Peut-être, répondit le rénitent
— Et dans ce cas, ajouta le juge, qu'aurais-tu fait du bonjour ? N'aurais-tu pas été forcé de le garder en payement et de t'en contenter ? J'ordonne, en conséquence, que tu rendes l'assignation et que ton camarade te donne le bonjour.
15 Lorsque cette sentence fut traduite aux spectateurs, des éclats de rire annoncèrent au loin la sagesse du nouveau Salomon.
Le condamné lui-même, après avoir disputé quelque temps, fut obligé de céder, et dit en regardant l'assignation : 20 — Je savais d'avance que je perdrais si ce chien de chrétien s'en mêlait.
Cette singulière confiance dénote l'idée qu'ont ces peuples de la supériorité européenne, et le sentiment inné de justice qui existe parmi les hommes les plus féroces.
25 Kascambo avait écrit trois lettres depuis sa détention, sans recevoir aucune réponse : une année s'était écoulée.
Le malheureux prisonnier, manquant de linge et de toutes les commodités de la vie, voyait sa santé dépérir, et s'abandonnait au désespoir. Ivan lui-même avait été malade pendant 30 quelque temps.
Le sévère Ibrahim, à la grande surprise du major, avait cependant délivré ce jeune homme de ses fers pendant son indisposition, et le laissait encore en liberté.
Le major T interrogeant un jour à ce sujet :
— Maître, lui dit Ivan, depuis longtemps je veux vous consulter sur un projet qui m'est venu en tête. Je crois que je ferais bien de me faire mahométan.
— Tu deviens fou, sans doute ? 5
— Non, je ne suis pas fou : il n*y a pour moi que ce moyen de vous être utile. Le prêtre turc m'a dit que lorsque je serai mahométan on ne pourra plus me retenir dans les fers : alors je pourrai vous rendre service, vous procurer au moins de la bonne nourriture et du linge ; enfin, qui sait ? quand je serai 10 libre ... le Dieu des Russes est grand ! Nous verrons . . .
— Mais Dieu lui-même t'abandonnera, malheureux, si tu le trahis.
Kascambo, tout en grondant son domestique, avait de la peine à ne pas rire de son bizarre projet ; mais lorsqu'il vint à 15 le lui défendre formellement :
— Maître, lui répondit Ivan, je ne puis plus vous obéir, et voudrais en vain vous le cacher ; c'est déjà fait ; je suis mahométan depuis le jour où vous m'avez cru malade et où l'on m'a ôté mes fers. Je m'appelle Houessein maintenant. Quel mal 20 y a-t-il ? ne puis- je pas me refaire chrétien quand je voudrai et quand vous serez libre ? Voyez ! déjà je n'ai plus de fers, je puis rompre les vôtres à la première occasion favorable, et j'ai bon espoir qu'elle se présentera.
On lui tint, en effet, parole : il ne fut plus enchaîné et jouit 25 dès lors d'une plus grande liberté ; mais cette liberté même faillit lui être funeste.
Les principaux auteurs de l'expédition contre Kascambo craignirent bientôt que le nouveau musulman ne désertât.
Le long séjour qu'il avait fait parmi eux et l'habitude qu'il 30 avait de leur langue le mettait dans le cas de les connaître tous par leurs noms, et de donner leur signalement à la Ligne s'il y retournait; ce qui les aurait exposés personnellement à la
vengeance des Russes ; ils désapprouvaient hautement le zèle déplacé du prêtre.
D'une autre part, les bons musulmans, qui Pavaient favorisé au moment de sa conversion, remarquèrent que lorsqu'il faisait 5 sa prière sur le toit de la maison selon l'usage, et comme le mollah le lui avait expressément recommandé, pour se concilier la bienveillance publique, il mêlait souvent par habitude et par inadvertance des signes de croix aux prostemements qu'il faisait dans la direction de la Mecque, à laquelle il lui arrivait lo parfois de tourner le dos ; ce qui leur rendait suspecte la sincérité de sa conversion.
Quelques mois après sa feinte apostasie, il s'aperçut d'un grand changement dans les rapports qu'il avait avec les habitants, et ne put se méprendre aux signes manifestes de leur malveillance. 15 II en cherchait vainement la cause lorsque des jeunes gens, avec lesquels il était particulièrement lié, vinrent lui proposer de les accompagner dans une expédition qu'ils allaient entreprendre.
Leur projet était de passer le Tereck, pour dépouiller des 20 marchands qui devaient se rendre à Mosdok; Ivan accepta sans hésiter leur proposition.
Depuis longtemps il désirait se procurer des armes ; on lui promettait une part du butin.
Il pensa qu'en le voyant revenir auprès de son maître, les 25 personnes qui le soupçonnaient de vouloir déserter n'auraient plus les mêmes raisons de se défier de lui.
Cependant, le major s'étant fortement opposé à ce projet, il avait l'air de n'y plus penser, lorsqu'un matin Kascambo vit, en se réveillant, la natte sur laquelle dormait Ivan roulée contre 30 le mur ; il était parti pendant la nuit.
Ses compagnons devaient passer le Tereck la nuit suivante et attaquer les marchands, dont ils connaissaient la marche par leurs espions.
La confiance des Tchetchenges aurait dû faire naître quelque soupçon dans Tesprit d*Ivan : il n'était pas naturel que des hommes si rusés et si défiants admissent un Russe, leur prisonnier, dans une expédition dirigée contre ses compatriotes. 5
On apprit en effet dans la suite qu'ils ne lui avaient proposé de les accompagner que dans l'intention de l'assassiner.
Comme sa qualité de nouveau converti les obligeait à quelques ménagements, ils s'étaient proposé de le garder à vue pendant la route, et de se défaire ensuite de lui au moment de 10 l'attaque, en laissant croire qu'il avait été tué dans le combat.
Quelques hommes seulement de l'expédition étaient dans le secret ; mais l'événement dérangea leurs dispositions.
Au moment où leur bande s'était mise en embuscade pour attaquer les marchands, un régiment de Cosaques les surprit 15 eux-mêmes, et les chargea si vivement, qu'ils eurent bien de la peine à repasser la rivière.
La grandeur du péril leur fit oublier le complot formé contre Ivan, qui les suivit dans leur retraite.
Comme leur troupe en désordre traversait le Tereck, dont 20 les eaux sont très rapides, le cheval d'un jeune Tchetchenge s'abattit au milieu du fleuve et fut aussitôt entraîné par les flots.
Ivan, qui les suivait, poussa son cheval dans le courant, au risque d'être entraîné lui-même, et saisissant le jeune homme au moment où il allait disparaître sous les eaux, parvint à le 25 ramener à l'autre bord.
Les Cosaques, à la faveur du jour qui commençait à paraître, le reconnaissant à son imiforme et à sa fourragère, visaient sur lui, en criant :
— Déserteur 1 attrapez le déserteur ! 30
Ses habits furent criblés de balles.
Enfin, après s'être battu en désespéré et avoir brûlé toutes ses cartouches, il revint au village avec la gloire d'avoir sauvé
la vie à Tun de ses compagnons et de s'être rendu utile à toute la troupe.
Si la conduite qu'il avait tenue dans cette occasion ne lui
ramena pas tous les esprits, elle lui gagna du moins un ami ; le
5 jeune homme qu'il avait sauvé l'adopta pour son koniak (titre
sacré que les montagnards du Caucase ne violent jamais), et
jura de le défendre envers et contre tous.
Mais cette liaison ne suffisait pas pour le mettre à l'abri de la haine des principaux habitants, lo Le courage qu'il venait de montrer, son attachement à son maître, augmentèrent les craintes qu'il leur avait inspirées.
On ne pouvait plus le regarder comme un bouflFon incapable d'aucune entreprise, ainsi qu'on l'avait fait jusqu'alors ; et lorsqu'on réfléchissait à l'expédition manquée, à laquelle il avait 15 pris part, on s'étonnait que des troupes russes se fussent trouvées à point nommé dans un lieu si éloigné de leur résidence ordinaire, et l'on soupçonna qu'il avait eu les moyens de les prévenir. Quoique cette conjecture fût sans fondement réel, on le surveilla de plus près.
20 Le vieil Ibrahim lui-même, craignant quelque complot pour l'évasion de ses prisonniers, ne leur permettait plus d'avoir entre eux d'entretien suivi, et le brave denchik était menacé, quelquefois même battu, lorsqu'il voulait converser avec son maître. Dans cette situation, les deux prisonniers imaginèrent im 25 moyen de s'entretenir sans donner de soupçon à leur gardien. Comme ils étaient dans l'habitude de chanter ensemble des chansons russes, le major prenait sa guitare lorsqu'il avait quelque chose d'important à communiquer à Ivan en présence d'Ibrahim, et chantait en l'interrogeant : celui-ci répondait sur 30 le même ton, et son maître l'accompagnait avec sa guitare. Cet arrangement n'étant point une nouveauté, on ne s'aperçut jamais d'une ruse qu'ils eurent d'ailleurs la précaution de n'employer que rarement.
Plus de trois mois s'étaient écoulés depuis Texpédition malheureuse dont il a été question, lorsque Ivan crut s'apercevoir d'une agitation extraordinaire dans le village.
Quelques mulets chargés de poudre étaient arrivés de la plaine. 5
Les hommes nettoyaient leurs armes et préparaient dëà cartouches.
Il apprit bientôt qu'une grande expédition se préparait.
Toutte la nation devait se réunir pour attaquer une peuplade voisine qui s'était mise sous la protection dés Russes, et qui lo leur avait permis de construire une redoute sur son territoire.
Il ne s'agissait pas de moins que d'exterminer toute la peuplade, ainsi que le bataillon russe qui protégeait la construction du fort.
Quelques jours après, Ivan, en sortant de la cabane le matin, 15 trouva le village désert.
Tous les hommes en état de porter les armes étaient sortis pendant la nuit
Dans la tournée qu'il fit au village pour prendre des informations, il acquit de nouvelles preuves des mauvaises intentions 20 que l'on avait contre lui.
Les vieillards évitaient de lui parler.
Un petit garçon lui dit ouvertement que son père voulait le tuer.
Enfin, comme il retournait, tout pensif vers son maître, il vit 25 sur le toit d'une maison une jeune femme qui souleva son voile, et qui, avec les marques du plus grand effroi, lui fit signe de la main de s'éloigner, en lui montrant le chemin de la Russie : c'était la sœur du Tchetchenge qu'il avait sauvé au passage du Tereck.
Lorsqu'il rentra dans la maison, il trouva le vieillard occupé 30 à visiter les fers de Kascambo.
Un nouveau venu était assis dans la chambre : c'était un homme qu'une fièvre intermittente avait empêché de suivre ses
l6 LES PRISONNIERS DU CAUCASE
camarades, et qu'on avait envoyé chez Ibrahim pour augmenter la garde des prisonniers jusqu'au retour des habitants.
Ivan remarqua cette précaution sans témoigner la moindre surprise.
5 L'absence des hommes du village présentait une occasion favorable pour l'exécution de ses projets ; mais la vigilance plus active de leur gardien et surtout la présence du fiévreux en rendaient le succès très incertain.
Cependant sa mort devenait inévitable s'il attendait le 10 retour des habitants ; il prévoyait que leur expédition serait malheureuse, et que leur rage ne l'épargnerait pas.
Il ne lui restait plus d'autre ressource que celle d'abandonner son maître ou de le délivrer incessamment.
Le fidèle serviteur aurait souffert mille morts plutôt que de 1$ choisir le premier parti.
Kascambo, qui commençait à perdre tout espoir, était tombé depuis quelque temps dans une espèce de stupeur, et gardait un profond silence.
Ivan, plus tranquille et plus gai que de coutume, se surpassa 2o dans les apprêts du repas, qu'il faisait en chantant des chansons russes, auxquelles il mêlait des paroles d'encouragement pour son maître.
— Le temps est venu, disait-il, en ajoutant à chaque phrase le refrain insignifiant d'une chanson populaire russe, hai luli^
25 hai luiij le temps est venu de finir notre misère ou de périr.
Demain, hai luli^ nous serons sur le chemin d'une ville, d'une
jolie ville, hailuli, que je ne veux pas nommer ; courage, maître !
ne vous laissez pas décourager. Le Dieu des Russes est grand.
Kascambo, indifférent à la vie et à la mort, ne connaissant
30 pas les projets de son denchik, se contenta de lui dire :
— Fais ce que tu voudras, et tais-toi.
Vers le soir, le fiévreux, qu'on avait traité généreusement pour le retenir, et qui, outre le bon repas qu'il avait fait, s'était
encore amusé le reste de la journée à manger du chislik, fut saisi d'un si violent accès de fièvre, qu'il abandonna la partie et se retira chez lui.
On le laissa aller sans beaucoup de difficulté, Ivan ayant complètement rassuré le vieillard par sa gaieté. S
Pour éloigner encore toute espèce de méfiance, il se retira de bonne heure au fond de la chambre et se coucha sur un banc contre la muraille, en attendant qu'Ibrahim s'endormît ; mais ce dernier avait résolu de veiller toute la nuit.
Au lieu de se coucher sur une natte auprès du feu, comme 10 il faisait ordinairement, il s'assit sur un billot vis-à-vis de son prisonnier, et renvoya sa belle-fille, qui se retira dans la chambre voisine, où était son enfant, et ferma la porte sur elle.
De l'angle obscur où il s'était placé, Ivan regardait attentivement le spectacle qu'il avait devant lui. 15
A la lueur du feu qui flambait de temps en temps, une hache brillait dans un enfoncement de la muraille.
Le vieillard, vaincu par le sommeil, laissait tomber parfois sa tête sur sa poitrine.
Ivan vit qu'il était temps, et se leva debout. 20
Le geôlier soupçonneux s'en aperçut aussitôt.
— Que fais-tu là, toi ? lui dit-il durement.
Ivan, au lieu de répondre, se rapprocha du feu en bâillant, comme un homme qui sort d'un profond sommeil.
Ibrahim, qui sentait lui-même ses paupières s'appesantir, 25 obligea Kascambo de jouer de la guitare pour le tenir éveillé.
Ce dernier s'y refusait, mais Ivan lui présenta l'instrument en faisant le signe convenu.
— Jouez, maître, dit-il, j'ai à vous parler.
Kascambo accorda l'instrument, et, se mettant à chanter, ils 30 commencèrent ensemble le terrible duo suivant.
l8 LES PRISONNIERS DU CAUCASE
KASCAMBO
Hai luli, hai luli, que veux-tu me dire ? Prends garde à toi. (A chaque demande et à chaque réponse, ils chantaient ensemble les couplets de la chanson russe suivante :)
5 Je suis triste, je m'inquiète,
Je ne sais plus que devenir.
Mon bon ami devait venir.
Et je l'attends ici seulette.
Hai luli, hai luli, lo Qu'il fait triste sans son ami !