouse devait, d'après la volonté de Louis XIV, retourner à l'État. Louis-Phihppe intrigue tant auprès de Louis XVIII, que la succession
est restée entre ses mains jusqu'au jour où Xapoléon III l'a justement restituée à rÉtat.
Comme le frère de Louis XIII, bon compère des frondeurs, comme Égalité, bon compère des Jacobins, Louis-Philippe, oubliant la reconnaissance qu'il devait aux Bourbons, se fait bon compère des libéraux de la Restauration; — voir la Réclame au trône, à\x libéral Paul-Louis- Courier, — intrigue sans se compromettre, fait de la popularité aux dépens de la branche aînée, accepte la couronne des mains de M. Thiers, et promet à Charles X de la garder pour le duc de Bordeaux; donne des poignées de mains à tout le monde, trompe tout le monde, s'en gausse et s'en flatte, prenant la ruse pour la capacité de l'homme d'État; s'enrichit, dote ses enfants, thésaurise au lieu de gouvei'ner , traîne le pavillon français dans la boue, et se fait, après
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dix-huit ans d'économie, mettre à la porte du royaume.
Cela valait bien la peine de conspirer héréditairement pendant deux siècles !
On Ta vu, par ce qui précède, la famille d'Orléans s'épure en vieillissant.
Les princes aujourd'hui existants qui appartiennent à cette famille, valent mieux que leur père. Ils ont, comme lui, de bonnes mœurs ; de plus que lui, de la bonne foi, du patriotisme ou plutôt de l'honneur national.
Mais je ne crois pas que ce patriotisme soit poussé, chez eux, jusqu'au parfait oubli de cette ambition traditionnelle de leur race, qui fut si fatale à la France et coûta tant d'or et de sang au peuple. Cette ambition, nous la sentons à mille causes obscures, qui, en 1848, rampèrent souterrainement dans le sein du pays, mais dont l'analyse nous mènerait sur le terrain politique qu'il ne nous
convient pas d'aborder dans ce cadre historique.
Individuellement et comme simples particidiers, les princes d'Orléans sont de charmants fils de famille, dignes d'inspirer de l'intérêt et des sentiments affectueux, et doués des qualités estimables et gracieuses qu'on aime à rencontrer dans les relations de salon.
Collectivement et comme princes, les élèves de 31. Troo;non gont fortement empreints de l'éducation que leur père leur infligea. Par \'ieux souvenirs de madame de GenHs et du club des Jacobins, par esprit d'adulation intéressée à l'adresse de la classe moyenne, par despotisme paternel et jalousie royale, les princes de la famille d'Orléans ont vécu fort à l'étroit. Le père les tint toujours à court d'argent, à court de spontanéité, à court de plaisirs, à court d'influence, à court de popularité, à court
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d'initiative personnelle , finalement et logiquement, à court de génie gouvernemental.
Ce vieux pasteur des classes moyennes les parqua moutonnièrement dans les moyennes régions où vivait sa propre pensée, mais, systématiquement, à quelques gradins plus bas que lui-même, et les laissa en face de la guerre civile et de l'exil.
Je ne parle pas ici du comte de Paris, parti trop jeune pour avoir laissé autre chose en France que des souvenirs de baby , c'est uniquement des fils du roi que nous voulons dire un mot, afin de compléter un des aspects historiques de cette vaste galerie du dix-neuvième siècle.
Ceux des fils du roi Louis -Philippe qui ont le plus occupé l'attention par leurs qualités personnelles et par les événements auxquels ils ont été mêlés,
sont les princes de Joinville et le duc d'Aumale.l r
Le premier, François d'Orléans, prince de Joinville, naquit le 14 août 1818. On sait que Louis-Philippe, alors qu'il n'était encore que duc d'Orléans, avait imaginé, comme moyen de popularité, de mettre ses fils au collège et de leur faire suivre les cours comme il leur fit plus tard gagner fictivement leurs grades dans l'armée.
Le prince de Joimdlle fut mis au collège Henri IV, ainsi que ses autres frères.
M. Trognon était chargé de la surveillance des princes. Ils avaient un couvert spécial. Il leur était permis d'inviter un ou deux de leurs camarades. On cite aujourd'hui tel officier supérieur dans l'armée qui fut souvent de ces petits dîners. Ils étaient d'ailleurs d'une frugalité singulière. On sait que la table des prin-
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ces était fournie à l'entreprise d'après un tarif. Le total du déjeuner pour onze personnes montait à 19 fr. 60 cent.
Le dîner était en proportion. Louis-Philippe, qui dressait le livret de ses tableaux, en rédigeait les notices, ne dédaignait pas de régler la dépense de ses enfants.
Le caractère du prince de Joinville s'accommodait assez bien des vues paternelles. Il n'avait pas la hauteur du duc de Nemours. Sans morgue, un peu sérieux, mais point aristocrate de manières , doux , quelquefois mélancolique , il avait l'air d'un bon jeune honmie qui se fait peu d'illusions sur l'avenir, et à qui une droiture naturelle ne permettait pas de se tromper sur les mesquineries du présent.
Le roi, faisant de ses fils en bas âge des instruments de sa politique, ne devait pas néghger de les utihser au sortir du col-
ET LE DUC D'AU^rALE 13
lége. Le duc de Nemours tenait sa cavalerie ; il mit le prince de Joinville à la marine, destinant l'infanterie au duc d'Aumale, et l'artillerie au duc de Montpensier.
Les journaux de l'opposition avaient beau s'élever contre les positions faites par le roi à ses fils, Louis-Philippe s'attachait à cette fiction à laquelle il tenait beaucoup.
On a trouvé, en 1848, dans les papiers du baron Fain, une note du roi relative aux formes légales qu'il voulait donner à l'avancement des princes en les faisant passer régulièrement par tous les grades de la hiérarchie militaire.
Il y a sans doute quelque péril à mettre un jeune prince sans expérience à la tête d'un corps d'armée. Lui faire subir une sorte d'apprentissage, comme l'exigeait Louis-Phihppe pour ses lils, semble plus logique. Mais c'était pousser ce
système jusqu'à la mesquinerie et à la puérilité que de vouloir prouver que les jeunes princes avaient gagné leurs épaulettes aux mêmes titres que les autres officiers généraux. Il eût été plus confoime à la dignité ro3'ale de répondre à la presse opposante que les princes, généraux de naissance, avaient préféré le devenir effectivement après avoir acquis, en faisant campagne , l'expérience du commandement.
Au point de vue légal, le prince de Joinville fut celui de ses frères qui avança le plus régulièrement. Il subit d'abord, en 1831 , les examens d'admission à l'École de Brest et fut embarqué en qualité d'élève sur la frégate YArtémise. Il fit le tour de la Méditerranée, et subit, en 1832, un nouvel examen à Brest. Cet examen eut lieu publiquement. Il fit ensuite une courte campagne à Madère et aux Açores, et s'embarqua sur ]aDidon
avec le grade de lieutenant de frégate. 11 visita ensuite les côtes et les établissements maritimes de l'Angleterre.
Il en rapporta une bonne haine contre les Anglais. Était-ce politique? Était-ce instinct véritable ? Le prince de Joinville aimait à parler de son patriotisme et de ses sentiments nationaux. Destiné à devenir grand-amiral de France comme son aïeul le duc de Penthièvre , il avait bientôt pris dans la vie de marin les allures indépendantes et la rudesse de langage d un homme de mer. Peut-être affectaitil un peu plus qu'il ne convenait à un prince ces allures de matelot.
]\jnie dg *** I jg j^Q y^Q souviens plus du
nom), gouvernante du petit comte de Paris alors âgé de trois ans, avait montré quelque sévérité à l'égard de l'auguste marmot. Un soir, le prince de Joinville, qui adorait son petit neveu, voulait le retenir.
» M"^® ***'me grondera, •' disait l'enfant, qui ne demandait pas mieux que de rsster, mais qui était bien aise de protester contre une gronderie future.
— " Eh bien ! repartit Joinville, tu lui
diras « (Il articula le mot de Cam-
bronne.)
Le petit bonhomme n'y manqua pas.
Le propos est rapporté au roi, qui fait venir le jeune délinquant, et avec toute la dignité que l'on peut mettre dans un discours à un enfant de trois ans, lui demande de nommer celui qui lui a appris ce mot. L'enfant, qui comprend que cela amènera un reproche à son oncle, refuse si bien, que le roi, montant sur ses grands chevaux, lui dit que, futur roi de France, il ne doit recevoir que de bons exemples, et qu'en conséquence il le somme de nommer le coupable.
— '» C'est mon oncle Joinville. »!
p:t le duc D'ArMALi: i?
— *' J'aurais dû m'en douter, " dit le roi.
Dans les derniers temps du règne de son père, le prince de Joinville, nous le verrons plus loin, poussa jusqu'aux dernières limites cet esprit d'indépendance qui ressemblait même à de l'esprit d'opposition. Il avait pourtant reçu, à la grande revue des boulevards, en 1835, un de ces sinistres avertissements qui ne sont pas de nature à réconcilier a^ ec les révolutions : Cjuand la machine Fieschi éclata , son cheval et son chapeau furent atteints.
Le 7 août 1836, le prince de Joinville fut promu au grade de lieutenant de vaisseau. Il monta Y IjyJiigènie, et visita sur cette fréo-ate l'Archipel, les côtes de la Grèce, celles de la Syrie, alla s'agenouiller à Jérusalem devant le tombeau de Jésus-Christ.
De retour à Toulon, il repartit bientôt
18 I.K PRTXCK DE JOTXYTLLE
c\ bord de \ Hercule, toucha Giliraltar, Tano'er, Ténériffe. Il allait faire voile pour le Brésil, lorsqu'une dépêche lui apprit l'expédition de Constantine. Il partit en grande hâte, aborda avec neuf cents hommes, et trouva la ville déjà occupée par nos troupes. C'était partie manquée. Il reprit la mer, visita Rio- Janeiro, les Antilles, la Havane, l'Amérique du Nord, et fut nommé à son retour capitaine de frégate. Il avait vingt ans, et était déjà un véritable marin.
Tant de voyages accomplis sous des chefs expérimentés, un goût naturel pour sa profession, le rendaient véritablement apte à commander un bâtiment.
On lui confia la Créole, et il s'embarqua pour l'expédition du Mexique. Envoyé pour demander à l'amiral Tropez le plan de Saint-Jean-d'Ulloa, suf le refus du gouverneur, il bombarda la place, débarqua suivi de ses officiers
KT LE DUC D'AmrALE 19
et d'une poignée de matelots et d'artilleurs, et culbuta les Mexicains.
Il se comporta bravement dans cette affaire, et fut complimenté par Tamiral Baudin. Pendant le bombardement, un boulet du fort tomba dans sa chambre, il ne s'en émut pas.
Une mission glorieuse, qui restera attachée à son nom comme le plus bel épisode historique de sa carrière, lui fut confiée peu de temps après. Le prince de Join ville, capitaine de vaisseau, commandant la Belle-Poide, fut chargé d'aller reprendre, au rocher de Sainte-Hélène, ce cercueil enseveli sous im saule dans la vallée de Slaves.
L'initiative de cette réparation faite à notre gloire nationale outragée dans la captivité de Napoléon P^, convenait, à tous égards, au prince de Joinville. Il n'aime pas les Anglais. De la haine en politique, c'est trop pour un
20 LE PJîIXCH DE JOIXVILLK
homme d'Etat, à plus forte raison pour un prince. Le retour des cendres de l'Empereur, qu'un peuple entier acclama, debout comme aux grands jours de l'Empire, quand le monarque-héros rentrait dans Paris, l'imposante solennité de cette cérémonie funèbre qui restera gravée dans la mémoire de quiconque vit passer ce cercueil arraché à la solitude de l'Océan, toutes ces causes donnèrent à M. le prince de Joinville une popularité qui éclipsa bientôt celle de ses frères. Les esprits étaient à la guerre à cette époque. Le prince de Joinville passait pour la souhaiter plus que pour la craindre. La pensée de la France n'avait pas un moment quitté le vaisseau la Belle-Poule, tandis qu'il ghssait sur l'Océan. L'aspect de ces marins qui suivaient le cercueil de Napoléon, leurs traits bronzés, leurs habits de matelots, frappa fortement l'imagination du peuple.
Aucun incident nouveau ne marqua, de 1840 à 1843, dans la carrière du prince de Joinville. Il visita successivement New- York, Philadelphie, Boston, Lisbonne et Naples. Dans ce long voyage, le prince de Joinville avait montré le pavillon français dans tous nos établissements du Sénégal et de la Guinée, Il voulait étudier le droit de visite dans les parages où il revêtait les formes les plus vexatoires, afin de le mieux combattre au retour.
Dans une remarquable notice consacrée au prince de Joinville, M. delà Guéronnière (1) rapporte un incident de ce voyage qui soulevait une question de droit international. A l'embouchure de la rivière Gambie, les Anglais ont élevé un fort et prétendent obliger les navires
(1) Etudes et Portraits politiques contemporains, par le vicomte de la CTiiéronnière. 1 vol. in-8°.
des autres nations à mouiller sous leur canon. A l'exemple du capitaine Bouët- Willaumez, le prince de Joinville passa devant le fort dont il méprisa les réclamations.
Il quitta ensuite le Sénégal, et partit pour Rio- Janeiro. En 1837, il y awt remarqué la princesse Françoise -Caroline-Jeanne-Charlotte-Léopoldine-Romaine-Xavière-de-Paul-]Michelle-Gabriella- Raphaelle-Gonzague. C'était la fille de don Pedro P^, Empereur du Brésil. Elle avait environ douze ans et demi. Une poupée était plus convenable qu'un mari pour une princesse de cet âge. Le prince de Joinville attendit jusqu'en 1843. La princesse avait alors six ans de plus. Il l'épousa le 1^^ mai (1).
(1) De ce mariage sont nés :
1* Françoise-Marie- Amélie d'Orléans , née le 14 août 1844 ;
2** Pierre-Philippe-Jean-Marie d'Orléans, duc de Penthièvre, né le 4 novembre 1845.
Le prince publia, peu de temps après son mariao'e, une note sur la marine.
L'auteur s'y plaignait avec raison du peu de développement domié alors à la marine à vapeur, et faisait ressortir avec beaucoup de vigueur le désavantage qui en résulterait pour nous en cas de guerre avec l'Angleterre. Cette note irrita les vieux amiraux dont elle condamnait implicitement les tendances.
L'année suivante , le prince de Joinville prit part à l'expédition de Tanger et de Mogador. Abd-el-Kader avait réussi à exciter la méfiance de l'Empereur du Maroc contre les Français. L^ne escarmouche s'ensuivit. On essaya de s'entendre par une délimitation de frontières. Mais les nég^ociations furent rompues , et Tattaque du Maroc, par des forces de terre et de mer, fut résolue.
Tandis que le maréchal Bugeaud
24 LE PniXCE DE JOIXVILLE
lançait nos régiments contre les Marocains, le prince de Joinville, chargé du commandement d'une escadre composée de dix-neuf navires de diverses forces, mouillait devant Tanger qu'elle bombardait.
Les premières dispositions de cette campagne avaient amené un léger dissentiment entre le prince de Joinville et le maréchal Bugeaud. Après cette première expédition , le prince de Joinville écrivit au maréchal Bugeaud une lettre datée du 6 août 1844, à bord du vaisseau le >S?/^y'<??2 , et que nous reproduisons ici. Elle ajoute un trait à cette esquisse :
— i' Monsieur le ^Maréchal,
" J'ai attaqué ce matin les fortifications de Tanger; quatre-vingts pièces ont répondu à notre feu; en une heure,
celui de la place a été éteint ; les batteries ont été démantelées, les pièces démontées, avec, de notre côté, une perte minime d'une douzaine d'hommes tués ou blessés.
« Aussitôt que j'aurai terminé quelques préparatifs qui me restent à faire, j'irai à Mogador, dont je tâcherai de m'emparer. Nous toucherons ainsi aux plus chers intérêts de l'Empereur, ceux de sa bourse, car la ville et la douane de Mogador sont sa principale source de revenu. D'ici là, je saurai si le Gouvernement approuve mon projet de garder un gage de l'exécution des promesses qu'on nous a faites au sujet d'Abd-el- Kader. Sa réponse réglera ma conduite ultérieure.
« J'espère que nos actes sont maintenant ^1 accord avec votre politique ; je pense qu'ils pourront servir de salutaire leçon à Muley- Abderrahman, et, en tout
26 LE PRIXCE DE JOIXVILLE
cas, ils nous permettront d'attendre honorablement.
" Je termine, monsieur le ^Maréchal, en vous remerciant de la peine que vous a\ ez bien voulu prendre de discuter ma lettre du 24 juillet. Vous expliquez parfaitement la différence de nos points de vue, et les motifs qui nous ont fait agir ; mais, au fond , nous ne sommes animés l'un et l'autre que du désir ardent de servir rhonneur et les intérêts de notre pays.
-" J'ajouterai que j'ai tout à fait oublié ce qui, dans votre lettre du 26 juillet, avait pu me paraître sévère dans votre appréciation de ma conduite. »
La prise de Mogador eut lieu comme le prince l'avait annoncé. Il n'attendit pas que ses tirailleurs eussent balayé la côte. Il se jeta en avant la cravache en main. Quelques hommes furent tués autour de lui. Un officier de marine,
M. Coupevent, l'ayant saisi par les bras pour Tarracher au péril , fut blessé. On prit enfin Mogador.
Cette victoire charma le vieux roi Louis-Philippe. Elle rendait un peu de popularité à son règne qui en avait tant besoin. Dans l'eifusion de son cœur, il écrivit, le 15 septembre 1844, la lettre suivante à son fils. La politique du vieux roi s'y révèle avec ses qualités et ses défauts.
« — Mon bien cher enfant, et bien bon ami ,
" Je t'écris quelques mots, bien à la hâte, parle courrier que Guizot expédie ce soir à MM. de Nyon et de Glucksberg, pour leur confirmer leurs instructions précédentes , que tu connais et qui sont maintenues, pour te dire avant tout combien je suis content de toi et de la magnifique campagne que tuas faite, et
sur cela, je t'embrasse de tout mon cœur, mon bon Joinville.
" Quelque pressé que je sois de ton retour, je partage entièrement ton opinion. Que si, comme je l'espère, la paix avec le 3Iaroc se conclut immédiatement, il serait fâcheux que ton retour eût précédé cet événement. Ton retour avec la paix, au contraire, encadre bien ta campagne et la couronne admirablement ; car, alors , tu en auras le mérite aussi bien que l'honneur, et ce sera en tous sens un triomphe complet pour toi et pour nous. Je concours de même dans ton désir de repos après une telle moisson de lauriers , et si tu n'en avais pas eu toi-même le désir, je t'en aurais donné le conseil, ne fût-ce que pour ta santé, que tu dois actuellement bien et tranquillement soigner.
" J'approuve de même que tu aies mené l'escadre devant Tanger, pour as-
p:t le dlx^ d'aumale 29
sister à sa négociation, et si cela a eu lieu j'en suis bien aise. Ce retour de l'escadre, rapportant en France la paix de l'Afrique , aura très-bon air, et sera d'un bon effet. Si, cependant, sur le reçu des instructions, tu t'étais contenté d'y envoyer un seul vaisseau, le but serait encore atteint, et je m'en consolerais.
" Ta lettre est du 6 septembre, et nous calculons que les instructions prescrivant de ne demander après les victoires que ce que nous aurions demandé auparavant, seront arrivées le 7 à Cadix, et comme deux messagers envoj^és en précurseurs à Tanger n'auront pas pu être de retour à Cadix avant l'arrivée des instructions, j'ai la confiance qu'elles seront arrivées à temps pour empêcher la demande d'argent pour frais de la guerre. Je serais dé»solé qu'une telle demande eût été faite , et particulièrement pour
30 LK PinXCK DE JOIXVILLK
toi, à qui la malveillance s'efforcerait de rattribuei\
" Je vais t'en donner les raisons ou motifs.
" 1® Les partisans de cette mesure disent que nous avons fait des demandes d'argent aux gouvernements de Lisl)onne , du Mexique et de la Plata. Je réponds que nous n'avons ni demandé, ni obtenu àe^^i frais de guerre A.e ces trois gouvernements ; que la guerre était faite pour obtenir des indemnités ou compensations pour les torts, pertes et dommages soufferts par nos nationaux. Nous avons fait faire droit à leurs réclamations. Nous n'avons rien pris ni rien exigé pour le compte de notre gouvernement. Voilà pour ces prétendus précédents. Dans le cas du Maroc, nos nationaux n'ont rien souffert, et nous n'avons, par conséquent, rien à demander ni à recevoir pour eux. Ce sont, au contraire,
ET LE DUC D'Ar^îALE 31
les malheureux Marocains qui ont assurément beaucoup souffert, qui auraient à subir de cruelles exactions pour leur arracher la misérable contribution que nous aurions arrachée à leur souverain.
Cela répugnerait âmes sentiments comme homme et comme chef d'un Etat comme la France.
" 2^ Nous avons dit et proclamé partout que nous serions aussi modérés aprè^i la victoire que nous l'étions auparavant ; que tout ce que nous voulions, c'était apprendre au Maroc qu'on ne manque pas impunément au droit des gens avec la France, mais que nous ne voulions pas aggraver leur malheur au delà de la nécessité, que nous nevouhons ni conquête ni autre avantage que le maintien de la paix et le respect du bon voisinage. La leçon donnée est ample pour ce but.
" 3*^ La somme qu'on pourrait stipuler serait nécessairement une bagatelle
32 LE PUIXC'E DE JOIXVILLE
pour un État qui dépense en paix et annuellement plus de onze cents millions de flancs : qu'est-ce que le Maroc nous donnerait? Un, deux, trois, quatre millions ? Je doute même qu'on obtînt la promesse d'une telle somme. Mais ici, et c'est là le plus dangereux, c'est qu'avec cette promesse raffaire ne serait pas finie. Le Maroc ne payerait pas, tout resterait compromis , nous resterions en l'air dans notre ville de Mogador, exposés à toutes sortes de compromissions, et non-seulement oblio'és de recommencer la guerre avec le Maroc , mais avec la presque certitude que la poursuite du recouvrement de ces misérables mesquins frais de guerre, nous entraînerait dans de bien autrement grandes dépenses, car ce serait la guerre partout. Sajoientiat Verhiim. Je sais que je n'ai pas besoin de t'en dire davantage , et qu'à présent tu serais converti, même quand
KT U: DUC D'Al'MALE 33
tu ne ramais pas été d'avance (1 i. ^
Il faut encore citer, parmi les actes qui valurent à 31. de Joinville la sjnipathie publique, le soin qu'il prit de donner une sépulture aux ossements blanchis des malheureux prisonniers qui , après la capitulation de Baylen, furent transportés par les Espagnols sur le rocher de Cabrera et périrent misérablement. M. l'abbé Coquereau, dont le nom était déjà populaire par somenir de la mission de la Belle-Poule, rendit les honneurs funèbres aux d('*bris des soldats français qu'on retrouva épars dans l'île.
Le prince de Joinville, qui était de l'opposition en 1S47 et ne se trompait pas sur les conséquences de la politique
(1) Ce5 lettres ont été puMléc- fliui> la Pemc ntro.^peçtive. de M. Tii.>cliereau,
34 LK PIMXCE DE JOIXMLLK
du roi et de son entêtement, apprit en Afrique la révolution de Février. Un décret du gouvernement provisoire l'exilait de la France. 11 protesta. Mais lorsqu'on reprend dans l'histoire la longue chaîne de malheurs que cette famille d'Orléans a infligés à la France , quelque sympathie individuelle que puissent inspirer de bons jeunes gens innocents des crimes de leur race, on ne peut nier que cet exil ne fût une indispensable garantie d'ordre pour le pays. Ainsi, quoique la popularité du piince de Joinville dans la marine se fût promptement évanouie, le parti orléaniste n'hésita pas, à propos des élections k la présidence, à mettre en avant la candidature du prince de Joinville. Un décret de bannissement rendu par l'Assemblée nationale répondit à cette manœuvre. Les princes de la famille d'Orléans protestèrent. Dans la séance du 24 mai 1849, leurs lettres furent
lues publiquement. Le parti continua de s'agiter. M. de Girardin mit son journal à la disposition du prince qui, dans plusieurs lettres adressées à un officier de marine, exprima son désir de devenir représentant du peuple et président de la République, déclarant qu'au cas de refus de la France, il irait faire fortune en Amérique. Le génie traditionnel de la famille d'Orléans éclate dans cette préoccupation un peu bourgeoise.
Aujourd'hui en exil, le prince de Joinville se repose des soucis dupasse; mais quoiqu'il fasse, il reste toujours comme une de ces fleurs d'orage qui courent dans un ciel bleu. La famille d'Orléans est belle dans le silence. Dès que son nom circule, s'il faut en croire l'histoire, le pauvre peuple de France est en péril.
Le due d'Aumale a fait moins de bruit en ce monde que son frère Joinville.
Plus jeune (il est pé le 16 janvier lS22i,
3f3 LE PRINCE DE JOINVILLE
il fut moins mêlé à la politique du l'ègne. On le mit au collège Henri lY, comme ses frères, et il obtint, en rhétorique, au concours général, le prix d'histoire et de discours français. Il fut sous- lieutenant et heutenant au collège, capitaine au 4^ de ligne en sortant, envoyé au camp de Fontainebleau et détaché à l'école de tir de Yincennes.
Dans les petits dîners du collège , toutes les fois que Ton prononçait le nom de son frère d'Orléans, le duc d'Aumale, qui l'aimait tendrement, en parlait avec enthousiasme. Cette tendresse lui fut commune avec M. le prince de Joinville, qui, avant son mariage, n'ayant que sa solde et les minces libérahtès du roi Louis-Philippe, puisait souvent dans la bourse plus généreuse du duc d'Orléans.
Le prince de Joinville empruntait aussi au duc d'Aumale, jamais, dit-on, à Nemours ni à Montpensier.
KT LE DUC D'AUMALi: 37
Le duc d'Orléans avait promis à son jeune frère Aumale de Temmener en Afrique lorsqu'il sortirait du collège et de lui faire faire sa première campagne. En 1840, il se l'attacha en effet comme officier d'ordonnance et lui fit prendre part à l'expédition du col de la Mouzaïa.
Trop jeune encore pour de telles fatigues, le duc d' Aumale tomba malade, mais il voulut rester à cheval et voir le feu. Son frère ne put le décider à monter dans un chariot d'ambulance. Au combat meurtrier de YAffroûn, à la Prise du Col, et au combat des Oliviei^s, le jeune duc montra de l'énergie et de la bravoure .
Le passage du col a fourni à M. Horace Vernet le sujet d'une de ses grandes toiles militaires. Parmi les figures de ce tableau, on distingue le jeune prince qui s'appuie sur la croupe du cheval de son frère. Le duc d' Aumale est représenté la cravate presque dénouée, la tunique
38 LE PPvIXCE DE JOIXYILLE
ouverte. C'est un blondin encore imberbe.
A la suite de cette campagne, le maréchal Valée, qui trouvait dans la conduite du duc d'Aumale un moyen de se montrer bon courtisan, sans trop choquer la vraisemblance de la fiction imacrinée par Louis-Philippe, s'empressa d'écrire au roi :
— '< Sire,
» Je prie Votre Majesté de me permettre de lui faire connaître la belle conduite de Monseigneur le duc d'Aumale pendant la longue expédition à laquelle il vient de prendre part. Ce jeune prince, qui paraissait à l'armée pour la première fois , s'est constamment fait remarquer par son ardeur et son courage. Il a couru, dans plusieurs endroits, les plus grands périls,
ET LE DUC D'AmiALE 39
• en marchant aux premier> rang< de nos soldats , et sa bienveillance pour tous lui a concilié Taffection et le dévouement de tous. Son altesse royale est portée sur le tableau d'avancement pour le grade de lieutenant - colonel ; mais l'armée serait heureuse de lui voir obtenir en outre la décoration de chevalier de la Légion d'honneur , qu'il a méritée, pour ses services personnels. Cette faveur, Sire, lui ferait prendre rang à côté de ses frères d'armes dans l'ordre dont (sic) sa naissance l'appelle à porter le grand cordon , mais dont Votre Majesté a voulu que es princes, ses fils, méritassent le premier grade en servant dans les rangs de ses armées.
" Jase espérer, Sire, que Votre Majesté daignera accueiUir avec bienveillance la demande que je lui adresse, et qu'elle me pardonnera de n'avoir
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pas suivi les formes ordinaires dans cette circonstance tout exceptionnelle. ^
On raconte qu'au moment de partir pour l'Afrique, le duc d'Aumale fit une promenade à cheval avec un aide de camp dans les environs de Marseille ou de Toulon. Un paysan, apercevant deux officiers enpetite tenue , s'approche d'eux , et, avec cette naïveté qui fait croire à bien des gens du peuple que tous les militaires se connaissent entre eux, il leur parla de son fils, fourrier dans un régiment d'Afrique. Le prince, que cela amuse, feint de connaître le fourrier, et fait jaser le père ; il en obtient des renseignements assez complets pour retrouver le jeune homme en Afrique.
Quelques mois après, il écrivait luimême au bonhomme pour lui annoncer que son fils se portait bien, qu'il était sergent major, et que son ami, le fils du
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roi Louis-Philippe, <e chargeait de son avancement.
L'expédition du Col de la ^louzaïa fut une des plus rudes campagnes de notre armée d'Africjue.
De retour à Paris, le duc d'Aumale commanda le l^*" bataillon du 21 « lécher et repartit pour TAfricpie au printemps. Xommé lieutenant-colonel du 24® de ligne, puis colonel du 17® léger, il fit sa seconde campagne en 1841 sous les ordres du maréchal Buo'eaud.
Mais le climat d'Afrique ne lui était pas favorable. Il tomba une seconde fois malade en juillet et ramena en France le 17® léo;er. Ceréo^iment rentra dans Paris le 13 septembre 1S41. Ce fut une fête pour le jeune colonel et pour ses frères. Ils allèrent à la rencontre du régiment. Au moment où le 17® léger débouchait de la me Saint- Antoine, un meurtrier, un fou, tira un coup de pistolet sur les
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princes. Le cheval du lieutenant-colonel Vaillant fut blessé (1).
Le duc d'Aumale rentra triste au milieu de ses frères irrités. Les soldats étaient insouciants et paraissaient ignorer le fait. Le peuple applaudissait la troupe qui était en tenue de guerre, ce que le public ne connaissait alors que par les mises en scène du Cirque.
Le roi fit grand accueil au régiment.
Il le fêta comme il avait fêté les marins de la Belle-Poule au retour des cendres de l'Empereur. Il le passa en revue aux Tuileries, lui donna des croix, et lui offrit un banquet dans le château de Neuillv.
De son côté, le jeune colonel du 17^ léger prodiguait les fêtes. La garnison de Courbevoie vivait dans les festins. Le
(1) Voir à ce sujet la lettre inédite de la reine, dans notice Xotiee sur le roi Louis-Philippe, 1'* Série.
duc d'Aumale avait la monomanie des dons. Il faisait fabriquer des objets d'équipements qu'il distribuait à son corps d'officiers.
La mort du duc d'Orléans allait, dans les dispositions générales de la politique du roi, laisser un vide en Afrique. Le jeune duc d'Aumale fut appelé à le combler. Promu, en octobre 1842, au grade de maréchal-de-camp, il s'embarqua à Brest pour cette terre d'Afrique où il allait retrouver à chaque pas le souvenir de ce frère aîné qu'il avait aimé si tendrement. Il passa par Lisbonne et Gibraltar, et vint prendre possession du commandement de la province de Tittery, dont le quartier général était à Médéah. Il apportait au maréchal Bugeaud la lettre suivante, écrite de la main du roi :
— « Saint-Cloud, 6 octobre 1842.
" Mon cher Général, c'est mon l)ien-
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aiméfils le due d'Aumale qui vous remettra cette lettre. Il va reprendre, sous vos ordres, ce service que vous lui avez fait commencer si glorieusement. Quelle que soit la peine que j'éprouve de voir mes fils s'éloigner de moi, peine douloureusement aggravée par la perte de ce fils chéri qui avait aussi glorieusement et tant de fois combattu en Afrique, leur zèle et leur empressement à rejoindre le drapeau partout où ils peuvent s'associer au danger et à la gloire de notre brave armée, est une des plus douces consolations que je puisse trouver au malheur qui m'a accablé. J'espère que l'armée d'Afrique reportera sur mon fils d'Aumale l'affection si vive qu'elle avait vouée à son frère aîné, et qu'il continuera à la partager avec celui que la Providence m'a conservé, mon bien-aimé fils le duc de Nemours. Elle les trouvera tou-
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jours (lignes de son estime et de sa confiance.
"Vous connaissez, mon cher G(!néra], celle que j'ai en vous : je ne puis vous en donner une preuve plus éclatante que celle de vous envoyer mon fils, et je sens que je n'ai pas besoin de vous recommander de veiller sur lui. »
A son nouveau poste, le jeune duc se signala par de brillants coups de main. Il fit, en janvier 1843, la capture du Kalifat d'Abd-el-Kader. Une plus noble prise lui était réservée. Abd-el-Kader en personne, sa famille, son trésor, son dépôt de réguliers, tout cela campait auda cieusement sur le sol de la province que commandait le prince.
Le maréchal Bugeaud en fut informé.
Il combina aussitôt une grande opération (jui pût offrir au duc d' Aumale une occasion de se distinguer. Un approvisionnement considérable fut formé ^•ers les
limites du désert, à Boghar. Le prince y réunit les contingents armés de sa province, et partit, le 10 mai 1843, à la tête de 1,300 fantassins et de 600 cavaliers. La Smala d'Abd-el-Kader était réunie, dans une parfaite sécurité, aux environs de Goudjelab. Le prince en fut informé. Il saisit habilement l'occasion qui s'offrait à lui. Dérobant sa marche à l'ennemi, il fit vingt lieues d'une seule traite, et arriva avec 500 hommes devant l'émir. Les tribus alliées suppliaient le prince d'attendre son artillerie et ses zouaves. Il y avait, en effet, quelque chose de plus que de la témérité à livrer combat avec 500 hommes fatigués contre 5,000 combattants, l'élite des troupes d'Abd-el-Kader.
— "Personne de ma race n'a jamais leculé ! r s'écria le duc d'Aumale.
Il donne aussitôt le sional du combat,
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marche à la tête d'un escadron, anime sa petite troupe, tombe sur le camp surpris. L'émir n a que le temps de s'échapper et de fuir, laissant aux mains de nos soldats les familles les plus considérables de sa troupe, ses meilleurs officiers, ses drapeaux, son trésor. Sa mère et sa femme faillirent être prises.
La part du prince dans cette affaire fut réellement considérable et eut d'excellents résidtats.
' Je t'embrasse, mon cher ami, lui
écrivit le roi, dans toute T effusion démon cœur, et je ne sais comment t'exprimer tout ce que me fait éprouver ta brillante conduite, et le bonheur que le ciel m'ait consené, à travers tant de dano-ers, un fils tel que toi.
'^ Il va y avoir un certain temps de stagnation pour les opérations militaires en Algérie, et ce t^mps, j'espère que tu
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penseras comme moi qu'il est préférable que tu le passes ici. Il n'y a même que les embarras d'un intérimat qui ne te serait pas confié, et les vœux du général Bugeaud pour qu'il ne soit pas confié à d'autres qu'à toi, qui puissent inspirer e désir que tu ne reviennes pas immédiatement ici. J'ai fait valoir auprès du maréchal (Soult) et des ministres les raisons si bonnes, même si concluantes que tu m'as données pour que tu ne sois pas chargé de l'intérimat du gouvernement général ; mais ils sont effrayés, non sans cause, des inconvénients qui peuvent résulter de l'indépendance même momentanée des divers commandants de province, et du peu d'accord qu'on a à attendre d'eux, quoique tous si capables de bien faire, lorsque le manque d'une autorité supérieure facilitera l'action des passions et des livalités.
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" Nous allons te faire lieutenant-général aussitôt que nous aurons reçu les rapports, demandes et propositions du général Bugeaud. Le maréchal et tout le conseil voulaient que tu fusses promu à l'instant même ; mais ils ont déféré à l'insistance de Nemours et à la mienne, parce que nous avons cru que tu serais contrarié d'être promu seul, sans qu'on eût attendu la demande de Bugeaud, et surtout sans que tes braves compagnons fussent promus ou décorés en même temps que toi. ''
La promesse du roi ne se lit pas attendre. Le prince rentra en France le 29 juin 1843 et fut nommé lieutenant-g('^néral en octobre de la même année; il repartit bientôt pour prendre le commandement de la province de Constantine.
L"ne autre distinction, qui dut plus délicatement peut-être flattei loio vieil du jeune )>rince, lui a\ait été ména2:ée par
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le roi avec une sollicitude de père et de monarque. Il avait commandé à Horace Yernet un tableau destiné à populariser et à immortaliser le fait d'armes dont il devait fixer le souvenir sur la toile. On peut voir, par la note suivante, datée du 6 avril 1S44, le soin particulier que le vieux roi mit à cette affaire, où. il donna ses idées au peintre avec une minutie, un esprit de détail qu'on retrouve en lui à toutes les époques de sa vie.
— ' J'ai déjà fait venir Horace Vernet, C[ui retracera ce beau fait d'armes dans un grand tableau, et pour lequel je demande tous les plans, croquis, détails et désignations de personnages que tu pourras me procurer. Je t'en demande autant pour la Smala, dont Horace va commencer le grand travail. Les chasseurs sont à droite sur le premier plan, tu es au centre sur le second, selon moi
bien placé, quoique je regrette dans un sens que tu ne sois pas sur le premier plan, et que pourtant je préfère que tu sois où on t'a mis, ce qui, d'ailleurs, doit être la vérité. Horace me dit c[u'il a tous ses portraits individuels déjà faits, et l'emplacement de chacun; ainsi, si tu dois m'envoyer une liste de noms et désignations de places, dépêche -toi. "
Le prince était alors en butte aux attaques du Xational, qui recevait, diton, des communications de M. Charras.
Les critiques du Xational portaient particulièrement sur les établissements de Bathna et de Biscara, fondés d'après les désirs du duc d'Aumale. Aussi lui furentelles d'une extrême amertume, que le billet suivant, écrit au roi en réponse aune lettre antérieure , dissimule assez mal :
— ■. Sire, je ne -aurols vous dire avec
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quel plaisir et avec quelle reconnaissance j'ai reçu votre lettre du 26 juin, si amicale, si indulgente pour moi. Le roi peut croire qu'un pareil tém.oignage me consolerait entièrement des attaques de quelques journaux, si j'avais Tesprit assez petit pour me troubler de ces sortes de choses ; mais vous pouvez être sûr que ces sortes de manifestations ne font aucune impression sur moi, et ne me feront jamais dévier de la ligne que ma conscience me prescrira de suivre. »
Pendant ce temps, le roi négociait le mariage du jeune duc avec la princesse Marie-Caroline-Auguste de Bourbon , princesse des Deux-Siciles, fille de feu Léopold, prince de Salerne et oncle du roi. La jeune princesse avait vingt-deux ans. Les préliminaires du mariage furent lon^s. Les clauses du contrat, débattues parle roi lui-même, donnèrent lieu à une
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grosse correspondance. Louis-Philippe s'y montra facile sur l.e chapitre de la renonciation aux droits éventuels de succession à la couronne des Deux-Siciles, mais fort âpre pour les droits successifs d'une autre nature. Le mariage eut heu le 25 novembre 1845 (1).
Le prince passa en France toute la durée de l'année 1845. Le roi lui avait donné le commandement du camp de Bordeaux, l'inspection générale de l'infanterie et les fonctions permanentes d'inspecteur des écoles de tir pour les armes à feu portatives. Le jeune duc préférait sans doute l'Afrique à ces loisirs par trop remplis. Aussi retourna-t-il en Afrique où il obtint de nouveaux succès, notam-
(1) De cette union sont nés :
1° Louis - Philippe - Marie - Léopold d'Orléans, prince de Condé, né le 15 novembre 1845 ;
2® François-Louis-^Iarie-Philippe-d'Orléans, duc de Guise, né le 5 janvier 1854.
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ment le 8 avril 1846, au rombat d'Oued- Fodda.
L'événement qui devait signaler la fin de sa carrière militaire, eut lieu peu de temps après.
On a vu par de précédentes notices comment le gouvernement général de l'Algérie, récemment organisé sur un plan plus conforme aux besoins de la colonie et à l'action de l'Etat, donnait lieu à d'incessants tiraillements avec le ministère de la guerre. Ce gouvernement général devenait une sorte de viceroyauté fort exigeante et médiocrement docile. Quand le caractère du gouverneur-o'énéral ao;o-ravait cette situation, il en naissait des conflits administratifs permanents.
Le maréchal Bugeaud était précisément un de ces hommes qui, avec de grandes vertus militaires, ne savent pas toujours se conformer aux nécessités lé-
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gales et administratives. P"n 1S47, ses exigences devinrent impossibles à satisfaire. On lui avait déjà sacrififî le vieux maréchal Soult. Le seul moven d'en finir était de lui ôter le gouvernement général de l'Algérie.
Le roi avait prévu ce cas. Il voyait de loin naître et se compliquer les difficultés. La direction qu'il avait donnée à la carrière d'un de ses fils n'était pas étrangère à ce fait. Il entrait dans ses plans de terminer un jour ces embarras en donnant le gouvernement général de l'Algérie au duc d'Aumale. Il le lui confia, en effet, le 21 septembre lvS47.
Abd-el-Kader était alors à bout de ressources et d'expédients. Cet homme extraordinaire et d'un génie véritablement supérieur à celui des peuplades barbares qu'il gouvernait, comprit que sa lutte contre la ciAÎlisation occidentale était trop inégale. Il ne pouvait pas la
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continuer, d'ailleurs, et vint de lui-même se livrer aux Français. Le duc d'Aumale vint à Sidi-Ibrahim recevoir la soumission du sultan des Arabes.
L'émir avait mis pour condition à sa soimiission, que, partout ailleurs qu'en Afrique, la terre lui serait libre. Le général Lamoricière avait accepté cette condition (11.
Le duc d'Aumale ratifia l'acceptation.
Il fit preuve, dans cette circonstimce, d'inexpérience et d'incapacité politique.
Il eut, en outre, le chagrin de voir le gouvernement violer la promesse du fils du roi, ce qui ne manqua pas de prêter des armes à l'opposition. Le côté odieux de cette affaire retomba, en effet, sur le gouvernement. Le prince s'en tira les mains nettes, aux dépens de l'honneur de la couronne.
(1) Voir daus la 1'* Série, la Notice sur le général Lamoricière.
Les tils du roi contribuaient ainsi, chacun pour sa part, le duc de Nemours par son impopularité, le duc de Joinville par une opposition ouverte, le duc d'Aumale par imprudence, au renversement du trône du roi leur père.
Le 25 décembre, Abd-el-Kader s'embarqua à Oran pour la France.
Le bruit courut alors dans le public qu'en quittant la terre africaine, Abdel-Kader avait fait don au duc d' Aumale d'une jument noire, célèbre parmi les Arabes, et dont la filiation se rattachait à une origine légendaire.
L'émir voulait, par cet acte, montrer au jeune général qu'il ne le rendait point solidaire de la trahison dont il était victime. Rien n'était plus capable d'exciter au mépris du gouvernement. Les masses ne sont point politiques, et n'admettent pas qu'un État se comporte autrement que ne le ferait un particulier.
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La soumission cVAbd-el-Kader semblait mettre tin à la o:uerre. Elle donnait du moins une solidité nouvelle à notre colonie. Le jeune gouverneur général crut pouvoir renvoyer trois régiments en Fiance.
Le duc d'Aumale commençait à peine à jouir de ce repos conquis par les armes, que la révolution de Février 1848 éclata. 11 apprit successivement la nouvelle de l'abdication du roi, de la régence, de la république. Il n'essaya point de résister aux événements. Se conformant, au contraire, aux décrets de la Providence, qui, après tant d'années, avait permis que sa race prît et perdît une couronne si longtemps convoitée, il exhorta les populations et l'armée d'Afrique à attendre et à se soumettre à la volonté du peuple français.
Quand le doute ne fut plus permis, le 3 mars, il laissa aux mains du général
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Chan^'amier le gouvernement général de l'Algérie ; celui-ci dut le transmettre au général Cavaignac, nommé par le gouvernement provisoire.
Il s'embarqua, avec son frère Joinville, sur le Solon. Peu de temps après, ils touchaient les côtes d'Angleterre, où son père était A^enu en exil dans son jeune âge et où il revenait vieillard et roi détrôné chercher une tombe.
La Providence dénouait, d'une façon logique et implacable, ce drame qui commence avec la Fronde et finit avec une révolution.
La retraite du jeune prince fut accompagnée de paroles habiles, qui montraient qu'en partant, il ne laissait pas toute espérance, puisqu'il flattait, dans sa cruelle disgrâce, ce même peuple qui venait de l'y précipiter.
— " Soumis a la volonté nationale, éeri-
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vit-il, je m'éloigne; mais, du fond de l'exil, tous mes vœux seront pour la prospérité et la gloire de la France, que j'aurais voulu servir plus longtemps. "
Cette douceur ferait regretter les loyales violences de Marie- Antoinette.
Le colonel Jamin (aujourd'hui général de brigade commandant le département du Loiret), aide de camp du duc d'Aumale, accompagna le prince sur la terre d'exil. A son passage à Paris, de retour de cette pénible et honorable mission, il se présenta au ministère de la guerre pour obtenir un emploi ; détaché auprès du prince, il était en mission hors cadres. Le colonel Charras, alors sous-secrétaire d'Etat au ministère de la guerre, fit difficulté de replacer M. Jamin. M. le comte Amser (aujourd'hui général de brirade commandant la subdivision de la Meurthe et des Vosges), représentant
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du peuple, vainquit cette rësistaDce, et M. Jamin fut placé à la tête d'un régiment de l'armée d'Afrique.
Aujourd'hui le duc d' Aumale vit à Londres. Il y administre son énorme fortune.
De temps en temps, il donne signe de vie par des écrits d'un caractère en apparence tout spécial, mais dont le but secret est facile à deviner. On lui attribue, par exemple, une brochure intitulée : les Zouaves et les chasseurs à pied, et un livre archéologique intitulé : Alesia.
Il travaille, dit-on, en ce moment, à une Histoire de la maison de Coude ^ sujet délicat et funeste qui évoque un souvenir plein de mystères et d'épouvantes. L'héritier de la fortune des Condé n'a pas voix devant le tribunal de l'histoire sur ce terrain. 11 s'est passé à Chantilly un drame qui doit être étudié, jugé ])ar d'autres que par la ])ersonne qui est le phis directement intéressée à éloigner
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1 idée d un ciime, .s'il y a eu crime — les complicités que la rumeur publique lui domia, s'il y a eu complicité.
Ecrire l'histoire de la maison de Coudé , c'est, d'ailleurs, un sujet malheureux, c'est écrire l'histoire de la trahison, se dénouant, comme un drame de Shakspeare, parla sombre légende du château de Chantilly.
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