Je suis trop en peine. 'I am too much in trouble
KASCAMBO.
La femme donnera l'alarme, hai luli.
Hélas! je languis dans l'attente, Et l'ingrat se plaît loin de moi ; Peut-être il me manque de foi118 Auprès119 d'une nouvelle amante!
Hai luli, hai luli, Aurais-je120 perdu mon ami?
IVAN
Il en arrivera ce qu'il pourra12 1 : ne mourrez-vous pas tout de même122, hai luli, de misère et d'inanition?
Ah! s'il est vrai qu'il soit volage, S'il doit un jour m'abandonner.
Le village n'a qu'à brûler, Et moi-même avec le village!
Hai luli, hai luli, A quoi bon vivre123 sans son ami?
Le vieillard devenant attentif, ils redoublèrent les hai luli accompagnés d'un arpeggio bruyant : "Jouez, maître, "poursuivit le denchik, jouez la cosaque; je vais danser "autour de la chambre pour m'approcher de la hache; "jouez hardiment."
KASCAMBO.
Eh bien, soit124; cet enfer sera fini.
Il détourna la tête et se mit à jouer de tout son pouvoir la danse demande'e.
Ivan commença les pas et les attitudes grotesques de la cosaque, qui plaisaient particulièrement au vieillard, en faisant des sauts et des gambades, et en jetant des
118) Peut-être il me manque de foi, *perhaps he is not true to me'.
119) Auprès, cat the side of', cin eompany with'.
120) Aurais-je, literally, 'could I* translate, cIs it possible that\
121) Il en arrivera ce qidl pourra, *happen what may\
122) tout de même, call the same'.
123) A quoi bon vivre, 'What is the use of living\
124) soit, *be it so\
cris 1 2 5 pour détourner l 2 6 son attention. Lorsque Kascambo sentait que le danseur était près de la hache, son cœur palpitait d'inquiétude: cet instrument de leur délivrance était dans une petite armoire sans porte, pratiquée dans la muraille, mais à une hauteur à laquelle Ivan atteignait à peine. Pour l'avoir à sa portée, il profita d'un moment favorable, la saisit tout à coup, et la mit aussitôt à terre, dans l'ombre que formait le corps d'Ibrahim. Lorsque celui-ci jeta les yeux sur lui, il était loin de là, et continuait la danse. Cette scène dangereuse durait depuis assez longtemps, et Kascambo, las de jouer, commençait à croire que son denchik manquait de courage ou ne jugeait pas l'occasion favorable. Il jeta les yeux sur lui au moment où, s'étant saisi de la hache, l'intrépide danseur s'avançait d'un pas ferme pour en frapper le vieux brigand. L'émotion qu'éprouva le major fut si forte, qu'il cessa de jouer, et laissa tomber sa guitare sur ses genoux. Au même instant, le vieillard s'était baissé, et avait fait un pas en avant pour avancer 1 2 7 des broussailles dans le feu : des feuilles sèches s'enflammèrent et jetèrent une grande lueur dans la chambre : Ibrahim se retourna pour s'asseoir.
Si , dans cette occasion , Ivan avait poursuivi son entreprise, un combat corps à corps x 2 8 devenait inévitable: l'alarme aurait été donnée, ce qu'il fallait surtout éviter; mais sa présence d'esprit le sauva. Lorsqu'il s'aperçut du trouble du major, et qu'il vit Ibrahim se lever, il posa la hache derrière le billot même qui servait de siège à ce dernier, et recommença la danse. "Jouez, morbleu! dit-il à son maître; à quoi songez-vous?" Le major, reconnaissant l'imprudence qu'il avait faite, se remit doucement à jouer. Le vieux geôlier n'eut aucun soupçon, et s'assit de nouveau; mais il leur ordonna de
125) jetant des cris, escreaming\
126) pour détourner, \o divert'.
127) avancer = mettre.
128) corps à corps, *hand to hand\
finir la musique et de se coucher. Iyan alla tranquillement prendre l'étui de la guitare et vint le poser sur le foyer; mais au lieu de recevoir l'instrument que son maître lui présentait, il saisit tout à coup la hache derrière Ibrahim, et lui asséna un si terrible coup sur la tête, que le malheureux ne poussa pas même un soupir, et tomba roide mort129 le visage dans le feu: sa longue barbe grise s'enflamma; Ivan le retira par les pieds l 3 ° et le couvrit d'une natte.
Ils écoutaient 131 , pour savoir si la femme avait été réveillée, lorsque, étonnée sans doute du silence qui régnait après tant de bruit, elle ouvrit la porte de sa chambre : "Que faites-vous donc ici ? dit-elle en s'avan- "çant vers les prisonniers ; d'où vient qu'il sent la plume "brûlée?" Le feu venait d'être dispersé et ne donnait presque plus le lueur. Ivan leva la hache pour la frapper; elle eut le temps de détourner la tête, et reçut le coup dans la poitrine en jetant un affreux soupir: un autre coup, plus rapide que l'éclair, l'atteignit dans sa chute, et l'étendit morte aux pieds de Kascambo. Effrayé de ce second meurtre, auquel il ne s'attendait pas, le major, voyant Ivan s'avancer vers la chambre de l'enfant, se plaça devant lui pour l'arrêter. "Où "vas-tu, malheureux? lui dit-il; aurais-tu132 la barbarie "de sacrifier aussi cet enfant, qui m'a témoigné133 tant "d'amitié? Si tu me délivrais à ce prix, ni ton attache- "ment ni tes services ne pourraient te sauver à notre "arrivée à la ligne.
" — A la ligne, répondit Ivan, vous ferez ce que vous "voudrez; mais ici il faut en finir134."
Kascambo, rassemblant toutes ses forces, le saisit au collet, comme il voulait forcer le passage: "Misérable,
129) roide mort, edead as a door Bail'.
130) le retira par les pieds, cpulled him ofï by his feet\
131) Ils écoutaient, rThey were [now] listening'.
132) aurais-tu, 'could you be èo*.
133) qui m'a témoigné, Svho has showed me'.
134) il faut en finir, we must make an end of it\
"lui dit-il, si tu oses attenter à sa vie, si tu lui ôtes "un seul cheveu, je jure ici devant Dieu que je me livre "moi-même entre les mains des Tchetchenges, et ta barbarie sera inutile.
" — Entre les mains des Tchetchenges ! répéta le den- "chik en élevant sa hache sanglante sur la tête de son "maître; ils ne vous reprendront jamais vivant: je les "égorgerai, eux, vous et moi, avant que cela arrive. "Cet enfant peut nous perdre en donnant l'alarme; dans "l'état où vous êtes, des femmes suffisent pour vous "ramener en prison.
" — Arrête ! arrête !" Vécria Kascambo, des mains duquel Ivan cherchait à se dégager. "Arrête! monstre, "tu m'égorgeras moi-même avant de commettre ce crime!" Mais embarrassé par ses fers et faible comme il était, il ne put retenir le féroce jeune homme, qui le repoussait, et tomba rudement par terre, prêt à défaillir de surprise et d'horreur. Tandis que, tout souillé du sang des premières victimes, il faisait des efforts pour se relever: "Ivan, s'écriait-il, je t'en conjure135, ne le "tue pas! au nom de Dieu, ne verse pas le sang de cette "innocente créature!" Il courut au secours de l'enfant dès qu'il en eut la force; mais en arrivant à la porte de la chambre, il heurta dans l'obscurité Ivan qui revenait. "Maître, tout est fini; ne perdons pas de temps "et ne faites pas de bruit. Ne faites pas de bruit, vous "dis-je, répondait-il aux reproches désespérés que lui "faisait son maître: ce qui est fait est fait; maintenant "il n'y a plus à reculer. Jusqu'à ce que nous soyons "libres, tout homme que je rencontre est mort, ou bien "il me tuera; et si quelqu'un entre ici avant notre dé- "part, je ne regarde pas si c'est un homme, une femme "ou un enfant, si c'est un ami ou un ennemi, je l'étends "là avec les autres." Il alluma une esquille de mélèze, et se mit à fouiller dans la giberne et dans les poches du brigand; la clef des fers ne s'y trouva pas: il la
135) je t'en conjure, rI implore you\
chercha de même vainement dans les habits de la femme, dans un coffre, et partout où il s'imagina qu'elle pouvait être cachée. Tandis qu'il faisait ces recherches, le major s'abandonnait sans prudence à sa douleur; Ivan le consolait à sa manière 136. "Vous feriez mieux, lui disait-il, 'de pleurer x 3 7 la clef des fers, qui est perdue. (Ju'avez- 'vous à regretter de cette race de brigands qui vous ont 'tourmenté pendant plus de quinze mois? Ils voulaient 'nous faire mourir, eh bien ! leur tour est venu avant le nôtre. Est-ce ma faute à moi138? Que l'enfer 'puisse les engloutir tous!"
Cependant la clef des fers ne se trouvant pas, tant de meurtres devenaient inuti]es, si l'on ne parvenait à les rompre. Ivan, avec le coin l 3 9 de la hache, parvint à détacher l'anneau de la main, mais celui qui liait la chaîne aux pieds résistait à tous ses efforts; il craignait de blesser son maître, et n'osait employer toute sa force. D'autre part140 la nuit s'avançait, le danger devenait pressant : ils se décidèrent à partir. Ivan attacha fortement la chaîne à la ceinture du major, de manière qu'elle le gênât le moins possible 1 4 2 et qu'elle ne fît pas de bruit. Il mit dans un bissac un quartier de mouton, reste du repas de la veille, y ajouta quelques autres provisions, et s'arma du pistolet et du poignard du mort. Kascambo s'empara de sa bourka 1 4 3 ; ils sortirent en silence, et faisant le tour144 de la maison, pour éviter toute recontre, ils prirent le chemin de la montagne, au lieu de suivre la direction de Mosdok et
136) à sa manière, 'after his fashion'.
137) de pleurer, 'to weep for'.
138) a moi, to emphasize the possessive adjective tho dative of the pronoun is frequently used im French. Not to be translated.
139) coin, 'the hammer' [of an axe].
140) d'autre part , 'on the other hand\
141) Us se décidèrent, 'they made up their minas'.
142) le moins possible , 'as little as possible*.
143) bourka , the name of a felt waterproof cloak worn by the Cossacks.
144) faisant le tour, 'walking round'.
la route ordinaire, prévoyant bien qu'on les poursuivrait de ce côté. Ils longèrent pendant le reste de la nuit les hauteurs à leur droite, et lorsque le jour commençait à paraître, ils entrèrent dans un bois de hêtres qui couronnait toute la montagne, et qui les mit à couvert du danger d'être vus de loin145. C'était dans le mois de février: le terrain, dans ces hauteurs, et surtout dans la forêt, était encore couvert d'une neige durcie qui soutint les pas des voyageurs pendant la nuit et une partie de la matinée; mais vers midi, lorsqu'elle eut été ramollie par le soleil, ils enfonçaient à chaque instant, ce qui rendit leur marche très-lente. Ils arrivèrent ainsi péniblement sur le côté d'une vallée profonde qu'ils devaient traverser et dans le fond de laquelle la neige avait disparu; un chemin battu suivait les sinuosités du ruisseau, et annonçait146 que l'endroit était fréquenté. Cette considération, jointe à la fatigue dont le major était accablé, décida les voyageurs à rester dans cet endroit pour attendre la nuit: ils s'établirent entre quelques rochers isolés qui sortaient de la neige. Ivan coupa des branches de sapin pour en faire, sur la neige, un lit épais sur lequel le major se coucha. Tandis qu'il reposait, Ivan cherchait à s'orienter147. La vallée au sommet de laquelle il se trouvait était entourée de hautes montagnes entre lesquelles on n'apercevait aucune issue : il vit qu'il était impossible d'éviter le chemin battu, et qu'il fallait nécessairement suivre le cours du ruisseau pour sortir de ce labyrinthe. Il était environ onze heures du soir, et la neige commençait à se raffermir lorsqu'ils descendirent dans la vallée. Mais avant de s'acheminer ils mirent le feu à leur établissement, autant pour se réchauffer que pour faire un petit repas de chislik, dont ils avaient grand besoin. Une poignée de neige fit leur boisson, et une gorgée
145) de loin , eat a distance'.
146) annonçait, 'showed*.
147) s'orienter, fto direct himself\
d'eau-de-vie acheva le festin. Ils traversèrent heureusement la vallée sans voir personne, et entrèrent dans le défilé, où le chemin et le ruisseau étaient resserrés148 entre de hautes montagnes à pic149. Ils marchèrent avec toute la vitesse qui leur était possible, sentant bien le danger qu'ils couraient d'être rencontrés dans cet étroit passage, dont ils ne sortirent que vers les * ft ° neuf heures du matin. Ce fut alors seulement que ce sombre défilé s'ouvrit tout à coup, et qu'ils découvrirent, au delà des montagnes plus basses qui se croisaient devant eux, l'immense horizon de la Bussie, semblable à une mer éloignée. On se formerait difficilement une idée du plaisir qu'éprouva le major à ce spectacle inattendu: "La Russie î la Eussie !" était le seul mot qu'il pût prononcer. Les voyageurs s'assirent pour se reposer et pour jouir d'avance de leur prochaine l 51 liberté. Ce pressentiment de bonheur se mêlait dans l'esprit du major au souvenir de l'horrible catastrophe dont il venait d'être témoin, et que ses fers et ses habits souillés de sang lui retraçaient vivement. Les yeux fixés sur le terme éloigné de ses travaux, il calculait les difficultés du voyage. L'aspect de la longue et dangereuse route qui lui restait à faire avec des fers aux pieds et des jambes enflées de fatigue effaça bientôt jusqu'à la trace du plaisir momentané que lui avait causé l'aspect de sa terre natale. Aux tourments de son imagination se joignait une soif ardente 1 5 2 . Ivan descendit vers le ruisseau qui coulait à quelque distance, pour apporter de l'eau à son maître : il y trouva un pont formé de deux arbres
148) resserrés, 'closed in', ceonfined\
149) à pic , 'perpendiculur'.
150) vers les, sur les is also used. In conversation the article is sometimes dropped at'ter vers. Sur can only be used with an article, and never in connection with une heure, which is never prefised by la. Midi and minuit, being singular, we must always say sur le midi or sur le minuit.
151) prochaine, 'near at hand'.
152) Aux tourments de ardente = une soif ardente se
joignait aux tourments &c.
et vit de loin une habitation. C'était une espèce de chalet 153, une habitation d'été de Tchetchenges qui se trouvait déserte. Dans la situation des fugitifs, cette maison isolée était une découverte précieuse. Ivan vint arracher son maître à ses réflexions pour le conduire dans le refuge qu'il venait de découvrir, et, après l'y avoir établi, il se mit aussitôt à la recherche du magasin154.
Les habitants du Caucase, qui pour la plupart sont à demi nomades lbb et souvent exposés aux incursions de leurs voisins, ont toujours auprès de leurs maisons des souterrains dans lesquels ils cachent leurs provisions et leurs effets. Ces magasins, de la forme d'un puits étroit, sont fermés avec une planche ou une large pierre recouverte soigneusement de terre, et sont toujours placés dans des endroits où le gazon manque, de peur que la couleur de l'herbe ne trahisse le dépôt. Malgré ces précautions, les soldats russes les découvrent souvent; ils frappent la terre avec la baguette 1 5 6 de leur fusil dans les sentiers battus qui sont près des habitations, et le son leur indique les cavités qu'ils recherchent. Ivan en découvrit une sous un hangar attenant ■ 5 7 à la maison , dans laquelle il trouva des pots de terre, quelques épis de maïs, un morceau de sel gemme158 et plusieurs ustensiles de ménage. Il courut chercher de l'eau pour établir la cuisine: le quartier de mouton et quelques pommes de terre qu'il avait apportées furent placées sur le feu. Pendant que le potage se préparait, Kascambo faisait rôtir les épis de maïs; enfin, quelques noisettes trouvées encore dans le magasin complétèrent le repas. Lorsqu'il fut achevé, Ivan, avec plus de loisir et de moyens, parvint à délivrer son maître de ses fers; et celui-ci,
153) chalet, *swiss cottage'.
154) magasin, 'store'.
155) à demi nomades, 'semi wandering'.
156) baguette, Vamrod'.
157) attenant à, 'leaning against'.
158) sel gemme, 'minerai sait*.
plus tranquille et restauré par un repas excellent pour la circonstance, s'endormit d'un profond sommeil, et il était nuit close lorsqu'il se réveilla. Malgré ce repos favorable, lorsqu'il voulut reprendre sa route, ses jambes enflées s'étaient roidies au point qu'il ne pouvait faire le moindre mouvement sans éprouver des douleurs insupportables. Il fallut cependant partir159. Appuyé sur son domestique, il s'achemina tristement, persuadé qu'il n'arriverait point jusqu'au terme désiré. Le mouvement et la chaleur de la marche apaisèrent peu à peu les douleurs qu'il ressentait. Il marcha toute la nuit, s'arrêtant souvent et reprenant aussitôt sa route. Quelquefois aussi, se laissant aller au découragement, il se jetait sur la terre et pressait160 Ivan de l'abandonner à son mauvais sort. Son intrépide compagnon non-seulement l'encourageait par ses discours et son exemple, mais employait presque la violence pour le relever et l'entraîner avec lui. Ils trouvèrent dans leur route un passage difficile et dangereux qu'ils ne pouvaient éviter; attendre le jour leur eût causé une perte de temps irréparable : ils se décidèrent à franchir ce passage au risque d'être précipités; mais, avant d'y engager son maître, Ivan voulut le reconnaître ' 6 1 et le parcourir seul. Pendant qu'il descendait, Kascambo resta sur le bord du rocher dans un état d'anxiété difficile à décrire. La nuit était sombre: il entendait sous ses pieds le murmure sourd l 6 2 d'une rivière rapide qui coulait dans la vallée; le bruit des pierres qui se détachaient de la montagne sous les pas de son compagnon, et qui tombaient dans l'eau, lui faisait connaître l'immense profondeur du précipice sur lequel il était arrêté. Dans ce moment d'angoisse, qui pouvait être le dernier de sa vie, le souvenir de sa mère lui revint à l'esprit; elle l'avait
159) Il fallut cependant partir, 'Howewer they had to start\
160) pressait, 'urged\
161) le reconnaître, *reconnoitre it\
162) le murmure sourd, *the dull murraur'.
béni tendrement à son départ de la ligne: cette pensée lui rendit le courage. Un secret pressentiment lui donnait l'espérance de la revoir encore. "Mon Dieu! s'écria- "t-il, faites que sa bénédiction ne soit pas inutile!" Comme il finissait cette courte mais fervente prière, Ivan reparut. Le passage reconnu n'était pas aussi difficile qu'ils l'avaient cru d'abord. Après être descendus quelques toises l 6 3 entre les rochers, il fallait, pour gagner la côte praticable, longer un banc de rocher164 étroit et incliné, recouvert d'une neige glissante, sous lequel la montagne était taillée a pic. Ivan ouvrit dans la neige avec sa hache des trouées qui facilitaient le passage; ils firent le signe de la croix165. "Allons, "disait Kascambo, si je péris, que ce ne soit pas du "moins faute de courage; la maladie seule a pu me l'ôter. "J'irai maintenant tant que Dieu me donnera des forces." Ils sortirent heureusement de ce pas dangereux et continuèrent leur route. Les sentiers commençaient à être plus suivis et bien battus, ils ne trouvaient plus de neige que dans les endroits situés au nord et dans les bas-fonds où elle s'était accumulée. Ils eurent le bonheur de ne rencontrer personne jusqu'à la pointe du jour } 6 6 , où la vue de deux hommes qui parurent de loin 1 6 7 les obligea 1 6 8 de se coucher à; terre pour n'en être pas aperçus.
Au sortir169 des montagnes, dans ces provinces, on ne rencontre plus de bois : le terrain y est absolument nu, et l'on y chercherait vainement un seul arbre, excepté sur le bord des grandes rivières, où ils sont encore très-rares, ce qui est fort extraordinaire, vu170 la fer-
163) toises, 'fathoms'.
164) longer un hanc de rocher, fto walk along a rocky enbaukment'.
165) ils firent le signe de la croix, 'they crossed themselves'.
166) la pointe du jour , cthe peep of day'.
167) de loin, 'in the distance'.
168) les obligea de, compelled them to.
169) Au sortir, 'As they came out of'.
170) vu, 'considering'.
tilité du terroir. Ils suivaient depuis quelque temps le cours de la Sonja, qu'ils devaient traverser pour se rendre à Mosdok, cherchant un endroit où l'eau, moins rapide, pût leur offrir un passage moins dangereux, lorsqu'ils découvrirent un homme à cheval qui venait droit à eux. Le pays, totalement découvert, ne présentait ni arbres ni buissons pour se cacher. Ils se blottirent sous le rivage de la Sonja, au bord de l'eau. Le voyageur passait à quelques toises de leur gîte. Leur intention n'était que de se défendre s'ils étaient attaqués. Ivan tira son poignard et remit le pistolet au major. S'apercevant alors que le cavalier n'était qu'un enfant de douze à treize ans, il s'élança brusquement sur lui, le saisit au collet et le renversa sur le gazon. Le jeune homme voulait résister; mais voyant le major paraître sur le bord de la rivière le pistolet à la main, il s'enfuit à toutes jambes. Le cheval était sans selle avec un licou17 1 passé dans la bouche en guise de * 7 2 bride. Les deux fugitifs se servirent aussitôt de leur capture pour passer la rivière. Cette rencontre fut un grand bonheur pour eux, car ils virent bientôt qu'il leur eût été impossible de traverser à pied, comme il l'avaient projeté. Leur monture, quoique chargée du poids de deux hommes, faillit être entraînée par la rapidité de l'eau. Ils arrivèrent cependant sains et saufs à l'autre rivage, qui se trouva malheureusement trop escarpé pour que le cheval pût prendre terre. Ils descendirent pour le soulager. Comme Ivan le tirait de toute sa force pour le faire monter sur le bord, le licou se détacha et lui resta entre les mains. L'animal, entraîné par le courant, après de nombreux efforts pour aborder, fut englouti dans la rivière et se noya.
Privés de cette ressource, mais plus tranquilles désormais sur le danger d'être poursuivis, ils se dirigèrent sur un monticule couvert de roches détachées qu'ils
171) un licou, *a halter'.
172) en guise de, 'instead of°, 'by way of\
yirent de loin , dans l'intention de s'y cacher et de se reposer jusqu'à la nuit. Par le calcul du chemin qu'ils avaient déjà fait, ils jugèrent que les habitations des Tchetchenges pacifiques ne devaient pas être très-éloignées; mais rien n'était moins sûr que de se livrer à173 ces hommes, dont la trahison probable pouvait les perdre. Cependant, vu174 l'état de faiblesse dans lequel se trouvait Kascambo, il était bien difficile qu'il pût gagner1 7 5 le Tereck sans secours. Leurs provisions étaient épuisées : ils passèrent le reste de la journée dans un morne silence, n'osant se communiquer mutuellement leurs inquiétudes. Yers le soir, le major vit son denchik se frapper le front de la main en poussant un profond soupir176. Etonné de ce désespoir subit, que son intrépide compagnon n'avait point encore montré jusqu'alors, il lui en demanda la cause. "Maître, dit Ivan, j'ai fait "une grande faute! — ■ Dieu veuille nous la pardonner! "répondit Kascambo en se signant177. — Oui, reprit "Ivan; j'ai oublié d'emporter cette belle carabine qui "était dans la chambre de l'enfant. Que voulez-vous 1 7 8 ? "cela ne m'est point venu dans la pensée : vous avez "tant gémi là-haut, tant fait de bruit, que je l'ai oubliée. "Tous riez? c'était la plus belle carabine qu'il y eût "dans tout le village. J'en aurais fait présent au pre- "mier homme que nous rencontrerons, pour le mettre "dans nos intérêts l 7 9 ; car je ne sais trop comment, dans "l'état où je vous vois, nous pourrons achever notre "marche."
Le temps, qui les avait favorisés jusqu'alors, changea dans la journée. Le vent froid de Eussie soufflait avec violence, et leur jetait du grésil au visage. Ils partirent
173) se livrer, *to give themselves iip'.
174) vu, see 170.
175) gagner, ?reach\
176) en poussant un profond soupir, 'drawing a deep sigh .
177) en se signant, 'crossing himself .
178) Que voulez-vous? 'It can't be helped'.
179) pour le mettre dans nos intérêts, *to win him over to us.
à la tombée de la nuit, incertains s'ils devaient chercher à atteindre quelques yil]ages ou les éviter. Mais la longue traite qui restait à faire, dans cette dernière supposition, leur devint absolument impossible par un nouveau malheur qui leur arriva vers la fin de la nuit. Comme ils traversaient un petit ravin, sur un reste de neige qui en couvrait le fond, la glace se rompit sous leurs pieds, et ils entrèrent dans l'eau jusqu'aux genoux1 8 °. Les efforts que fit Kascambo pour se dégager achevèrent de mouiller ses habits. Depuis le moment de leur départ, le froid n'avait jamais été si perçant; toute la campagne était blaDche de grésil. Après un quart d'heure de marche, saisi par le froid, il tomba de lassitude et de douleur, et refusa décidément d'aller plus loin. Voyant l'impossibilité d'arriver au terme de son voyage, il regardait comme une barbarie inutile de retenir son compagnon, qui pouvait aisément s'évader seul. "Ecoute, "Ivan, lui dit-il, Dieu m'est témoin que j'ai fait tout ce "que j'ai pu jusqu'à ce moment pour profiter 1SI des "secours que tu m'as donnés, mais tu vois à présent "qu'ils ne peuvent plus me sauver, et que mon sort est "décidé. Ya-t'en à la ligne, mon cher Ivan, retourne à "notre régiment; je te l'ordonne. Dis à mes anciens "amis et à mes supérieurs, que tu m'as laissé ici en182 "pâture aux corbeaux, et que je leur souhaite un meillleur "sort. Mais, avant de partir, ressouviens-toi du serment "que tu as fait là-haut dans le sang de nos gardiens. "Tu as juré que les Tchetchenges ne me reprendraient "pas vivant: tiens parole." En disant ces mots, il s'étendit par terre183, et se couvrit tout entier avec sa bourka. "Il reste encore une ressource, lui répondit Ivan; c'est "de chercher une habitation de Tchetchenges, et d'en "gagner184 le maître avec des promesses. S'il nous
180) jusqu'aux genoux, 'kneedeep'.
181) profiter, 'to avail myself of*.
182) en, 'as\
183) il s'étendit par terre, che stretched himself on the ground*.
184) gagner, 'to bribe*.
"trahit, nous n'aurons du moins rien à nous reprocher. "Tâchez185 encore de vous traîner jusque-là; ou bien, "ajouta-t-il en voyant que son maître gardait de silence1 8 6, "j'irai seul, je tâcherai de gagner un Tchetchenge; et si "l'affaire tourne bien, je reviendrai avec lui pour vous "prendre: si elle tourne mal, si je péris et que je ne "revienne plus, prenez, voilà le pistolet." Kascambo sortit la main de dessous la bourka et prit le pistolet.
Ivan le recouvrit avec des herbes et des broussailles desséchées de peur qu'il ne fût découvert par quelqu'un pendant la course qu'il allait faire. Comme il se disposait à partir 1 8 7 , son maître le rappela. "Ivan , lui "dit-il, écoute encore ma dernière demande. Si tu refasses le Tereck, et si tu revois ma mère sans moi . . .
" — Maître, interrompit Ivan, au revoir dans la jour- "née. Si vous périssez, ni votre mère ni la mienne ne "me reverront jamais."
Après une heure de marche, il aperçut, d'une petite élévation , deux villages à trois ou quatre verstes de distance ; ce n'était pas ce qu'il cherchait : il voulait trouver une maison isolée, dans laquelle il pût s'introduire sans être vu, pour en gagner secrètement le maître. La fumée lointaine d'une cheminée lui en fit découvrir une, telle qu'il la désirait. Il s'y rendit aussitôt, et y entra sans hésiter. Le maître de la maison était assis à terre, occupé à rapiécer une de ses bottines. "Je "viens, lui dit Ivan, te proposer deux cents roubles à "gagner 1 8 8 et te demander un service. Tu as sans "doute ouï parler du major Kascambo , prisonnier chez "les montagnards. Eh bien, je l'ai enlevé; il est ici, a <ldeux pas189, malade et en ton pouvoir. Si tu veux "le livrer de nouveau190 à ses ennemis, ils te loueront
185) Tâchez, <try\
186) gardait le silence, 'remained silent'.
187) il se disposait à partir, 'he was getting ready to start'.
188) gagner, *to earn'.
189) à deux pas, literally 'two steps from hère'; cclose by' 'hard by'.
190) de nouveau, *anew\
"sans doute, mais, tu le sais, ils ne te récompenseront "pas. Si tu consens, au contraire, à le sauver, en le "gardant chez toi seulement pendant trois jours, j'irai "à Mosdok, et je t'apporterai deux cents roubles en "argent sonnant pour sa rançon; que si191 tu oses "bouger de ta place (ajouta-t-il en tirant son poignard) "et donner l'alarme pour me faire arrêter, je t'égorge usur l'heure192. Ta parole à l'instant, ou tu es mort."
Le ton assuré d'Ivan persuada le Tchetchenge sans l'intimider. "Jeune homme, lui dit-il en remettant tranquillement sa botte, j'ai aussi un poignard à ma cein- "ture, et le tien ne m'épouvante pas. Si tu étais entré "chez moi en ami, je n'aurais jamais trahi un homme "qui a passé le seuil de ma porte; maintenant je ne "promets rien. Assieds-toi là, et dis ce que tu veux." Ivan , voyant à qui il avait affaire x 9 3 , rengaina son poignard, s'assit et répéta sa proposition. "Quelle assurance me donneras-tu, demanda le Tchetchenge, de l'exécution de ta promesse ? — Je te laisserai le major lui- "même, répondit Ivan; crois-tu que j'aurais souffert pen- "dant quinze mois, et que j'aurais amené mon maître "chez toi pour l'y abandonner? — C'est bon, je te crois, "mais deux cents roubles, c'est trop peu: j'en veux "quatre cents. — Pourquoi n'en pas demander quatre "mille? cela ne coûte rien; mais moi, qui veux tenir "parole, je t'en offre deux cents parce que je sais où "les prendre, et pas un kopeck194 de plus. Veux-tu "me mettre dans le cas195 de te tromper?
" — Eh bien, soit ! 9 6 ; va x 9 7 pour deux cents roubles ; "et tu reviendras seul et dans trois jours?
191) que si, 'but if'.
192) sur l'heure, cthis instant'.
193) à qui il avait affaire, Svith whom he had to deal*.
194) kopeck, the lOOth part of a rouble.
195) Veux-tu me mettre dans le cas, \Do you wish to put me to the necessity of\
196) soit, cbe it so', *done\
197) va, clet us say', *say\
" — Oui seul et dans trois jours, je t'en donne ma "parole; mais toi, m'as-tu donné la tienne? le major "est-il ton hôte?
" — Il est mon hôte, ainsi que toi, dès ce moment, "et tu en as ma parole."
Ils se donnèrent la main 1 9 8 , et coururent chercher le major, qu'ils rapportèrent à moitié mort de froid et de faim.
Au lieu d'aller à Mosdok, Ivan, apprenant qu'il était plus près de Tchervelianskaya-Staniza l ", où se trouvait un poste considérable de Cosaques, s'y rendit aussitôt. Il n'eut pas de peine à rassembler la somme qui lui était nécessaire. Les braves Cosaques, dont quelquesuns s'étaient trouvés à la malheureuse affaire qui avait coûté la liberté à Kascambo, se cotisèrent avec empressement pour compléter la rançon. Au jour &&é, Ivan partit pour aller enfin délivrer son maître; mais le colonel qui commandait le poste, craignant quelque nouvelle trahison, ne lui permit pas de retourner seul; et, malgré la convention faite avec le Tchetchenge, il le fit accompagner par quelques Cosaques.
Cette précaution faillit encore devenir funeste 2 ° ° à Kascambo. Du plus loin que son hôte aperçut les lances des Cosaques, il se crut trahi; et, déployant aussitôt la courageuse férocité de sa nation, il conduisit le major encore malade sur le toit de la maison, l'attacha à un poteau, se plaça vis-à-vis de lui, sa carabine à la main : "Si vous avancez, s'écria- t-il lorsque Ivan fut à portée201 "de l'entendre , et couchant en joue 2 ° 2 son prisonnier, "si vous faites un pas de plus, je brûle la cervelle203
198) Ils se donnèrent la main, 'they shook hands'.
199) Tschervelia?ishaya-Staniza, this place is not to be found in any atlas. It is probably Tchervlesmaja-staniza , on the Terek. JStaniza means a Cossack village.
200) faillit encore devenir funeste , 'nearly proved fatal'.
201) fut à portée de, Vas within reach of\
202) couchant enjoué, 'aiming at\
203) brûler la cervelle, ho blow ont the brains'.
"au major, et j'ai cinquante cartouches pour mes ennemis "et pour le traître qui les amène.
" — Tu n'es point trahi, lui cria le denchik tremblant "pour la vie de son maître : on m'a forcé 2 ° 4 de revenir "accompagné; mais j'apporte les deux cents roubles, et "je tiens ma parole.
" — Que les Cosaques s'éloignent, ajouta le Tche- "tchenge, ou je fais feu205." Kascambo pria lui-même l'officier de se retirer. Ivan suivit quelque temps le détachement, et revint seul ; mais le soupçonneux brigand ne lui permit pas de s'approcher. Il lui fit compter les roubles à cent pas de la maison sur le sentier, et lui ordonna de s'éloigner.
Dès qu'il s'en fut emparé, il retourna sur le toit, et se jeta aux genoux du major, lui demandant pardon et le priant d'oublier les mauvais traitements qu'il avait été, disait-il, contraint de lui faire éprouver pour sa sûreté. "Je me souviendrai seulement, répondit Kas- "cambo , que j'ai été ton hôte et que tu m'as tenu pa- "role; mais avant de me demander pardon, commence "donc par m'ôter mes liens." Au lieu de lui répondre, le Tchetchenge, voyant Ivan revenir, s'élança du toit et disparut comme l'éclair.
Dans la même journée , le brave Ivan eut le plaisir et la gloire de ramener son maître au sein de ses amis, qui avaient désespéré de le revoir.
La personne qui a recueilli cette anecdote, passant quelques mois après à Iegorievski206, pendant la nuit, devant une petite maison de bonne apparence et fort éclairée, descendit de son kibick207, et s'approcha d'une fenêtre pour jouir du spectacle d'un bal très animé qui se donnait *2 ° 8 au rez-de-chaussée. Un jeune sous-officier
204) on tria foret de , 'I hâve been compelled to'.
205) ou je fais feu, 'otherwise I fire'.
206) Iegorievski, a town near Mosdok. (See note 24.)
207) kibick , a sort of rude carriage fixed on two axles, orT in the winter, on two skatelike pièces of iron. It is the ordinary travelling carriage in Russia.
208) qui se donnait, Vhich was taking place'.
regardait aussi très-attentivement ce qui se passait dans l'intérieur de l'appartement.
"Qui donne le bal? lui demanda le voyageur.
" — C'est monsieur le major qui se marie209.
" — Et comment s'appelle monsieur ]e major?
" — Il s'appelle Kascambo." Le voyageur, qui connaissait l'histoire singulière de cet officier, se félicita d'avoir cédé à sa curiosité', et se fit montrer 210 le nouveau marié, qui, rayonnant de plaisir, oubliait dans ce moment les Tchetchenges et leur cruauté. "Montrez-moi, "de grâce, ajouta-t-il encore, le brave denchik qui l'a "délivré." Le sous-officier, après avoir hésité quelque temps, lui répondit: "C'est moi." Doublement surpris de la rencontre, et plus encore de le trouver si jeune, le voyageur lui demanda son âge. Il n'avait pas encore achevé sa vingtième année, et venait de recevoir une gratification avec le grade de sous-officier, en211 récompense de son courage et de sa fidélité. Ce brave jeune homme, après avoir partagé volontairement les infortunes de son maître, et lui avoir rendu la vie et la liberté, jouissait maintenant de son bonheur en regardant sa noce à travers les vitres. Mais comme l'étranger lui témoignait son étonnement de ce qu'il n'était pas de la fête 2 1 2 , en taxant à ce sujet son ancien maître d'ingratitude, Ivan lui lança un regard de travers213, eb rentra dans la maison en sifflant l'air: Hat luit, fiai lulL Il parut bientôt après dans la salle du bal, et le curieux 21A remonta dans son kibick, enchanté de n'avoir pas reçu un coup de hache sur la tête.
209) qui se marie, Nvho is getting married'. 8e marier, *to get married', marier, to perform the marriage ceremony.
210) se fit montrer, chad shown him'.
211) en, 'as a\
212) de ce qu'il n'était pas de la fête, 'because he did not take part in the rejoicings'.
213) lui lança un regard de travers, ?looked at him askance .
214) le curieux, 'the inquisitive person'.
LE LEPREUX
DE
"Ah! little thiiik the gay licencious proud, Whom pleasure, power and affluence surround, Ah ! little think they while they dance along How many pine ! . . . how many drink the cup Of baleful grief! . . . how many shake With ail the fiercer tortures of the mind !" Thomson's Seasons, "Winter".
La partie méridionale de la cité l d'Aoste est presque déserte, et paraît n'avoir jamais été fort habitée2. On y voit des champs labourés et des prairies terminées d'un côté par des remparts antiques que les Romains élevèrent3 pour lui servir d'enceinte, et de l'autre par les murailles de quelques jardins. Cet emplacement solitaire peut cependant intéresser les voyageurs. Auprès de la porte de la ville, on voit les ruines d'un ancien château, dans lequel, si l'on en croit la tradition populaire4, le comte René de Chalans, poussé5 par les fureurs de la jalousie , laissa 6 mourir de faim , dans le quinzième siècle, la princesse Marie de Bragance, son
1) cité, this word is constantly used for ville in the higher style, and there is not the same différence between cité and ville as between 'city' and 'town'. The town hère mentioned, Aosta, is the old Civitas Augusta or Augusta Praetoria.
2) fort habitée, Very thickly populated'.
3) élevèrent, 'threw up'.
4) Si Von en croit la tradition populaire , cif popular tradition is to be credited/
5) poussé, *goaded\
6) laissa, *allowed\
épouse: de là le nom de Bramafan1 (qui signifie cri de la faim*), donné à ce château par les gens du pays. Cette anecdote, dont on pourrait contester l'authenticité9, rend ces masures intéressantes pour les personnes sensibles i ° qui la croient Traie 1 1 .
Plus loin, à quelques centaines de pas12, est une tour carrée , adossée au mur antique et construite avec le marbre dont il était jadis reyêtu ' 3 : on l'appelle la Tour de la frayeur l 4 , parce que le peuple l'a crue long-
7)8) Bramafan — brame faim = cri de la faim , 'hunger cry\ Edouard Aubert in his interesting Vallée d'Aoste says: On raconte qu'un des seigneurs, poussé au crime par une ardente jalousie, renferma sa malheureuse compagne dans Tune des cellules de ce donjon redoutable , et la fit périr dans les tortures de la faim. Les cris de cette triste victime des mœurs violentes du temps où elle vivait, furent entendus de toute la ville , et d'un commun accord le peuple donna à la tour le nom qui lui est resté. Une seconde version est que: pendant une longue famine qui. désola la ville et le duché, les habitants se réunissaient en foule autour de la demeure de leur chef vénéré, et, n'espérant qu'en lui pour l'adoucissement de leurs misères, lui faisaient entendre leurs plaintes douloureuses.
9) dont on pourrait contester V authenticité = V authenticité de laquelle {anecdote) pourrait être contestée.
10) sensibles, esensitive\
11) vraie. L'origine de la Maison de Challand remonte à l'antiquité la plus reculée. On assure qu'elle sort d'une branche cadette de la famille du marquis de Montferrat de la première race. En 1212r Boson de Challand, alors vicomte, prit l'investiture de Thomas Ierr et devint héréditaire. La famille de Challand, durant les huit siècles de sa glorieuse existence , a formé six rameaux distincts , dont le dernier subsista jusqu'au 2 mai 1802, jour à jamais néfaste, qui vit disparaître le dernier fils de l'illustre Maison. Aubert's La Vallée d'Aoste.
12) à quelques centaines de pas. It is only about 273 yards from the Bramafan tower to the Leper's.
13) revêtu, *cased' (that is, covered over with slabs of marble).
14) Tour de la frayeur. Au sud-ouest de la Cité se trouve la tour dite de la Frayeur, appellée aujourd'hui Tour des Lépreux, parce que le Gouvernement y fit loger des lépreux. (Aubert.) Il y a un jardin au nord, mais le principal est au midi de la tour. Les noisetiers ont disparu, mais on voit encore de vieux ceps et une partie de l'escalier dont il est fait mention dans l'opuscule. La tour est bâtie sur un bastion romain. Dans le rez-terre, il y a une vaste cave ; le rez-de chaussée est divisé en deux pièces voûtées. Le premier
temps habitée par des revenants15. Les vieilles femmes de la cité d'Aoste se ressouviennent fort bien d'en 1 6 avoir vu sortir, pendant les nuits sombres, une grande femme blanche, tenant une lampe à la main.
Il y a environ quinze ans que cette tour fut réparée par ordre du gouvernement et entourée d'une enceinte, pour y loger un lépreux et le séparer ainsi de la société, en lui procurant tous les agréments dont sa triste situation était susceptible. L'hôpital de Saint-Maurice l 7 fut chargé de pourvoir à sa subsistance 1 8 , et on lui fournit quelques meubles, ainsi que les instruments nécessaires pour cultiver un jardin. C'est là qu'il vivait depuis longtemps, livré à lui-même, ne voyant jamais personne , excepté le prêtre qui de temps en temps 1 9 allait lui porter les secours de la religion20, et l'homme qui chaque semaine lui apportait ses provisions de l'hôpital. — Pendant la guerre des Alpes, en l'année 1797, un militaire 2 x , se trouvant à la cité d'Aoste, passa un jour, par hasard, auprès du jardin du lépreux, dont la porte était entr'ouverte 2 2 , et il eut la curiosité d'y entrer. Il y trouva un homme vêtu simplement, appuyé contre un arbre et plongé 2 3 dans une profonde méditation. Au bruit que fit l'officier en entrant, le solitaire,
étage est formé de trois pièces , dont la plus grande , du côté du couchant, était la chapelle, où le recteur de l'hôspital allait célébrer la messe, les dimanches et les jours de fêtes de précepte. Pour aller sur la terrasse du Lépreux, il faut maintenant passer par cette chambre.
15) revenants, 'ghosts', from the verb revenir.
16) en, refers to revenants.
17) Saint- Maurice ; l'hôpital des Saints Maurice et Lazare fit, par ordre du roi , l'acquisition de la tour et du jardin du Lépreux.
18) de pourvoir à sa subsistance , Vith providing him with the necessaries of life\
19) de temps en temps, *from time to time'.
20) lui porter les secours de la religion, *to minister to his spiritual wants/
21) un militaire, Xavier de Maistre himself' (see Introduction).
22) entr'ouverte, *ajar\
23) plongé, 'buried'.
sans se retourner et sans regarder, s'écria d'une voix triste: "Qui est là, et que trie veut-on?" 24 — Excusez un étranger, répondit le militaire, à qui l'aspect agréable de votre jardin a peut-être fait commettre une indiscrétion, mais qui ne veut nullement vous troubler. — N'avancez pas, répondit l'habitant de la tour en lui faisant un signe de la main, n'avancez pas; vous êtes auprès d'un malheureux attaque de la lèpre. — Quelle que soit 2 5 votre infortune, répliqua le voyageur, je ne m'éloignerai point; je n'ai jamais fui les malheureux; cependant, si ma présence vous importune, je suis prêt à me retirer.
— Soyez le bien venu, dit alors le lépreux en se retournant tout à coup , et. restez , si vous l'osez , après m'avoir regardé?' Le militaire fut quelque temps immobile d'étonnement et d'effroi à l'aspect de cet infortuné , que la lèpre avait totalement défiguré 2 6 . "Je resterai volontiers, lui dit-il, si vous agréez la visite d'un homme que le hasard conduit ici, mais qu'un vif intérêt y retient."
De l'intérêt! Je n'ai jamais excité que la pitié.
LE MILITAIRE
Je me croirais heureux si je pouvais vous offrir quelque consolation.
24) que me veut-onl cWhat do you want of me'.
25) Quelle que soit, 'whatever may be\
26) défiguré, We are toldthat: Le Lépreux avait les yeux rouges et enflammés. Suivant un mémoire du médecin Martignène qui l'avait soigné pendant longtemps , il n'avait point de barbe , les cils et les sourcils étaient tombés, et tout son visage n'était qu'une vaste cicatrice. Les membranes du nez avaient aussi disparu ; il en restait cependant l'os que la peau recouvrait parfaitement. D'après ce docteur, l'état du Lépreux s'était amélioré depuis son arrivée à Aoste. Il attribua cette amélioration à l'air plutôt qu'aux remèdes qu'il lui avait donnés.
LE LEPREUX.
C'en 2 7 est une grande pour moi de yoir des hommes,, d'entendre le son de la voix humaine, qui semble me fuir.
LE MILITAIRE
Permettez-moi donc de converser quelques moments avec vous et de parcourir votre demeure.
Bien volontiers, si cela peut vous faire plaisir. (En disant ces mots, le lépreux se couvrit la tête d'un large feutre dont les bords rabattus 2 8 lui cachaient le visage.) Passez, ajouta-t-il, ici, au midi. Je cultive un petit parterre de fleurs qui pourront vous plaire ; vous en trouverez d'assez rares. Je me suis procuré les graines de toutes celles qui croissent d'elles-mêmes sur les Alpes, et j'ai tâché de les faire doubler29 et de les embellir par la culture.
En effet, voilà des fleurs dont l'aspect et tout à fait nouveau pour moi.
Remarquez ce petit buisson de roses; c'est le rosier sans épines, qui ne croît que sur les hautes Alpes ; mais il perd déjà cette propriété, et il pousse des épines à. mesure30 qu'on le cultive et qu'il se multiplie.
LE MILITAIRE
Il devrait être l'emblème de l'ingratitude.
27) C'en, en refers to consolation.
28) dont les bords rabattus, *the turned down brim of which'.
29) faire doubler, 'to get (flowers) to double*.
30) à mesure que, 'in proportion as\
Si quelques-unes de ces fleurs vous paraissent belles, vous pouvez les prendre sans crainte, et vous ne courrez aucun risque en les portant sur vous. Je les ai semées, j'ai le plaisir de les arroser et de les voir, mais je ne les touche jamais31.
LE MILITAIRE
Pourquoi donc?
Je craindrais de les souiller, et je n'oserais plus les offrir.
A qui les destinez-vous ?
Les personnes qui m'apportent des provisions de l'hôpital ne craignent pas de s'en faire des bouquets. Quelquefois aussi les enfants de la ville se présentent à la porte de mon jardin. Je monte aussitôt dans la tour, de peur de32 les effrayer ou de leur nuire. Je les vois folâtrer 3 3 de ma fenêtre et me dérober quelques fleurs. Lorsqu'ils s'en vont, ils lèvent les yeux vers moi : "Bonjour, Lépreux," me disent-ils en riant, et cela me réjouit un peu.
LE MILITAIRE
Tous avez su réunir ici bien des plantes différentes: voilà des vignes et des arbres fruitiers de plusieurs espèces.
31) je ne les touche jamais , Le Lépreux ne touchait jamais les fleurs qu'il cultivait. Quand il voulait présenter un bouquet à quelqu'un, il les coupait avec des ciseaux et les saisissait avec des pincettes.
32) de peur de, *for fear of, with the infinitive ; de peur que requires a subjunctive after it.
33) folâtrer, 'to skip about'.
LE LEPREUX.
Les arbres sont encore jeunes : je les ai plantés moimême, ainsi que cette vigne, que j'ai fait monter jusqu'au-dessus34 du mur antique que voilà35, et dont la largeur me forme un petit promenoir 3 6 ; c'est ma place
favorite Montez le long de ces pierres ; c'est un
escalier dont je suis l'architecte. Tenez-vous au mur.
Le charmant réduit37 ! et comme il est bien fait pour les méditations d'un solitaire.
Aussi38 je l'aime beaucoup; je vois d'ici la campagne et ]es laboureurs dans les champs; je vois tout ce qui se passe dans la prairie, et je ne suis vu de personne.
LE MILITAIRE
J'admire combien cette retraite est tranquille et solitaire. On est dans une ville, et l'on croirait être dans un désert.
La solitude n'est pas toujours au milieu des forêts ^t des rochers. L'infortuné est seul partout.
LE MILITAIRE
Quelle suite 3 9 d'événements vous amena dans cette retraite? Ce pays est-il votre patrie?
34) jusqu'au dessus du, 'above the'.
35) que voilà = que vous voyez là.
36) promeîioir, 'walk', 'terrace'.
37) réduit, 'retreat'.
38) Aussi, 'therefore', *that is the reason why\ Thèse meanings of aussi must be borne in mind as they are nearly always right when aussi is at the beginning of a sentence, or clause, and that it does not corne before an adjective.
39) suite, 'course'.
Je suis né sur les bords de la mer, dans la principauté d'Oneille40, et je n'habite ici que depuis quinze ans41. Quant à mon histoire, elle n'est qu'une longue et uniforme calamité.
LE MILITAIRE
Avez- vous toujours vécu seul?
J'ai perdu mes parents dans mon enfance et je ne les connus jamais: une sœur qui me restait est morte depuis deux ans. Je n'ai jamais eu d'ami.
LE MILITAIRE
Infortuné !
LE LEPREUX.
Tels sont les desseins de Dieu.
LE MILITAIRE
Quel est votre nom, je vous prie?
Ah! mon nom est terrible! je m'appelle le Lépreux! On ignore dans le monde celui que je tiens 4 2 de ma famille et celui que la religion m'a donné le jour de ma naissance. Je suis le Lépreux; voilà le seul titre que j'ai à la bienveillance des hommes. Puissent-ils ignorer éternellement qui je suis43!
40) Oneille , 'Oneglia', a town of Italy in the province of Porto Maurizio, on the sea coast, midway between Genoa and Nice, It is beautifully situated, and has a very good and important harbour.
41) je n'habite ici que depuis quinze ans, *I hâve only lived hère fifteen years'.
42) je tiens, CI hâve (received)\
43) Puissent-ils ignorer éternellement qui je suis ! The wich of the pour leper has not been fulfilled , for we know that his name was Pietro-Bernardo Guasco.
DE LA CITÉ d'AOSTE. 51
LE MILITAIRE
Cette sœur que tous avez perdue vivait-elle avec vous?
Elle a demeuré cinq ans avec moi dans cette même habitation où vous me voyez. Aussi malheureuse que moi, elle partageait mes peines, et je tâchais d'adoucir les siennes.
LE MILITAIRE
Quelles peuvent être maintenant vos occupations, dans une solitude aussi profonde?
Le détail des occupations d'un solitaire tel que moi ne pourrait être que bien monotone pour un homme du monde, qui trouve son bonheur dans l'activité de la vie sociale.
LE MILITAIRE
Ah ! vous connaissez peu ce monde, qui ne m'a jamais donné le bonheur. Je suis souvent solitaire par choix44, et il y a peut-être plus d'analogie entre nos idées que vous ne45 le pensez; cependant, je l'avoue, une solitude éternelle m'épouvante ; j'ai de la peine 4 6 à la concevoir.
Celui qui chérit sa cellule y trouvera la paix. L'Imitation de Jésus-Christ47 nous l'apprend. Je commence par 4 8 éprouver la vérité de ces paroles consolantes. Le
44) par choix, 'by choice'.
45) ne, not to be translated. After a comparative used affirmatively and followed by que, the négation ne must be employed in French, although the sensé be affirmative.
46) J'ai de la peine, 'I hâve some difficulty.'
47) V Imitation de Jésus-Christ, the cDe Imitatione Christi', the most famous and popular devotional work.
48) Je commence par, undoubtedly for je commence à. Commencer
52 LE LÉPEEUX
sentiment de la solitude s'adoucit aussi par le travail. L'homme qui travaille n'est jamais complètement malheureux, et j'en suis la preuve. Pendant la belle saison, la culture de mon jardin et de mon parterre m'occupe suffisamment: pendant l'hiver, je fais des corbeilles et des nattes; je travaille à me faire des habits; je prépare chaque jour moi-même ma nourriture avec les provisions qu'on m'apporte de l'hôpital, et la prière remplit les heures que le travail me laisse. Enfin l'année s'écoule, et, lorsqu'elle est passée, elle me paraît encore avoir été bien courte.
LE MILITAIRE
Elle devrait vous paraître un siècle.
LE LÉPEEUX.
Les maux et les chagrins font paraître ]es heures longues ; mais les années s'envolent toujours avec la même rapidité. Il est d'ailleurs encore, au dernier terme de l'infortune, une jouissance que le commun des hommes49 ne peut connaître, et qui vous paraîtra bien singulière, c'est celle d'exister et de respirer. Je passe des journées entières de la belle saison, immobile sur ce rempart, à jouir de l'air et de la beauté de la nature: toutes mes idées alors sont vagues, indécises; la tristesse repose dans mon cœur sans l'accabler; mes regards errent sur cette campagne et sur les rochers qui nous environnent; ces différents aspects sont tellement empreints dans ma mémoire, qu'ils font, pour ainsi dire50, partie de moi-même 5 1, et chaque site est un ami que je vois avec plaisir tous les jours.
par, has not the same signification as commencer à. We hâve adhered to the best text, that of Sainte Beuve.
49) le commun des hommes, "the common herd of men\
50) pour ainsi dire, *so to speak'.
51) qu'ils font partie de moi-même, that they are part and parcel of my own self.
LE MILITAIRE
J'ai souvent éprouvé quelque chose de semblable52. Lorsque le chagrin s'appesantit53 sur moi, et que je ne trouve pas dans le cœur des hommes ce que le mien désire, l'aspect de la nature et des choses inanimées me console; je m'affectionne aux rochers et aux arbres, et il me semble que tous les êtres de la création sont des amis que Dieu m'a donnés.
Yous m'encouragez à tous expliquer à mon tour ce qui se passe en moi. J'aime véritablement les objets qui sont, pour ainsi dire, mes compagnons de vie, et que je vois chaque jour: aussi, tous les soirs, avant de me retirer dans la tour, je viens saluer les glaciers de Euitorts, les bois sombres du mont Saint-Bernard, et les pointes bizarres qui dominent54 la vallée de Bhème55. Quoique la puissance de Dieu soit aussi visible dans la création d'une fourmi que dans celle de l'univers entier, le grand spectacle des montagnes en impose 5 6 cependant davantage à mes sens: je ne puis voir ces masses énormes, recouvertes de glaces éternelles, sans éprouver un étonnement religieux; mais, dans ce vaste tableau qui m'entoure, j'ai des sites favoris et57 que j'aime de préférence; de ce nombre est l'ermitage que vous voyez là-haut sur la sommité de la montagne de Charvensod58.
52) de semblable, çakin [to this]'.
53) s'appesantit, *weigbs'.
54) dominent, 'coinmand'.
55) la vallée de Rhème, see note 58.
56) en impose, 'overawes'.
57) et, not to be translatée!. When et does not join two parts of a sentence, or two sentences, as in this instance, it is pleonastie and used to emphasize the first portion of the phrase. Thus : fax des sites favoris et que j'aime de préférence = j'ai des sites favoris et des sites que faime de préférence.
58) Charvensod, a village near Aosta, on the bank of the Doria Baltea. About 2 miles higher up is a brook which cornes from the valley of Rhemes, and 3 miles further is the beautiful Ruitors glacier near the pass of the St. Bernard.
Isolé au milieu des bois, auprès d'un champ désert, il reçoit les derniers rayons du soleil couchant. Quoique je n'y aie jamais été, j'éprouve un plaisir singulier à le voir. Lorsque le jour tombe, assis dans mon jardin, je fixe mes regards sur cet ermitage solitaire, et mon imagination s'y repose. Il est devenu pour moi une espèce de propriété; il me semble qu'une réminiscence confuse 5 9 m'apprend que j'ai vécu là jadis dans des temps plus heureux, et dont la mémoire s'est effacée en moi. J'aime surtout à contempler ]es montagnes éloignées qui se confondent60 avec le ciel dans l'horizon. Ainsi que61 l'avenir, l'éloignement fait naître en moi le sentiment de l'espérance, mon cœur opprimé croit qu'il existe peut-être une terre bien éloignée, où, à une époque de l'avenir, je pourrai goûter enfin ce bonheur pour lequel je soupire62, et qu'un instinct secret me présente sans cesse comme possible.
LE MILITAIRE
Avec une âme ardente comme la vôtre, il vous a fallu sans doute bien des efforts pour vous résigner à votre destinée, et pour ne pas vous abandonner 6 3 au désespoir.
Je vous tromperais en vous laissant64 croire que je suis toujours résigné à mon sort; je n'ai point atteint cette abnégation de soi-même où quelques anachorètes sont parvenus. Ce sacrifice complet de toutes les affections humaines n'est point encore accompli; ma vie se passe en combats continuels, et les secours puissants de la religion elle-même ne sont pas toujours capables de réprimer les élans de mon imagination. Elle m'en-
59) confuse, 'indistinct', *hazy\
60) se confondent, cblend\
61) Ainsi que, clike\
62) 'pour lequel je soupire, 'after which I sigh\
63) pour ne pas vous abandonner, 'not to give yourself up\
64) laissant, 'allowing'.
traîne souvent malgré moi65 dans un océan de désirs chimériques, qui tous me ramènent y ers ce monde dont je n'ai aucune idée, et dont l'image fantastique est toujours présente pour me tourmenter.
Si je pouvais vous faire lire dans mon âme, et vous donner du monde l'idée que j'en ai, tous vos désirs et vos regrets s'évanouiraient à l'instant.
En vain quelques livres m'ont instruit de la perversité des hommes et des malheurs inséparables de l'humanité; mon cœur se refuse à les croire. Je me représente toujours des sociétés d'amis sincères et vertueux; des époux assortis, que la santé, la jeunesse et la fortune réunies comblent de bonheur. Je crois les voir errants ensemble dans des bocages plus verts et plus frais que ceux qui me prêtent leur ombre, éclairés par un soleil plus brillant que celui qui m'éclaire, et leur sort me semble plus digne d'envie, à mesure que le mien est plus misérable. Au commencement du printemps, lorsque le vent du Piémont souffle dans notre vallée66, je me sens pénétré par sa chaleur vivifiante, et je tressaille malgré moi. J'éprouve un désir inexpliquable et le sentiment confus d'une félicité immense dont je pourrais jouir et qui m'est refusée. Alors je fuis de ma cellule, j'erre dans la campagne pour respirer plus librement. J'évite d'être vu par ces mêmes hommes que mon cœur brûle de rencontrer; et du haut de la colline, caché entre les broussailles comme une bête fauve67,
65) malgré moi, *in spite of myself' or *against my will*.
66) lorsque le vent du Piémont souffle dans notre vallée: It has been remarked that a periodical wind blows in the valley of Aosta. From March until October every one is aware of its existence. It begins to blow between 3 and 9 in tho morning and ceases between 4 and 5 p. m. The leper is alluding to this periodical wind.
67) bête fauve, ca wild beast'. Sometimes the word fauve alone is used : it is then a noun.
mes regards se portent68 sur la ville d'Aoste. Je vois de loin, avec des yeux d'envie, ses heureux habitants qui me connaissent à peine; je leur tends les mains en gémissant, et je leur demande ma portion de bonheur. Dans mon transport, vous l'avouerai-je ? j'ai quelquefois serré dans mes bras les arbres de la forêt, en priant Dieu de les animer pour moi, et de me donner un amiî Mais les arbres sont muets; leur froide écorce me repousse; elle n'a rien de commun avec mon cœur, qui palpite et qui brûle. Accablé de fatigue, las de la vie, je me traîne de nouveau dans ma retraite, j'expose à Dieu mes tourments, et la prière ramène un peu de calme dans mon âme.
LE MILITAIRE
Ainsi, pauvre malheureux, vous souffrez à la fois tous les maux de l'âme et du corps ?
Ces derniers ne sont pas les plus cruels!
LE MILITAIRE
Ils vous laissent donc quelquefois du relâche ?
Tous les mois ils augmentent et diminuent avec le cours de la lune69. Lorsqu'elle commence à se montrer, je souffre ordinairement davantage ; la maladie diminue ensuite, et semble changer de nature: ma peau se dessèche et blanchit, et je ne sens presque plus mon mal; mais il serait toujours supportable sans les insomnies affreuses qu'il me cause.
LE MILITAIRE
Quoi! le sommeil même vous abandonne!
68) se portent, cfall\
69) le cours de la lune, 'the phases of the moon\
Ah! monsieur, les insomnies! les insomnies! Vous ne pouvez vous figurer combien est longue et triste une nuit 7 ° qu'un malheureux passe tout entière sans fermer l'œil, l'esprit fixé sur une situation affreuse et sur un avenir sans espoir. Non! personne ne peut le comprendre. Mes inquiétudes augmentent à mesure que la nuit s'avance; et lorsqu'elle est près de finir, mon agitation est telle que je ne sais plus que devenir: mes pensées se brouillent; j'éprouve un sentiment extraordinaire que je ne trouve jamais en moi que dans ces tristes moments. Tantôt il me semble qu'une force irrésistible m'entraîne dans un gouffre sans fond; tantôt je vois des taches noires devant mes yeux; mais pendant que je les examine, elles se croisent avec la rapidité de l'éclair, elles grossissent en s'approchant de moi , et bientôt ce sont des montagnes qui m'accablent de leur poids. D'autres fois aussi je vois des nuages sortir de la terre autour de moi, comme des flots qui s'enflent, qui s'amoncellent et menacent de m'engloutir; et lorsque je veux me lever pour me distraire de ces idées 7 1 , je me sens comme retenu par des liens invisibles qui m'ôtent les forces. Vous croirez peut-être que ce sont des songes; mais non, je suis bien éveillé. Je revois sans cesse les mêmes objets, et c'est une sensation d'horreur qui surpasse tous mes autres maux.
LE MILITAIRE
Il est possible que vous ayez la fièvre pendant ces cruelles insomnies, et c'est elle sans doute qui vous cause cette espèce de délire.
Vous croyez que cela peut venir de la fièvre? Ah! je voudrais bien que vous dissiez vrai. J'avais craint
70) combien est longue et triste = combien longue et triste est &c.
71) pour me distraire de ces idées, 'to turn away from thèse thoughts/
jusqu'à présent que ces visions ne fussent un symptôme de folie, et je vous avoue que cela m'inquiétait beaucoup. Plût à Dieu que72 ce fût en effet la fièvre!
LE MILITAIRE
Vous m'intéressez vivement. J'avoue que je ne me serais jamais fait l'idée73 d'une situation semblable à la vôtre. Je pense cependant qu'elle devait être moins triste lorsque votre sœur vivait.
Dieu sait lui seul ce que j'ai perdu par la mort de ma sœur. — Mais ne craignez-vous point74 de vous trouver si près de moi? Asseyez-vous ici, sur cette pierre; je me placerai derrière le feuillage, et nous converserons sans nous voir.
LE MILITAIRE
Pourquoi donc? Non, vous ne me quitterez point; placez-vous près de moi. (En disant ces mots, le voyageur fit un mouvement involontaire pour saisir la main du Lépreux, qui la retira avec vivacité.)
Imprudent! vous alliez saisir75 ma main!
LE MILITAIRE
Eh bien, je l'aurais serrée de bon cœur.
Ce serait la première fois que ce bonheur m'aurait été accordé: ma main n'a jamais été serrée par personne.
72) Plût à Dieu que, cWould to God that'.
73) je ne me serais jamais fait l'idée, CI could never hâve imagined'.
74) point, is more emphatic than pas. In interrogative sentences ne . . . point implies doubt. Ne . . . point in interrogativre phrases is équivalent to the latin num and ne . . pas to nonne.
75) saisir, 'to grasp'.
DE LA CITÉ d'âOSTE. 59
LE MILITAIRE
Quoi donc! hormis cette sœur dont vous m'avez parlé, vous n'avez jamais eu de liaison, vous n'avez jamais été chéri par aucun de vos semblables 7 6 ?
Heureusement pour l'humanité , je n'ai plus de semblable sur la terre.
LE MILITAIRE
Vous me faites frémir!
Pardonnez, compatissant étranger! vous savez que les malheureux aiment à parler de leurs infortunes.
LE MILITAIRE
Parlez, parlez, homme intéressant! Vous m'avez dit qu'une sœur vivait jadis avec vous, et vous aidait à supporter vos souffrances.
C'était le seul lien par lequel je tenais encore au reste des humains 7 7 ! Il plut à Dieu de le rompre et de me laisser isolé et seul au milieu du monde. Son âme était digne du ciel qui la possède, et son exemple me soutenait contre le découragement qui m'accable souvent depuis sa mort. Nous ne vivions cependant pas dans cette intimité délicieuse dont je me fais une idée, et qui devrait unir des amis malheureux. Le genre de nos maux nous privait de cette consolation. Lors même que78 nous nous rapprochions pour prier Dieu, nous évitions réciproquement de nous regarder, de peur que
76) semblables, *your fellow créatures*.
77) les humains, ^humanity', 'mankind\
78) Lors même que, ceven when\
le spectacle de nos maux ne79 troublât nos méditations, et nos regards n'osaient plus se réunir que80 dans le ciel. Après nos prières, ma sœur se retirait ordinairement daus sa cellule ou sous les noisetiers qui terminent le jardin 8 *, et nous vivions presque toujours séparés.
LE MILITAIRE
Mais pourquoi vous imposer cette dure contrainte ?
Lorsque ma sœur fut attaquée par la maladie contagieuse dont toute ma famille a été la victime, et qu'elle vint partager ma retraite, nous ne nous étions jamais vus: son effroi fut extrême en m'apercevant pour la première fois. La crainte de l'affliger, la crainte plus grande encore d'augmenter son mal en l'approchant, m'avait forcé d'adopter ce triste genre de vie. La lèpre n'avait attaqué que sa poitrine, et je conservais encore quelque espoir de la voir guérir. Yous voyez ce reste de treillage que j'ai négligé; c'était alors une haie de houblon que j'entretenais avec soin et qui partageait le jardin en deux parties. J'avais ménagé de chaque côté un petit sentier, le long duquel nous pouvions nous promener et converser ensemble sans nous voir et sans trop nous approcher.
LE MILITAIRE
On dirait que le ciel se plaisait à empoisonner les tristes jouissances qu'il vous laissait.
Mais du moins je n'étais pas seul alors; la présence de ma sœur rendait cette retraite vivante. J'entendais
79) ne, does not make the sentence négative. It is used hère because of de peur que which must always be followed by ne.
80) w' . . . que, 'only'.
81) qui terminent le jardin = qui sont au bout du jardin.
le bruit de ses pas dans ma solitude. Quand je revenais à l'aube du jour prier Dieu sous ces arbres, la porte de la tour s'ouvrait doucement, et la voix de ma sœur se mêlait insensiblement à la mienne. Le soir, lorsque j'arrosais mon jardin, elle se promenait quelquefois au soleil couchant, ici, au même endroit où je vous parle, et je voyais son ombre passer et repasser sur mes fleurs. Lors même que je ne la voyais pas, je trouvais partout des traces de sa présence. Maintenant il ne m'arrive plus de rencontrer sur mon chemin une fleur effeuillée, ou quelques branches d'arbrisseau qu'elle y laissait tomber en passant; je suis seul: il n'y a plus ni mouvement ni vie autour de moi, et le sentier qui conduisait à son bosquet favori disparaît déjà sous l'herbe. Sans paraître s'occuper de moi, elle veillait sans cesse à ce qui pouvait me faire plaisir. Lorsque je rentrais dans ma chambre, j'étais quelquefois surpris d'y trouver des vases de fleurs nouvelles82, ou quelque beau fruit qu'elle avait soigné elle-même. Je n'osais pas lui rendre les mêmes services, et je l'avais même priée de ne jamais entrer dans ma chambre ; mais qui peut mettre des bornes à l'affection d'une sœur? Un seul trait pourra vous donner une idée de sa tendresse pour moi. Je marchais une nuit à grands pas 8 3 dans ma cellule, tourmenté de douleurs affreuses. Au milieu de la nuit, m'étant assis un instant pour me reposer, j'entendis un bruit léger à l'entrée de ma chambre8 4. J'approche, je prête l'oreille8 5 : jugez de mon étonnement! c'était ma sœur qui priait Dieu en dehors sur le seuil de ma porte. Elle avait entendu mes plaintes. Sa tendresse lui avait fait craindre de me troubler; mais elle venait pour être à portée de86 me secourir au besoin. Je l'entendis qui récitait à voix
82) fleurs nouvelles, 'freshly eut flowers',
83) a grands pas, 'with long strides'.
84) a Ventrée de ma chambre, *at my bedroom door/
85) je prête V oreille, prêter V oreille, cto listen breathlessly', 'to listen with bated breath'.
86) à portée de, 'within reach of*.
basse le Miserere81. Je me mis à genoux88 près de la porte, et, sans l'interrompre, je suivis mentalement ses paroles. Mes yeux étaient pleins de larmes : qui n'eût été touché d'une telle affection? Lorsque je crus que sa prière était terminée: "Adieu, ma sœur, lui dis-je à voix basse, adieu, retire-toi, je me sens un peu mieux; que Dieu te bénisse et te récompense de ta piété!" Elle se retira en silence, et sans doute sa prière fut exaucée, car je dormis enfin quelques heures d'un sommeil tranquille.
LE MILITAIRE
Combien ont dû vous paraître tristes les premiers jours qui suivirent la mort de cette sœur chérie89!
Je fus longtemps dans une espèce de stupeur qui m'ôtait la faculté de sentir toute l'étendue de mon infortune: lorsque enfin je revins à moi90, et que je fus à même de juger de ma situation, ma raison fut prête à m' abandonner 9 l . Cette époque sera toujours doublement triste pour moi; elle me rappelle le plus grand de mes malheurs, et le crime qui faillit en être la suite.
Un crime! je ne puis vous en croire capable.
LE LEPREUX.
Cela n'est que trop vrai , et en vous racontant cette époque de ma vie je sens trop que je perdrai beaucoup
87) Miserere, the LVII Psalm.
88) Je me mis à genoux, se mettre à genoux, 'to kneel down .
89) Combien ont dû chérie = Combien , les premiers
Jours qui suivirent la mort de cette soeur chérie ont dû vous paraître
tristes !
90) Je revins à moi, *I collected my sensés*.
91) ma raison fut prête à m 'abandonner , cmy reason well nigh forsook me'.
dans votre estime; mais je ne veux pas me peindre meilleur que je ne suis, et vous me plaindrez peut-être en me condamnant. Déjà, dans quelques accès de mélancolie, l'idée de quitter cette vie volontairement s'était présentée à moi : cependant la crainte de Dieu me Pavait toujours fait repousser, lorsque la circonstance la plus simple et la moins faite en apparence pour me troubler pensa me perdre pour l'éternité. Je venais d'éprouver un nouveau chagrin. Depuis quelques années un petit chien s'était donné à nous: ma sœur l'avait aimé, et je vous avoue que depuis qu'elle n'existait plus ce pauvre animal était une véritable consolation pour moi.
Nous devions sans doute à sa laideur le choix qu'iL avait fait de notre demeure pour son refuge. Il avait été rebuté par tout le monde; mais il était encore un trésor pour la maison du Lépreux. En reconnaissance de la faveur que Dieu nous avait accordée en nous donnant cet ami, ma sœur l'avait appelé Miracle ; et son nom, qui contrastait avec sa laideur, ainsi que sa gaieté continuelle, nous avait souvent distraits92 de nos chagrins. Malgré le soin que j'en avais, ils s'échappait quelquefois, et je n'avais jamais pensé que cela pût être nuisible à personne. Cependant quelques habitants de la ville s'en alarmèrent, et crurent qu'il pouvait porter parmi eux le germe de ma maladie; ils se déterminèrent à porter des plaintes au93 commandant, qui ordonna que mon chien fût tué sur-le-champ. Des soldats, accompagnés de quelques habitants, vinrent aussitôt chez moi pour exécuter cet ordre cruel. Ils lui passèrent une corde au cou en ma présence, et l'entraînèrent. Lorsqu'il fut à la porte du jardin, je ne pus m'empêcher94 de le regarder encore une fois : je le vis tourner sesyeux vers moi pour me demander un secours que je ne pouvais lui donner. On voulait le noyer dans la Doive;
92) nous avait souvent distraits, rhad often diverted us from\
93) a porter des plaintes au, cto expose their grievances before\
94) je ne pus iriempêcher de, 'I could not refrain from'.
mais la populace, qui l'attendait en dehors, l'assomma à coups de pierres. J'entendis ses cris, et je rentrai dans ma tour plus mort que vif; mes genoux tremblants ne pouvaient me soutenir: je me jetai sur mon lit dans un état impossible à décrire. Ma douleur ne me permit de voir, dans cet ordre juste, mais sévère, qu'une barbarie aussi atroce qu'inutile; et quoique j'aie honte aujourd'hui du sentiment qui m'animait alors, je ne puis encore y penser de sang-froid95. Je passai toute la journée dans la plus grande agitation. C'était le dernier être vivant qu'on venait d'arracher d'auprès de moi 9 6 , et ce nouveau coup avait rouvert toutes les plaies de mon cœur. Telle était ma situation, lorsque le même jour, vers le coucher du soleil, je vins m'asseoir ici, sur cette pierre où vous êtes assis maintenant. J'y réfléchissais depuis quelque temps sur mon triste sort, lorsque là-bas, vers ces deux bouleaux qui terminent la haie, je vis paraître deux jeunes époux97 qui venaient de s'unir depuis peu. Ils s'avancèrent le long du sentier, à travers la prairie,
95) de sang-froid, 'coolly'.
96) d'auprès de moi, 'from ni y side*. >
97) deux jeunes époux, 'a young married couple'. Ces jeunes époux ne sont pas un groupe de fantaisie imaginé pour former antithèse avec la misère du Lépreux. Le consciencieux annotateur qui relève jusqu'au signalement de Miracle, le chien du Lépreux, nous apprend que ces époux étaient Jean- Joseph Barrillier, notaire, officier des milices d'Aoste, et Marie-Dauphine Petey, mariés le 3 février 1794. Le père de l'épouse habitait une petite maison dans la ruelle Trotte- chien, à cent cinquante mètres au nord-est de la tour du Lépreux. Il était même propriétaire du champ situé au midi du jardin de cet infortuné, à l'angle duquel on voit encore un vieux mûrier, sur lequel sa fille montait quelquefois pour voir le Lépreux qui lui tendait des fleurs au moyen d'un long bâton, par dessus le mur de cloison. Le Lépreux la connaissait donc particulièrement, et a dû être frappé de son mariage. Xavier a d'autant plus volontiers relevé cette circonstance, qu'il a fait lui-même connaissance de la même personne, devenue veuve le 12 février 1795. Pendant son séjour à Aoste, il allait souvent la voir chez son père, où se réunissaient régulièrement plusieurs personnes ,de distinction. Il avait même l'intention de l'épouser. C'était cette Élisa dont il fait mention dans son Expédition. Nocturne, chap. XXVI et XXX.
et passèrent près de moi. La délicieuse tranquillité qu'inspire un bonheur certain était empreinte sur leurs belles physionomies; ils marchaient lentement; leurs bras étaient entrelacés. Tout à coup je les vis s'arrêter: la jeune femme pencha la tête sur le sein de son époux, qui la serra dans ses bras avec transport. Je sentis mon cœur se serrer98. Vous l'avouerai-je? L'envie se glissa pour la première fois dans mon cœur: jamais l'image du bonheur ne s'était présentée à moi avec tant de force. Je les suivis des yeux jusqu'au bout de la prairie, et j'allais les perdre de vue dans les arbres, lorsque des cris d'allégresse vinrent frapper mon oreille: c'étaient leurs familles réunies qui venaient à leur rencontre. Des vieillards, des femmes, des enfants, les entouraient; j'entendais le murmure confus de la joie; je voyais entre les arbres les couleurs brillantes de leurs vêtements, et ce groupe entier semblait environné d'un nuage de bonheur. Je ne pus supporter ce spectacle ; les tourments de l'enfer étaient entrés dans mon cœur: je détournai mes regards, et je me précipitai dans ma cellule. Dieu ! qu'elle me parut déserte, sombre, effroyable ! "C'est donc ici, me dis-je, que ma demeure est fixée pour toujours; c'est donc ici où, traînant une vie déplorable, j'attendrai la fin tardive de mes jours! L'Eternel a répandu le bonheur, il l'a répandu à torrent sur tout ce qui respire; et moi, moi seul! sans aide, sans amis, sans compagne . . . Quelle affreuse destinée!"
Plein des ces tristes pensées, j'oubliai qu'il est" un être consolateur, je m'oubliai moi-même. "Pourquoi, me disais-je, la lumière me fut-elle accordée ? Pourquoi la nature n'est-elle injuste et marâtre que pour moi ? Semblable à l'enfant déshérité, j'ai sous les yeux le riche patrimoine de la famille humaine, et le ciel avare m'en refuse ma part. Non, non, m'écriai-je enfin dans un accès de rage, il n'est point de bonheur pour toi sur
98) Je sentis mon cœur se serrer, *my heart was ready to break!'
99) qu'il est = qu'U y a.
66 LE LÉPEEUX
la terre: meurs, infortuné, meurs! Assez longtemps tu as souillé la terre par ta présence; puisse-t-elle t'engloutir vivant et ne laisser aucune trace de ton odieuse existence !" Ma fureur insensée s'augmentant ! ° ° par degrés, le désir de me détruire s'empara de moi et fixa toutes mes pensées. Je conçus enfin la résolution d'incendier ma retraite, et de m'y laisser consumer avec tout ce qui aurait pu laisser quelque souvenir de moi. Agité, furieux, je sortis dans la campagne; j'errai quelque temps dans l'ombre autour de mon habitation : des hurlements involontaires sortaient de ma poitrine oppressée, et m'effrayaient moi-même dans le silence de la nuit. Je rentrai plein de rage dans ma demeure, en criant: "Malheur à toi , Lépreux ! malheur à toi !" Et comme si tout avait dû contribuer à ma perte, j'entendis l'écho qui, du milieu des ruines du château de Bramafan, répéta distinctement: "Malheur à toi!" Je m'arrêtai, saisi d'horreur, sur la porte de la tour, et l'écho faible de la montagne répéta longtemps après: "Malheur à toi101!" Je pris une lampe, et, résolu de mettre le feu à mon habitation, je descendis dans la chambre la plus basse, emportaut avec moi des sarments et des branches sèches. C'était la chambre qu'avait habitée ma sœur, et je n'y étais plus rentré depuis sa mort : son fauteuil était encore placé comme lorsque je l'en avais retirée pour la dernière fois; je sentis un frisson de crainte en voyant son voile et quelques parties de ses vêtements épars dans la chambre: les dernières paroles qu'elle avait prononcées avant d'en sortir se retracèrent à ma pensée : "Je ne t'abandonnerai pas en mourant, me disait-elle; souviens-toi que je serai présente dans tes angoisses." En posant la lampe sur la table, j'aperçus le cordon de la croix qu'elle portait à son cou, et qu'elle avait placée elle-même entre deux feuillets de sa Bible. A cet aspect, je reculai plein d'un
100) s' augmentant, 'rising'.
101) Malheur à toi! The existence of such an écho near the Leper's tower has been frequently verified.
saint effroi. La profondeur de l'abîme où102 j'allais me précipiter se présenta tout à coup à mes yeux dessillés103; je m'approchai en tremblant du livre sacré: "Voilà, voilà, m'écriai-je, le secours qu'elle m'a promis!" Et comme je retirai la croix du livre, j'y trouvai un écrit cacheté, que ma bonne sœur y avait laissé pour moi. Mes larmes , retenues jusqu'alors par la douleur, s'échappèrent en torrents : tous mes funestes projets s'évanouirent à l'instant. Je pressai longtemps cette lettre précieuse sur mon cœur avant de pouvoir la lire; et, me jetant à genoux pour implorer la miséricorde divine, je l'ouvris, et j'y lus en sanglotant ces paroles qui seront éternellement gravées dans mon cœur: "Mon frère, je vais bientôt te quitter; mois je ne t' abandonnerai pas. Du ciel, où j'espère aller, je veillerai sur toi; je prierai Dieu qu'il te donne le courage de supporter la vie avec résignation, jusqu'à ce qu'il lui plaise de nous réunir dans un autre monde: alors je pourrai te montrer toute mon affection ; rien ne m'empêchera plus de t' approcher, et rien ne pourra nous séparer. Je te laisse la petite croix que j'ai portée toute ma vie; elle m'a souvent consolée dans mes peines, et mes larmes n'eurent jamais d'autres témoins qu'elle. Rappelle-toi, lorsque tu la verras, que mon dernier vœu fut que tu pusses vivre ou mourir en bon chrétien." Lettre chérie! elle ne me quittera jamais: je l'emporterai avec moi dans la tombe104; c'est elle qui m'ouvrira les portes du ciel, que mon crime devait me fermer à jamais. En achevant de la lire, je me sentis défaillir105, épuisé par tout ce que je venais d'éprouver. Je vis un nuage se répandre sur ma yue 106, et pendant quelque temps je perdis à la fois le souvenir de mes maux et le sentiment de mon existence. Lorsque je
102) oh = dans lequel.
103) dessillés, 'opened'.
104) tombe, 'the grave'.
105) je me sentis défaillir, CI felt my strength forsaking me'.
106) ma vue = mes yeux.
revins à moi, la nuit était avancée. A mesure que mes idées s'éclaircissaient, j'éprouvais un sentiment de paix indéfinissable. Tout ce qui s'était passé dans la soirée me paraissait un rêve. Mon premier mouvement fut de lever les yeux vers le ciel, pour le remercier de m'avoir préservé du plus grand des malheurs. Jamais le firmament ne m'avait paru si serein et si beau: une étoile brillait devant ma fenêtre; je la contemplai longtemps avec un plaisir inexprimable, en remerciant Dieu de ce qu'il m'accordait encore le plaisir de la voir, et j'éprouvais une secrète consolation à penser qu'un de ses rayons était cependant destiné pour la triste cellule du Lépreux.
Je remontai chez moi plus tranquille. J'employai le reste de la nuit à lire le livre de Job, et le saint enthousiasme qu'il fit passer dans mon âme finit par dissiper entièrement les noires idées qui m'avaient obsédé. Je n'avais jamais éprouvé de ces moments affreux lorsque ma sœur vivait; il me suffisait de la savoir près de moi pour être plus calme, et la seule pensée de l'affection qu'elle avait pour moi suffisait pour me consoler et me donner du courage.
Compatissant étranger! Dieu vous préserve d'être jamais obligé de vivre seul! Ma sœur, ma compagne n'est plus, mais le ciel m'accordera la force de supporter courageusement la vie; il me l'accordera, je l'espère, car je le prie dans la sincérité de mon cœur.
LE MILITAIRE
Quel âge avait votre sœur lorsque vous la perdîtes?
Elle avait à peine vingt-cinq ans; mais ses souffrances la faisaient paraître plus âgée. Malgré la maladie qui l'a enlevée, et qui avait altéré ses traits, elle eût été belle encore sans une pâleur effrayante qui la déparait: c'était l'image de la mort vivante, et je ne pouvais la voir sans gémir.
LE MILITAIRE
Tous l'avez perdue bien jeune.
Sa complexion l ° 7 faible et délicate ne pouvait résister à tant de maux réunis: depuis quelque temps, je m'apercevais que sa perte était inévitable, et tel était son triste sort, que j'étais forcé de la désirer. En la voyant languir et se détruire chaque jour, j'observais avec une joie funeste s'approcher la fin de ses souffrances. Déjà depuis un mois, sa faiblesse, était augmentée; de fréquents évanouissements menaçaient sa vie d'heure en heure108. Un soir (c'était vers le commencement d'août) je la vis si abattue, que je ne voulus pas la quitter: elle était dans son fauteuil, ne pouvant plus supporter le lit depuis quelques jours. Je m'assis moimême auprès d'elle, et, dans l'obscurité la plus profonde, nous eûmes ensemble notre dernier entretien. Mes larmes ne pouvaient se tarir; un cruel pressentiment m'agitait. "Pourquoi pleures-tu? me disait-elle, pourquoi t'affliger ainsi? je ne te quitterai pas en mourant, et je serai présente dans tes angoisses."
Quelques instants après, elle me témoigna le désir d'être transportée hors de la tour, et de faire ses prières dans son bosquet de noisetiers: c'est là qu'elle passait la plus grande partie de la belle saison. "Je veux, disait-elle , mourir en regardant le ciel." Je ne croyais cependant pas son heure si proche. Je la pris dans mes bras pour l'enlever. "Soutiens-moi seulement, me dit-elle; j'aurai peut être encore la force de marcher." Je la conduisis lentement jusque dans les noisetiers ; je lui formai un coussin avec des feuilles sèches qu'elle y avait rassemblées elle-même, et, l'ayant couverte d'un voile, afin de la préserver de l'humidité de la nuit, je me plaçai auprès d'elle; mais elle désira être seule dans sa dernière
107) complexion = constitution.
108) d'heure en hernie, cevery hotir'.
méditation: je m'éloignai sans la perdre de vue. Je voyais son voile s'élever de temps en temps, et ses mains blanches se diriger vers le ciel. Comme je me rapprochais du bosquet, elle me demanda de l'eau : j'en apportai dans sa coupe; elle y trempa ses lèvres, mais elle ne put boire. "Je sens ma fin, me dit-elle, en détournant la tête; ma soif sera bientôt étanchée pour toujours. Soutiens-moi, mon frère ; aide ta sœur à franchir ce passage désiré, mais terrible. Soutiens-moi, récite la prière des agonisants1 ° 9." Ce furent les dernières paroles qu'elle m'adressa. J'appuyai sa tête contre mon sein; je récitai la prière des agonisants : "Passe à l'éternité! lui disais-je, ma chère sœur; délivre-toi de la vie; laisse cette dépouille150 dans mes bras!" Pendant trois heures je la soutins ainsi dans la dernière lutte de la nature; elle s'éteignit enfin doucement, et son âme se détacha sans effort de la terre.
Le Lépreux, à la fin de ce récit, couvrit son visage de ses mains; la douleur ôtait la voix au voyageur. Après un instant de silence, le Lépreux se leva. "Etranger, dit-il, lorsque le chagrin ou le découragement s'approcheront de vous, pensez au solitaire de la cité d1 Aoste ; vous ne lui aurez pas fait une visite inutile."
Ils s'acheminèrent ensemble vers la porte du jardin. Lorsque le militaire fut au moment de sortir, il mit son gant à la main droite: "Vous n'avez jamais serré la main de personne, dit-il au Lépreux; accordez-moi la faveur de serrer la mienne: c'est celle d'un ami qui s'intéresse vivement à votre sort." Le Lépreux recula de quelques pas avec une sorte d'effroi, et levant les yeux et les mains au ciel: "Dieu de bonté, s'écria-t-il, comble de tes bénédictions cet homme compatissant /"
"Accordez-moi donc une autre grâce, reprit le voyageur. Je vais partir; nous ne nous reverrons peut-être pas de bien longtemps: ne pourrions-nous pas, avec les
109) la prière des agonisants, *the prayer for the dying'.
110) dépouille, 'mortal coil'.
précautions nécessaires , nous écrire quelquefois ? une semblable relation pourrait vous distraire, et me ferait un grand plaisir à moi-même." Le Lépreux réfléchit quelque temps. "Pourquoi , dit-il enfin, cher cher ais-je à me faire illusion ? Je ne dois avoir d'autre société que moi-même, d 'autre ami que Dieu; îious nous reverrons en lui. Adieu, généreux étranger, soyez heureux .... Adieu pour jamais!'1 Le voyageur sortit. Le Lépreux ferma la porte et en poussa les verrous111.
111) The leper lived six years after his conversation with Xavier <le Maistre. He died in his tower at the âge of 52. On the burials register of the Hospital of the Saints Maurice et Lazare one may read the following entry : Guasco Petrus Bernardus , lepris affectus, filius Lazari, obiit 13° decembris 1803.
The Leper's sister, Maria Lucia Angelica was not disfigured although other parts of her body, and principally the hands and «hest, were much affected by the dreadful distemper. She was but 32 when she died. The burial register bears the following inscription: Maria Lucia Angelica, filia Lazari Guasco, obiit die 3o septembres 1791.
JENA : PKINTED BY H. POHLE.
14, Henrietta Street, Covent Garden, London ; and 20, South Frederick Street, Edinburgh.
WILLIAMS AND NORGATE'S