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Les prisons russes [microform]

A la tin du xix^ siècle et au début du avant la révolution de 1905, la Russie ne comptait que deux endroits où se trouvaient concentrés les forçats politiques. C’étaient, à l’Orient, les mines de Kara, dans la Sibérie orientale, et, à l’Occident, la forteresse de Schlusseibourg. Cette dernière attirait particulièrement l’attention du public russe, car c’était, par son importance et son caractère, une véritable Bastille, qui, dès le xviii' siècle, possédait déjà un passé lugubre. A quelques dizaines de kilomètres de la capitale, d’une capitale pleine de vie, de mouvement et de bruit, la forteresse de Schlusselbourg, bâtie sur un îlot au milieu des flots puissants de la Néva, apparaissait comme un royaume des morts, lointain et inaccessible. Le mystère qui entourait les prisonniers, l’isolement physique autant que moral dans lequel ces prisonniers se trouvaient vis-à-vis du reste du monde, donnait à cette île un caractère mystique et légendaire. Là, derrière ces murs, quelques dizaines d’êtres, emmurés, arrachés à la vie, à la famille, à la patrie, à l’humanité, expiaient dans des casemates l’élan révolutionnaire qui les avait poussés à combattre le tsarisme.

Et pendant qu au milieu de ce silence mystérieux et,

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on pourrait du moins le croire, de Toubli général, les vies s’étiolaient et s’éteignaient les unes après les autres derrière les murs de la forteresse de Schlusselbourg, cette forteresse devenait de plus en plus, pour la jeune génération qui naissait et grandissait au delà de ses murs, l’emblème de la liberté, étouffée, n^ais toujours désirée, et l’appelait à reprendre la lutte pour la conquête de cette liberté !

Les aspirations vers la liberté, momentanément réprimées dans la période 1880-90, époque à laquelle le parti révolutionnaire de la „Volonté du peuple'* a disparu sans avoir, à première vue, laissé d’héritiers ayant son audace, ces aspirations renaissa ent peu à peu, grandissaient et se développaient, aussi bien au sein de la jeunesse intellectuelle qu’au sein du peuple russe tout

entier.

Les murs blancs, les tourelles blanches de Schliisselbourg, se détachant sur les eaux sombres du lleuve, rappelaient à la Russie avancée le grand amour qu’avaient eu pour le peuple les anciens combattants, et lui disaient que seule la lutte pouvait conquérir la liberté. Ce Schlusselbourg qui maintenait ainsi la tradition de la lutte, ce Schlusselbourg enveloppé du mystère du sort de ses prisonniers, ressemblait ainsi à la flamme solitaire brillant sur le chemin de ceux qui reprendront le combat pour le renversement du despotisme.

Actuellement, depuis 1905, la Russie étant devenue, de nom, une monarchie constitutionnelle, et ayant reçu, croirait-on, le droit de prendre place parmi les pays européens libres, nous voyons, au lieu d’une Bastille unique et solitaire, le pays se couvrir de dizaines de prisons où l’on châtie, avec une cruauté inouïe, les prisonniers politiques, tous ceux que l’œil de la police a notés pendant la révolution comme des partisans de la liberté. De la Baltique à Vladivo-stok, de l’Oural à la Mer Noire, nous trouvons une série de

chambres de torture, renfermant des milliers de condamnés politiques.

Pendant les cinq années du régime dit constitutionnel, sur les 37,620 personnes condamnées à l’emprisonnement, 8640 furent condamnées aux travaux forcés. Les maisons de correction et les bataillons disciplinaires ont reçu 5486 personnes; le régime de ces deux catégories étant d’ailleurs le même que celui des condamnés aux travaux forcés, cela faitau total 14076 personnes. Déduction faite de ceux qui, pendant ce délai de cinq ans, ont pu avoir fini leur temps, le nombre total des prisonniers doit être actuellement de dix à onze mille à peu près. La presse européenne a raconté plus d’une fois les horreurs des prisons de la sainte Russie; il ne sera certainement pas exagéré de les comparer aux autodafés de l’inquisition, à ces bûchers au milieu desquels des ombres s’agitaient convulsivement au bruit des chaînes, pendant que la bande lâche des bourreaux s’agitait autour, faisant pleuvoir les injures et les coups sur leurs victimes.

Et dire que ces geôles du moyen âge se trouvent dans un pays dont le gouvernement se considère comme civilisé, et a pour chef l’homme ayant pris l’initiative de la noble cause du désarmement européen, désarmement qui devait ouvrir de nouveaux horizons à la civilisation, au progrès, aux sentiments humanitaires! Pour qu’on puisse la considérer comme sincère, cette politique extérieure devait être, ne serait-ce qu’un peu, en harmonie avec la politique intérieure; or la Russie elle-même est sur le pied de guerre, car le pays tout entier est soumis au régime de l’état de siège et le gouvernement livre un combat sans trêve à son peuple.

Pour atténuer les guerres extérieures, on réunit des conférences à la Haye... Pour adoucir les horreurs des batailles, il existe une Croix-Rouge... Rien de semblable

ne parait nécessaire pour la lutte intérieure. On suppose à l’avance qu’un gouvernement civilisé, un gouvernement du siècle, est incapable de s’abaisser jusqu’à la vengeance et d’infliger, oubliant tous les principes de la justice, un traitement barbare à ceux de ses sujets qui sont ses prisonniers de guerre.

Parcourez cependant les lettres des forçats politiques, lisez ces documents humains émanant des prisons russes. écoutez les récits authentiques des victimes, et vous arriverez à vous convaincre que le gouvernement qui établit et approuve un régime semblable dans ses prisons, n’a aucun droit au titre de gouvernement civilisé, de gouvernement chrétien.

La direction pénitentiaire russe, se préoccupant de l’opinion publique européenne, a publié au mois d’avril dernier dans l’organe officiel du gouvernement la Rossiü, un long article destiné à démentir les renseignements que donnaient des journaux européens : le Journal de. Genève, le Peuple, le journal du soir, V Humanité, le Radical, le Daily-News, le Berliner Tagcblati, le Berliner Localameiger, le Braunschiveiger Landeszeitiing, le ZHrichcr Post, le Vonvœrls, la Vila, Il Lavoro. VAvanti, X Arbeiter Zeitnng, etc.

Voici le sens général des affirmations de l’organe gouvernemental :

„I1 est vrai que les prisons russes sont, dans une certaine mesure, encombrées ; mais on cherche autant que

possible à atténuer ce mal.

.,11 est vrai qu’il y a une certaine mortalité dans les

prisons, mais son chiffre n’est pas i>Ius élevé que celui de la mortalité générale du pays.

„Il est vrai qu’il y a des cas de maladies psychiques, mais n’y en a-t-il pas dans les prisons belges et anglaises ?

„U est vrai que des suicides ont lieu dans les prisons de Russie, mais il n’est pas rare de voir les prisonniers belg'es et anglais se suicider également.

„Quant à la nourriture, aux conditions hygiéniques et à la façon de traiter les prisonniers, elles ne laissent rien à désirer.

„Toutes les interpellations faites à ce sujet à la Douma ont apparu comme dénuées de fondements : l’administration pénitentiaire est très bienveillante, et les plaintes des prisonniers, souvent trop nerveux et portés à l’exagération, sont toujours attentivement écoutées. Les exemples de mauvais traitements, peu importants d’ailleurs, ont été excessivement rares; dans trois cas, des poursuites ont été exercées contre les coupables, etc.,,

11 est inutile de s’arrêter davantage à ce document inspiré par le chef du service pénitentiaire : il ne trompera personne, ni en Russie, ni ailleurs.

Les journaux modérés de Russie, tels que la Rietch et les Rousskia Viedomosti l’ont accueilli avec un mépris railleur; mais c’est d’une source tout à fait inattendue pour M. Khrouleff, chef de la direction pénitentiaire, que le démenti le plus éloquent est venu.

Les forçats condamnés de droit commun de l’arrondissement de Nertchinsk, centre des bagnes sibériens, adressèrent, au mois de mai dernier, aux députés de la Douma, une pétition couverte de nombreuses signatures dans laquelle ils disent ce qui suit :

„Depuis 1907, la population du bagne gémit décimée par la mort et perdant tout son sang... Nous avons plus d’une fois essayé de demander par la voie des journaux de venir à notre secours, mais tout fut sans résultats. Les outrages, les coups, les verges (cent coups au moins pour une faute minime, et même sans faute aucune) — voilà ce que les forçats ont à supporter. Le seul soulagement qui nous restât, la possibilité pour les malades incurables de sortir de la prison pour vivre comme déportés, fut retiré par le chef de l’administration pénitentiaire lors de sa visite récente.

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„Des actes illégaux sont à chaque instant impunément commis par l’administration des prisons et un grand nombre de faits pouvant donner lieu à une instruction attendent la lumière de la vérité.

„Le bagne de Nertchinsk tout entier est en larmes et en sang. Le „monde des réprouvés" tourne vers vous ses yeux hagards, éteints à la vie, espérant de vous quelque soulagement. Des forçats maltraités, battus, tendent vers vous leurs bras amaigris et ne vous demandent qu’une chose ; „porter à la connaissance de la Douma notre prière de faire inspecter le bagne de Nertchinsk, de faire recevoir les plaintes sur place, hors de la présence de l’administration de la prison..."

C’est ainsi que parlent les condamnés de droit commun du bagne de Nertchinsk, qui comprend les prisons d’Akatouï, d’Algatchi, de Zarentouï, de Maltsevo, de Katamary et de Kataïa.

Ils écrivent à la Douma; les prisonniers politiques qui subissent le même sort que les autres, écrivent, eux, à leurs familles. Des dizaines de ces lettres, pleines de récits pénibles, nous arrivent tantôt d’une prison, tantôt d’une autre.

Le chef du service pénitentiaire sous l’égide duquel s’accomplissent les actes de barbarie, nous assure que toutes les horreurs sont inventées, que tous les prisonniers mentent. Mais on ne ment pas dans la correspondance intime, on ne raconte pas l’humiliation subie, si cette humiliation n’est pas réelle.

Que le lecteur juge lui-même, d’après les documents qu’il trouvera plus bas, qu’il dise où est la vérité.

^ ^ 'ïi.

Non loin de Moscou, à six heures de chemin de fer, se trouve une ancienne ville de peu d'importance par elle-même, mais devenue bien connue par sa prison.

une des plus formidables geôles russes. C’est Vladimir avec ses trente-deux mille habitants et un millier de prisonniers enfermés dans des casemates.

L’extrait d’une lettre, écrite par un des détenus politiques nous retrace bien la vie sombre et dure de ce bagne.

„Vous connaissez déjà, écrit l’auteur de la lettre, les mesures introduites par le nouveau chef de la prison, M. Goudima, l’aggravation du régime d’isolement, l’abolition des promenades en commun, remplacées par les promenades à la file indienne; la limitation de la correspondance et des visites des parents à une seule fois par mois; l’interdiction d’avoir son propre linge, de l’encre et du papier; les perquisitions personnelles journalières; la diminution d’une demi-livre sur la ration de pain; la dureté du traitement des malades. Et comme suite d’une protestation contre ce régime, cette honte, cinq personnes fouettées!... Les deux cachots devinrent bientôt insuffisants : on en installa vingt, de façon à pouvoir punir soixante personnes à la fois. Et à vrai dire, jamais ils ne restaient vides. Souvent même les gens ont été obligés d’attendre leur tour !

On punissait pour de pures bagatelles, chaque surveillant voulant exercer son autorité et se venger de chaque mot échappé au prisonnier, d’autant plus que ce zèle féroce est la meilleure voie pour l’avancement. L’un de ces sauvages déclara ouvertement que s’il n’incarcérait personne il devrait battre sa femme, et comme celle-ci lui était plus proche que nous, c’est sur nous qu’il déversait sa mauvaise humeur. Selon le règlement) le séjour dans le cachot ne peut excéder sept jours; mais il n’est pas rare qu’on y reste trente à trente-cinq journées consécutives ou avec un intervalle de deux k' trois jours. Cela tient non seulement au renouvellement de la punition, mais au régime du cachot même. Il est

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défendu de s’y coucher le jour, et de marcher la nuit.

En cas d’infraction à ce règlement, la punition est prolongée. Mais le séjour de trente à trente-cinq jours au cachot, c’est la ruine de la santé et quelquefois il y va même de la vie. Des cas de suicide ont eu lieu. Le camarade Brouker s’est suicidé dans le cachot. Blinitchkine tenta vainement de se tuer. Fouks est mort d’œ- ’

dème pulmonaire, conséquence du séjour dans le cachot, et Novogiloff, après trente jours, eut une phtisie galopante. Quelques autres camarades subirent le même ^

sort. Toute une épidémie de tuberculose pulmonaire et ganglionnaire éclata parmi les neul cent cinquante prisonniers que contient notre geôle. Des quatre-vingtcinq cas dûment constatés, soixante-dix aboutirent au décès. Le scorbut vint à son tour et dans des proportions inquiétantes même pour nos geôliers. Une enquête médicale décrétée à Saint-Pétersbourg aboutit à la proposition d’améliorer la nourriture pour deux cents prisonniers. Mais l’épidémie ne s’apaisa point et continue jusqu’à ce jour, les mesures prises pour la combattre ne consistant qu’en médicaments, en gouttes et en poudres.

La peine corporelle est considérée par nous comme le plus grand des opprobres, mais une fois introduite, elle se répète continuellement. La ntTvosité des détenus dépasse toute description. Leurs visages pâles et émaciés rappellent ceux des soldats après une campagne pleine de privations et de peines. Une démoralisation complète s’en est suivie : un désespoir sinistre s’est emparé de ceux-là mêmes qui étaient pleins de courage ^

il y a un an. Il n’y a qu’une infime poignée de gens qui tient ferme et qui veut tenir jusqu’au bout. La plupart s’adresse à l’empereur implorant gi âce. Le succès de quelques-uns séduit les autres et les autorités font de ^

leur mieux pour encourager ce manque de fidélité à l’étendard de la liberté.

... Un nouveau chef vient remplacer Goudima, qui est mort au mois de septembre. Mais cela ne change aucunement les conditions. Les punitions et les humiliations tombent sur nos têtes comme par le passé, et la vie nous est insupportable..."

Si la vie est insupportable dans la prison de V'Iadimir, que dirait-on de celle d’Orel, dont les horreurs sont dépeintes dans le document poignant qui suit ?

Chaque fois qu’en pensée je me reporte au bagne central d’Orel, chaque fois que je revois l’existence que j'y ai menée, existence pleine d’opprobe et d’humiliation, mon cœur se serre de tristesse et de douleur.

Il me semble parfois que le bagne d’Orel résume en lui le microcosme de la Russie actuelle. L'administration d’Orel se fait l’arbitre et l’exécuteur dans le petit Etat qu'elle régit sans contrôle et qui s’appelle la centrale d’Orel.

Le bagne d’Orel a commencé à se peupler au commencement de l’année 1908; plus tôt peut-être. C'est donc à cette époque que commencèrent les orgies sauvages auxquelles se livre l’administration d’Orel.

Tout le poids et toute l’horreur du régime de cette prison pesa sur les épaules de ceux des condamnés dont le sort en fit les premiers habitants.

Et les récits de ces camarades, premiers occupants dignes de toute confiance, respirent un calme épique. On croirait lire la chronique d’atrocités des temps passés, déjà tombées dans le domaine de l’histoire.

Il était d’usage, à l’administration d’Orel, de recevoir les nouveaux condamnés dans le local réservé au bain, où ils étaient dépouillés de tous leurs vêtements. Quelques-uns, à demi-afifamés, subissaient séance tenante des violences consistant à les jeter par terre et à les fouler aux pieds. Quant à ceux qu’on ne parvenait pas à faire tomber, on les frappait du poing au visage, à la

I poitrine, au ventre. On les frappait avec des clefs, avec des lanières en caoutchouc.

Cette réception avait pour but de démontrer qu’à Orel „on n’entendait pas plaisanter", et que celui auquel était échu Orel comme séjour „pourrait bien pourrir sous l’asphalte", selon l’expression de Matzevitch, le directeur du bagne.

Les représentants de la haute administration, aussi bien que les subalternes, prenaient une part active à ces violences sauvages. La seule différence consistait dans les procédés. Chacun avait ses procédés favoris en rapport avec son tempérament individuel.

Ainsi, quelques surveillants de basse catégorie tapaient dans l’oreille avec la main fermée <;n tube, s’ingéniant à produire une pression d’air assez forte pour rompre d’un coup le tympan.

Nombreux sont les prisonniers d’Orel dont le tympan est détruit... Malheureusement, nous n’osons pas dévoiler leurs noms. Car si ces noms paraissaient dans la presse, nous sommes absolument certains que leurs titulaires n’éviteraient point, si ce n’est la mort, du moins les sévices les plus atroces. Nous avons des preuves trop certaines de la pratique de vengeances analogues pour nous risquer à les provoquer.

En général, nous sommes contraints, pour certains faits des plus atroces, faits à faire dresser les cheveux sur la tête, de garder le silence, de peur que les personnes que ces faits concernent et qui séjournent encore au bagne, ne tombent victimes de sévices graves.

Les représentants de l’administration supérieure ont leurs procédés spéciaux pour battre. Le suppléant du directeur, son Excellence comte .Sangaillo, a créé le noble procédé que voici :

Le comte ne ferme pas sa main en tube pour briser le tympan, il serre sa petite main blanche et soignée, et tape de bas en haut sous le menton.

Un autre suppléant du directeur, Annenkof, tape en| pleine figure de toute la force de son petit corps ma-j lingre. Il est l’ennemi mortel de tous les condamnés politiques. Le seul mot d’„étudiant" fait tressaillir de courroux son cœur plein d’amour de la patrie.

A travers tous ces actes de cruauté passe un trait caractéristique : l’administration d’Orei „châtie“ les crimes politiques et les „châtie“ sans miséricorde, ce qu’elle déclare, du reste, ouvertement.

Après une de ces scènes de violence, le surveillant principal, couvrant d'un regard féroce les condamnés tassés en groupe, s’écria d’une voix tonnante ;

„ Voilà votre révolution!"

Et ce surveillant principal, Zaccharie Kozlenkof, dont' l’aspect seul inspire la terreur, est, dans les murs de la Centrale, le juge et l’exécuteur en même temps.

Plus d’un condamné qui, actuellement, repose au cimetière d’Orel, est redevable de son sort, du moins pour beaucoup, à ce justicier-bourreau d’Orcl.

Pourtant, à l’époque toute récente, les convois de condamnés venant d’autres villes ne subissaient pas de violences aussi sauvages. „Le bras des combattants s’est lassé de frapper." Ainsi, un des convois arrivés en 1909, fut reçu de la façon suivante : tous les condamnés, complètement dévêtus, furent menés, entre deux rangs de surveillants échelonnés au nombre de vingt à vingt-cinq le long du corridor. Au milieu du corridor se tenait le suppléant du directeur de la prison, (irabovsky, qui surveillait les péripéties de la bataille.

Son commandement : „doucement!" adressé à ses subordonnés, qui en avaient vu de toutes sortes pendant leur service à la Centrale d’Orel, pouvait être interprété comme une recommandation de ne pas dépasser les bornes, et de ne pas oublier qu’il y avait des individus faibles, inaptes à supporter les coups. Seuls quelques gémissements retentissaient dans les corridors vides.

On se représenterait difficilement une existence saturée de plus d’humiliations, de plus d'atrocités que celle qu’on subit à la Centrale d'Orel. Le surveillant principal n’a pas seul le privilège de frapper sans pitié,

!de frapper jusqu’à perte de sentiment; le surveillant de

garde et même les porte-clefs partagent ce pouvoir. Les sévices des surveillants de garde n’ont pas de bornes. Ainsi l’un d’eux s’appliqua systématiquement, pendant plusieurs jours, à donner des chiquenaudes sur le nez ' d’un condamné, auquel il ordonnait de passer cet organe

à travers le judas. Voilà l’humiliante torture qu’avait inventée ce mufle sans malice.

A Orel, on frappe sous le moindre prétexte : pour avoir stationné près de la fenêtre; pour avoir couru dans le corridor „en faisant résonner ses chaînes", etc. Il faudrait trop de temps et de place pour énumérer tous les cas.

1 Qu’il nous suffise de noter que le sur\'eillant principal

Zaccharie Kozlenkof, touchait de près la vérité quand, dans un discours qu’il fit aux prisonniers, il disait, les i traits révulsés de haine, roulant des yeux sauvages, en

brandissant les poings : A la moindre peccadille de votre part, 011 vous enlèvera par vos chaînes pour vous frai casser contre le mur...

Ces atrocités, ces violences et ces tortures eurent j pour conséquence des suicides. Leur nombre est mal-

' heureusement difficile à établir. Dix ou quinze est un

chiffre approximatif dont nous ne pouvons aucunement garantir l’exactitude. Dans ces derniers temps, l’étudiant Sobotnitzky s’est pendu; c’étiit un des condamnés de la fraction socialiste-démociate de la deuxième Douma d’Empire.

Multiples furent les violences qu’il subit avant de recourir au suicide, et je revois souvent son visage pâle, que la terreur rendait bleuâtre et crispé.

Les nouvelles sont rares qui transpirent du tombeau

d’Orel vers les vivants, vers ceux de ,,1’autre bord"... Les lettres que l’on est autorisé deux fois par mois' à écrire de la prison, ne doivent contenir aucun renseignement, pas même une allusion, et cela sous peine de terribles représailles. La lettre doit être terminée en quinze ou vin^ minutes. Un camarade subit des coups» pour avoir écrit trop longtemps! Il arrive fréquemment ^ que le texte de la lettre est directement dicté par les surveillants présents.

— Ecris : ,Je suis bien portant; envoyez du thé et du sucre..."

Toutes les lettres provenant de la Centrale d’Orel sont stéréotypées une fois pour toutes : „On est bien à Orel".

Pendant les entrevues avec les parents, les yeux seuls V peuvent exprimer toute l’horreur de la vie. Celui qui lâcherait un seul mot inconsidéré risquerait d’être battu.

De temps en temps, le substitut du procureur visite la prison. Il s’enquiert des réclamations des détenus. Mais, pour cette occasion, un accord tacite s’est établi — on ne présente pas de plaintes.

En effet, le risque est trop grand. Une pareille initiative n aurait pour résultat qu’une recrudescence de violences, encore plus terribles.

i^e travail à la Centrale d’Orel est obligatoire pour tous. Indépendamment de la menuiserie, de la serrurerie et des autres métiers, il existe un genre de travail spécial : le peignage du coton. De quatre-vingt-dix à quatre-vingt-quinze détenus travaillent dans un petit hangar. La poussière de coton plane dans l’air en nuage épais. 11 est difficile de respirer.

Les symptômes de la phtisie pulmonaire au début sont très remarqués, d’autant plus que ce genre de travail est réservé aux faibles, et souvent y sont employés des hommes tout à fait malades. Les coups et les sévices n’en finissent pas pendant ces travaux. On se croirait dans une plantation de jadis, où travaillaient des esclaves nègres.

Le surv'eiilant préposé de cet atelier, Vétrof, frappe sans égard pour n’importe quel assistant. Ce V'étrof trouve un plaisir spécial à jcirr au visage d'un condamné le fond de sa fasse de thé.

Ces insultes aboutirent à une catastrophe : le 9 août dernier, après avoir réprimandé un prisonnier, Vétrof le frappa au visage. Le prisonnier, f[ui était en train de fendre du bois, lui asséna un cou{) de hache qui l’étendit raide mort. La haine contre les oppresseurs depuis longtemps comprimée déborda : quelques prisonniers se jetèrent sur les deux autres gardiens et leur firent des blessures graves. Le signal d’alarme appela la garde de la prison et les soldats ouvriî'ent le feu. 7'rois prisonniers furent tués, deux mortellement blessés et onze ont reçu des blessures plus ou moins graves. Le lendemain, vingt personnes subirent la punition corporelle.

Le travail terminé, le soir ou avant le dîner, les détenus sont menés cà la promenade. Ces promenades sont des exercices militaires comme en font les soldats. Au commandement du suppléant du (lirecteur on exécute toutes sortes de manœuvres. On n’entend que la voix d’Anenkof : ,, Alignement des chiens avec les chiens'. Gueule à droite, chien, ou je cogne", etc... Ün jour, presque tous les condamnés présents à la promenade furent frappés pour av'oir répondu j)ar erreur au „salut“ du suppléant du directeur, au lieu de „Nous vous souhaitons bonne santé, votre excellence^^ par la formule : „Nous vous souhaitons bonne santé, voire haute nobles se^^ .

A la promenade, les condamnés sont tenus de marcher au pas, comme les soldats, au commandement du principal : Une, deux, une, deux !

Celui qui ne sait pas marcher au pas reçoit des coups séance tenante.

C’est ainsi que l’existence se pa.sse au bagne d'Orel, existence pleine d’humiliations, de sévices et de coups.

Si quelques-uns des lecteurs de ces pages, du haut de leur incrédulité, estiment que nous avons à dessein assombri les couleurs, nous pouvons leur dire : la réalité en Russie est par elle-même tellement atroce que point n’est besoin de la faire plus atroce qu’elle n’est.

Il nous semble même que, loin d’exagérer ses traits, nous restons encore au-dessous de la vérité.

Au bagne d’Orel, les condamnés politiques partagent avec les condamnés de droit commun les mêmes salles, les mêmes ateliers, les mêmes travaux, et font avec ces derniers leur pseudo-promenade. Il n’en est pas ainsi à la prison de Saratov ; là les condamnés politiques subissent la détention cellulaire. Comme vous le voyez, on peut dire de la Russie : „autant de villes, autant de modes!" „Les récits de la vie en prison", nous apprend l’auteur de la lettre que nous avons reçue de Saratov, sont d une nature très affligeante. Le pauvre N. endure bien des souffrances. La prison cellulaire dans laquelle sont détenus les condamnés est réputée, pour son régime, la plus dure apres celle d’Orel.

Voici le programme de la journée d’un condamné : A sept heures, lever. La cellule doit être nettoyée de telle façon que le plancher soit brillant et qu’il n’y ait nulle part un grain de poussière.

Ensuite N. attend l’arrivée du surveillant principal. II reste sur le qui-vive, et doit écouter de loin les pas qui s’approchent ; car si, à l’ouverture de la porte, N./ est trouvé assis, il est mis au cachot. A l’entrée du sur-i veillant, N. est obligé de se tenir raide, les mains à la couture du pantalon, et de saluer le principal par la formule : „Je vous souhaite bonne santé, monsieur le principal !"

Le principal inspecte la cellule, et si le plancher ne ] brille pas, ou si la vaisselle n’est pas suffisamment lavée, ' au cachot!

On risque le cachot pour toute infraction : pour une agrafe qui manque, pour une veste déboutonnée. Le camarade N., sur dix semaines, en a passé cinq au cachot : une fois parce qu’on avait trouvé une toile d’araignée dans sa cellule, une fois pour avoir cassé une aiguille, prêtée pour le raccommodige des habits.

Défendu de marcher dans la cellule : en marchant on salit le plancher, ce qui mène au cachot... Ainsi N. reste assis. Il est sur un tabouret, car le hamac est soulevé et vnssé au mur. Impossible de s’appuyer au mur qui est blanchi à la chaux et salit la veste, ce qui menace également du cachot.

Si N., par mégarde, salit cette veste, il l’ôte en grande hâte et la nettoie, car si, par le judas, on le surprend ôtant sa veste, c’est encore le cachot.

■f- On ne met pas au cachot pour moins d’une semaine. Ce cachot est une pièce sombre, sans literie d’aucune sorte. Il n’y fait, en hiver, pas plus de 5°; elle pullule de vermine. Comme régime, une livre et demie de pain

noir et deux cruches d’eau.

Un jour N. enleva ses chaussettes qu’il avait mouil- \ lées à la promenade. De ce chef il fut traîné au cachot, sans qu’on lui donnât le temps de remettre ses chaussettes, nu-pieds comme il était. II y grelotta toute la semaine.

Four se garantir du froid, les détenus au cachot mettent les deux jambes dans un canon de pantalon et font matelas de l’autre. Ils s’efforcent de se couvrir de leur veste. Mais celle-ci est trop étroite : le dos garanti, la poitrine gèle, et inversement.

Dans cette prison, la personnalité est réduite à zéro.

N. raconte qu’il a longtemps médité sur la cause précise de ce qui le déprimait si fort : Quelque chose d’insaisissable, dit-il, mais, conclut-il, c’est manifestement la tension constante de l"esprit.

A six heures du soir, le hamac est abaissé et on est plus libre. A neuf heures on se couche.

Le bagne de Saratov contient quatre-vingts détenus. Us ne seront transférés nulle part, car les prisons de Sibérie sont bondées. Cependant ces condamnés n’ont qu’un espoir, celui d’être transférés n’importe où, pour ne pas rester là où ils sont.

A un instant d’effusion, un aveu échappa à l’un d’eux, il 71 était plus maître de lui : „Si on me donnait au moins six mois de répit, dit-il un jour, j’aurais la force de supporter plus longtemps mon sort". Un autre, dans un morne désespoir, exprime la conviction qu’/7 tromm-a là sa tofnbe.

Les avocats qui, en vertu de leur mission aussi lourde que stérile de défendre les prévenus politiques, défense qui immanquablement aboutit à la mort prompte en cas de supplice, lente au terrible bagne, ces avocats qui ont seuls le privilège de voir les détenus en particulier, et qui seuls leur font conduite amicale „de l’autre côté de la vie", pourraient seuls narrer l’agonie des détenus dans les m pace russes.

Parmi ces étouffoirs, la première place revient à Orel. La seconde est disputée entre Vladimir et Saratov.

„N. N., qui a visité les prisons de diverses villes de Russie", nous écrit notre correspondant, „fut tellement impressionné par la prison de Saratov, où il a vu des condamnés à mort, qu’il ne put dormir de la nuit".

N. lui-même, dont il a été parlé plus haut, s’exprime ainsi sur son existence dans cette prison : „La vie en liberté n’est qu’une simple plaisanterie... Quoiqu’il advienne, c’est toujours une plaisanterie — en comparaison avec la vie d’ici."

Après la sentence, les condamnés, dans leurs informes capotes de forçats en grossier drap gris, sont ramenés en prison, environnés d’une nombreuse escorte armée. Ils sont suivis de loin de leurs proches, qui

n osent signaler leur présence par aucun geste. Les condamnés approchent du guichet, agitent leurs bonnets, sans ose?' fou?'??e?' la tête dans la direction de ceux qu’ils quittent.

Les portes se ferment et les femmes, les mères, les pères qui demeurent, ont la sensation que c’est pour toujours. Tous les visages portent une même expression, l’expression d’une stupeur intense.

Le naïf lecteur européen croira peut-être qu’à cet instant suprême et fatal où le glaiv’e de la „justice“ tombe sur la tête du condamné, et en l’arrachant du courant général de la vie, le condamne à la réclusion, où sa voix, malgré tous les tourments, ne pourra plus être entendue, le lecteur, dis-je, croira qu’à cette heure solennelle, au moins à ce détour de; sa vie, on permettra à ce condamné, ne fut-ce que pour une minute, et dans sa poignante détresse, de reposer sa tête sur le sein d’un être cher, de puiser, dans un échange intime de sentiments, la force morale nécessaire pour affronter 1 av^enir sans espoir. Il n’en est pas ainsi. On lui accorde, comme on a fait pour N., „dix minutes" d’entrevue, „à travers un grillage double".

Le comte 1 olstoï dans son roman Résurrection, a décrit de semblables entrevues. J3ans la demi-obscurité du local pénitentiaire, une série de détenus d’un côté des grillages, et une série de parents de l’autre côté, s’apercevant à peine, se reconnaissant à peine, au milieu du bruit et des voix bourdonnantes qui font effort pour dominer celle du voisin, afin d’échanger un mot avec leurs proches. La femme de N. ne peut que lui crier : „Soigne-toi! Mange le plus possible!"

Ne sait-elle point qu’à la prison de Saratov toute la nourriture se réduit à quelques cuillerées de gruau et à du pain noir?

Epuisée, émotionnée, la femme revient chez elle. Elle

pleure, tremble et son visage est celui d’un convalescent sortant d’une grave maladie.

C’est fini... Le premier acte du drame est terminé. Le second acte consistera en un bouton arraché, en un plancher qui ne brille pas assez, en une aiguille cassée. Et comme sanction, le cachot, le cachot, toujours le cachot! Le troisième acte sera la mort par famine chronique, ou par un coup de baïonnette!...

La prison centrale de Moscou, nommée „Boutyrki", compte parmi les plus importantes de la Russie. Avec ses murailles de pierre et ses quatre tours, c’est presque une forteresse. Sa construction date du règne de Catherine et une de ses tours porte le nom de „tour de Pougatcheff" : c’est là que fut enfermé le révolté populaire du xvHi'' siècle. La prison contient près de trois mille détenus de toutes catégories. Avant 1907, elle ne servait que de dépôt pour le transfert des prisonniers, mais, à ce moment, les bagnes sibériens étant pleins, on transforma un des bâtiments (qui a reçu le nom symbolique de Sakhaline), en prison pour les forçats.— Ce corps de bâtiment consiste en une longue rangée de salles dont chacune contient vingt prisonniers I^es forçats politiques sont au nombre de mille à peu près. Voici ce que raconte au sujet du régime de „Boutyrki" un de ceux qui y accomplissent leur temps de bagne : Les forçats portent des fers, les condamnés à teraie pendant le quart de leur temps, les condamnés à perpétuité pendant huit ans. Fin réalité, ces délais sont plus longs, car l’administration „oublie" d’enlever les fers le I moment venu. Elle jouit, de plus, du droit de prolonger ce temps, comme punition, et de faire porter en outre j des fers aux mains. Les fers consistent en chaînes, et leur bruit remplit le bâtiment tout entier; ce bruit ne cesse pas de la journée, et finit par irriter certaines personnes jusqu’à la fureur.

Les fers pèsent trois kilos; en juin 1909, Khrouleff, chef de l’administration pénitentiaire, trouva, après avoir visité la prison, qu’ils étaient trop légers et qu’il fallait les augmenter de plusieurs chaînons. Il ajouta qu’il fallait, autant que possible, conserver les fers aux mains.

Les fers sont étroitement serrés et le prisonnier ne .marche qu’avec difficulté. Il est dangereux de demander de les desserrer : même si on l’accorde, le prisonnier n’en sera pas moins puni.

Au mois de juillet 1908; un jeune forçat de dix-neuf ans demanda qu on desserrât les fers, beaucoup trop serrés, d’un camarade malade qui n’osait le dire luimême. On le fit, mais le „dénonciateur" fut à ce point assommé par le surveillant qui le frappa avec ses clefs, qu’il en mourut le lendemain à l’hôpital.

La même année, on vit arriver en hiver un prisonnier de Varsovie, portant à la jambe une blessure ancienne grâce à laquelle il avait été exempté des fers jusqu’alors. Mais, le médecin de „Boutyrki^ un nommé Lebedeff, trouva que „ce n était rien“. Le Polonais fut donc mis aux fers. Bientôt la gangrène se déclara et il mourut d’empoisonnement de sang.

On fait si peu de cas de la vie des prisonniers que les malades gravement atteints ne sont presque pas soignés. Les mourants ne sont pas isolés ; on ne met même aucun paravent pour les cacher aux yeux des autres malades. Lorsque l’agonisant a cessé de râler, on le recouvre d un drap, puis on l’emporte pour le mettre dans le vestibule d’abord, dans le dépôt mortuaire ensuite. Chemin faisant, près de la buanderie, on enlève au mort tout son linge et on le porte tout nu un peu plus loin. C’est là un spectacle qu’on peut voir presque tous les jours des fenêtres de l’infirmerie.

Les malades atteints de maladies nerv^euses — et ils sont nombreux — portent des fers comme tout le monde et restent dans les mêmes pièces, ou bien dans

des cellules isolées, où la lumière manque la nuit et où la surveillance médicale se réduit à ceci : le gardien se promène dans le corridor en criant : „Ne frappe pas! Veux-tu ne pas crier! Veux-tu que je te donne un coup rie poing dans la figure Et le coup, le malade le reçoit s’il ne se tait pas à temps.

Des volumes tout entiers, pleins d’ignominies et d’horreurs, pourraient être écrits sur l’infirmerie. Il suffira de dire que le médecin en chef, le docteur Lebedeff, fut exclu par les médecins de Moscou de leur corporation pour avoir violé les règles de la morale professionnelle, et que le tout puissant chef, Koginoff, est un gendarme ayant servi auparavant à Schiusselbourg. Les condamnés le considèrent comme un homme capable de tout.

En 1908, ces deux scélérats refusèrent à un prisonnier récemment opéré et obligé de se rendre au tribunal, de prendre une voiture à ses frais et le firent emmener dans la charrette de la prison. En chemin, les sutures ■non consolidées encore qu’il avait au ventre se rompirent et les viscères firent saillie. Lorsque l’escorte ramena le malade il était déjà sans connaissance.

Dans la prison de Moscou, les travaux manuels forcés sont la menuiserie, la charpente, la serrurerie, la cordonnerie, la peinture, etc. En cas de refus ou de travail mal fait, on y encourt des punitions d’une rigueur extraordinaire.

Le condamné Charoff fut soumis à la peine corporelle et mis pour sept jours au cachot pour avoir refusé d’aiguiser le sabre du surveillant Khrapoff. Plusieurs détenus qui ont refusé de forger les fers et les menottes furent privés de tabac et virent diminuer leur ration de nourriture et restreindre le droit de disposer de leur propre argent. Sokoloff fut mis au cachot pour sept jours pour avoir refusé de trier de la soie, quoiqu’il eut motivé sa conduite en citant les paroles du surveillant

Droujinine, qui avait déclaré que les détenus portant les menottes seraient exempts du travail obligatoire. Des vingtaines de personnes se voient privées d’eau chaude pour le thé parce que leur travail a été peu productif. Les détenus faibles, occupés au triage de la soie, ont le devoir journalier d’en fournir une demi-livre. Or, le quart d’une livre est souvent au-dessus de leurs forces. Ce travail très fatigant pour les yeux est extrêmement monotone ; „monotone à faire mourir", selon l’expression d’un détenu.

La durée du travail est très longue. Il commence à 5 heures et demie ou 6 heures, dans le crépuscule du matin hivernal, et finit à 6 heures du soir, quand il fait nuit. Et lorsque les condamnés refusent de travailler dans l’obscurité, les punitions pleuvent sur leurs têtes.

Le travail est dit payé. Mais c’est là plutôt une dérision : les prisonniers reçoivent 7 centimes par mois et par personne. Seize kilos de soie triée sont évalués à 10 fr. 10. Vingt-cinq prisonniers n’en produisent, durant itn mois, que cinquante-six kilos = 87 fr. 10. Or, les vingt-cinq détenus ne perçoivent de cette somme que 10 °lo, dont la moitié reste en dépôt jusqu’à ce que le prisonnier ait fait son terme.

Telle est l’organisation du travail manuel dont M. Khrouleff, chef de la direction pénitentiaire, se vantait au dernier congrès pénitentiaire (septembre 1910) comme étant le dernier mot de l’hygiène et de l’humanité.

Les punitions sévères et arbitraires, les coups féroces et les insultes quotidiennes e.xaspèrent les détenus et les poussent aux actes de vengeance : au mois de janvier dernier, dans les ateliers, trois condamnés de droit commun assassinèrent, d’accord prémédité, quatre de leurs bourreaux qui leur rendaient la vie et le travail insupportables.

La nourriture ordinaire des condamnés consiste en

une ration de pain noir, à peine cuit, une soupe aux chou.x et aux pommes de terre et une bouillie de sarrasin ou de millet avec de l’huile; trois fois par semaine on reçoit un morceau de mauvais bœuf, plein de nerfs. F our le souper, on a une sorte de bouillie, c’est-à-dire de l’eau chaude avec une poignée de gruau. La nourriture est peu substantielle et préparée d’une façon extrêmement sale : on y trouve des bouts de cigarettes, des! allumettes, des copeaux, des morceaux de chiffons, des; cafards, et même des souris! Son goût est si répugnant que, parmi les condamnés de droit commun, beaucoup ne mangent ni soupe ni bouillie ; les gendarmes qui, pendant quelque temps, vivaient à la prison, repoussaient les soupières avec dégoût.

On donne, trois lois par jour, de l’eau bouillante, mais on doit avoir son propre thé et son sucre.

Avec ce régime, la punition la plus souvent appliquée consiste à mettre les occupants de toute la chambrée (vingt personnes), au régime de cachot : privation de literie et comme nourriture pain et „eaii froide".

On ne peut acheter quelque chose avec son argent (pour 4 francs au maximum) que tous les quinze jours. Cet argent est entièrement employé à acheter du thé, du sucre, du tabac, des timbres, du papier. Le pain blanc est considéré comme un luxe ; on se jette sur lui comme sur une sucrerie. 11 est interdit de recevoir quelques provisions même des parents.

La mortalité, par suite de maladies chroniques et d’épidémies, atteint des proportions effrayantes.

Une épidémie de fièvre typhoïde se déclara en hiver 1909; près du tiers de tous les condamnés furent atteints, et la plupart moururent. C’est alors qu’on interdit de recevoir des provisions du dehors, sous prétexte que c est ainsi que l’épidémie se propage. Aucune amélioration de la nourriture, destinée à compenser pour les prisonniers cette perte, ne fut cependant faite; on n’al-

longea pas non plus le temps de promenade quotidienne : un quart d'heure. Quelque temps avant, les prisonniers d’une chambrée avaient décidé de faire une réclamation au sujet de la mauvaise qualité de la nourriture et firent venir le sous-directeur de la prison. Us furent tous, pour cet acte d’audace, mis au cachot pour huit jours ; celui qu’on supposait être le principal instigateur fut mis au cachot pour un mois, et on lui prolongea de deux ans le délai pendant lequel il devait porter les fers.

En plus des maladies chroniques, scorbut et tuberculose, conséquence d’une mauvaise nourriture et du manque d’air, et des épidémies qui visitent périodiquement la prison, les condamnés politiques voient se dresser devant eux le spectre affreux de la syphilis. Parmi les condamnés de droit commun, qui se trouvent à la prison de Boutyrki, vagabonds, voleurs, et autres rebuts de la société, il y a toujours beaucoup de malades de cette catégorie; la contagion gagne, en partant d’eux, les autres. C’est principalement par le linge et le bain commun que l’infection se produit. Les bancs et les baquets en bois que l’on trouve au bain ne sont jamais nettoyés; pour se laver on accorde un morceau de savon de quelques centimètres cubes. De plus, il •faut, en vingt minutes, se déshabiller, se laver, et s’habiller de nouveau. Le linge de toute la prison (trois mille personnes), des malades et des bien portants, des politiques et des autres, est lavé ensemble dans la buanderie delà prison; on le distribue ensuite au hasard. Le linge est mal lavé, il sent mauvais et porte des taches. H est ensuite raccommodé dans la section des femmes, condamnées de droit commun. Là, il traîne par terre, où l’on crache, où l’on jette des restants de boissons, des bouts de cigarettt;s, il est jeté ça et là, foulé aux pieds... et, enfin, envoyé au magasin pour être donné en qualité de „linge propre de rechange".

En 1908 on dut recevoir à l’infirmerie tant de syphilitiques ayant incontestablement contracté leur maJadie en prison, que le personnel médical se vit obligé d’attirer l’attention de l’administration sur les „inconvénients" de cet ordre de choses. On prit alors quelques mesures, mais au bout de quelque temps tout marcha comme par le passé ! Guérir de la syphilis à l’infirmerie de la prison est une chose impossible : aussitôt que les signes visibles disparaissent et que le malade est sur pied, on le fait sortir. Et c’est ainsi que la population presque entière de la prison va de temps en temps se soigner un peu contre cette affreuse maladie.

Les lettres à la famille et les visites des parents ne sont autorisées qu’une fois par mois.

Il est interdit d’avoir chez soi du papier, des plumes, de l’encre ou des crayons; le condamné chez lequel on, trouverait ces objets serait puni de cachot.

Dans la vie ordinaire, tous ceux qui sont enfermés en commun rêvent de se trouver dans une cellule isolée. La vie en commun est extrêmement fatigante; dans la solitude on espère se reposer du bruit et du va-etvient continuel, inévitable lorsqu’on est si à l’étroit. Mais à Moscou la cellule isolée de la prison pour forçats est un épouvantail, même pour les habitants des «vingtaines", comme on appelle les chambrées contenant vingt personnes. On y met les malades atteints de maladies psychiques, les prisonniers qu’on veut punir ou ceux qu’on veut isoler du reste de leurs camarades à cause de l’influence qu’ils exercent sur eux. Là, le prisonnier se trouve toute la journée sous les yeux du surveillant en faction, lequel, pour se distraire, s’amuse à le narguer. Et puisqu’on y met un prisonnier pour le corriger, les surveillants le «corrigent", c’est-à-dire le frappent à chaque occasion.

Les perquisitions se font, dans les cellules isolées, tous les jours, et même plusieurs fois par jour. On ne

doit ni travailler, ni lire, et si l’on trouve un livre, un bout de papier ou quelque chose qui indique quelques relations avec les autres prisonniers, on est puni de cachot. Le lit est levé de six heures du matin à six heures du soir. Si on est malade, il faut se coucher par terre. Il n’est pas étonnant que presque tous ceux qui ont passé quelques mois dans ces cellules commencent à „ déraisonner “.

Quelquefois, ne pouvant plus supporter la faim, les insultes et les coups, les prisonniers se décident à des actes de folie, pour „changer leur sort". Les uns se jettent sur le surveillant, une théière en fer blanc à la main, comme l’a fait Smolianinof, d’autres s’arment

d’un mauvais couteau comme l’a fait Basitchouk. Le conseil de guerre et la peine tle mort les attendent.

I D’autres ont recours à un genre de suicide différent :

1 ils s’empoisonnent, se pendent s’ils ont un essuie-main

. ' ou un mouchoir, ou se précipitent du quatrième étage

' I dans la cage de l’escalier. Il y eut, en octobre 1908, cinq

suicides réussis de cette façon. On les fit cesser en inter-

i disant de s’approcher de la rampe de l’escalier, comme

on avait empêché auparavant de se pendre aux essuiemains en les enlevant.

Les punitions corporelles sont largement appliquées. I Elles sont la règle et non pas l’exception : en avril 1909

elles furent appliquées dix-huit fois... Plus tard, elles furent plus fréquentes encore, mais l’auteur de ce récit ne peut indiquer de chiffres exacts. Quant à simplement frapper les prisonniers, cela se fait continuellemeni et pour tout, quelquefois même sans aucun prétexte. C’est ainsi qu’en mettant un prisonnier au cachot on l’assomme toujours.

Réclamer, se plaindre, demander, sont choses inutiles, ridicules, absurdes. Tout le monde le sait à Boutyrki, et on se tait. On se tait et on meurt en silence. C’est ainsi que vivent les condamnés aux travaux

forcés dans la capitale même, à Moscou, au cœur de la Russie.

Les détenus politiques sont disséminés parmi les condamnés de droit commun, ce qui complique et empire encore leur vie. Les relations entre ces deux catégories de détenus sont toujours tendues et les chefs de la prison font de leur mieux pour aiguiser la haine des inàvidus dépravés contre les politiques que la morale et l’intelligence placent au-dessus du niveau des geôliers et des camarades de bagne sortis des bas-fonds de la société. Vol du petit bien que possèdent les détenus politiques, destruction barbare de leurs livres, provocations aux querelles et aux rixes, espionnage et dénonciation, tels sont les agissements odieux qui empoisonnent l’existence journalière des prisonniers politiques. Des complots même contre leur vie sont ourdis sous les auspices des autorités, comme on l’assure. Il y a quelques années, le détenu politique Bournoussoff tomba victime d’un misérable qui le tua sous les yeux des chefs de la prison, de la parfaite bienveillance desquels il continua à jouir après comme avant.

Nous n’avons pas encore parlé de l’encombrement de certaines prisons.

Cet encombrement atteint des limites effroyables dans presque toutes les prisons de la Sibérie, à Zarentouï, à Algatchi, à Alexandrovskaïa. Les lecteurs pourront en juger d’après quelques extraits de lettres que nous avons puWiées dans l’appel de notre comité de secours aux prisonniers politiques russes. Comme on le verra, les détenus de ces prisons souffrent également du manque et de la mauvaise qualité de la nourriture.

„... Il y a à Algatchi près de six cents prisonniers, dont deux cents politiques. La prison est destinée à deux cent quatre-vingt-dix-sept personnes ; l’encombrement est donc extrême : certaines salles renferment

trente, quarante, cinquante prisonniers, soit en moyenne le double du nombre réglementaire, puisque chacune de ces salles ne comporte que <dix-sept places. Nous manquons de vêtements, de literie, d’emplacements où dormir. La nuit, tout est occupé dans notre „ étable" : bancs, places sous les bancs, et tous les passages qui les séparent. L’atmosphère est irrespirable, non seulement la nuit, mais aussi le jour, car sur vingt-quatre heures la salle ne reste ouverte que pendant une heure. Le matin, quand on se lève, le linge est sale et nous n’en avons pas de rechange. Nous pouvons le laver une fois par semaine, mais sans savon ! On nous mène au bain une fois par mois, et on nous entasse de soixante à soixante-dix, là où il n’y a de la place que pour une dizaine de personnes. L’encombrement dans les cellules rend tout travail impossible, d’autant plus que la place pour s’asseoir est très restreinte; même pour manger, les uns s’assoient par terre, les autres restent debout en se serrant. Le bruit et la bousculade inévitables fatiguent les nerfs. Il existe ici une bibliothèque, mais elle est entre les mains du directeur de la prison : on ne peut obtenir de lui ni livres, ni manuels quelconques. Il n’est pas facile non plus d’obtenir des livres du dehors.

Mais c’est l’insuffisance de la nourriture qui est peutêtre le mal le plus grave. On nous donne un repas par jour (à midi) : c’est une soupe contenant à peu près par personne cinquante grammes de viande souvent mauvaise. La soupe aux pommes de terre n’est que de l’eau. Encore n’en donne-t-on qu’une petite écuelle par personne. En outre, tous les deu.x jours, nous recevons de la bouillie : deux cuillerées par personne. Pendant l’été, nous touchions 2 livres de pain; depuis le octobre cette quantité a été réduite à 1,8 livre. Autrefois on augmentait durant l’hiver la quantité de viande, et on réduisait celle de pain; cette année on n’a pas augmenté

la quantité de viande, tout en maintenant la diminution <ie la ration de pain. Ceux qui n’ont pas les moyens d’acheter du pain, souffrent de la faim d’une façon constante; ceux-là même qui sont plus aisés vivent à peine mieux. On ne nous permet d’achats que jusqu’à concurrence de trois roubles par mois, les prix sont très élev'és, de sorte que, quand on a fait venir les quelques objets indispensables dans la vie de prison — un cahier, un crayon, une ardoise, du savon, des timbres, etc. — il ne reste que très peu de choses pour les provisions. Il n’y a pas de cellules où l’on puisse être seul; les malades atteints de maladies nerveuses restent avec les autres. Il existe ici une infirmerie qui, étant donné nos conditions d’existence, devrait présenter un intérêt spécial, mais elle est si mal organisée qu’il vaut mieux ne pas en parler. Il n’est pas étonnant dans ces conditions que la mortalité soit très élevée : pour l’hiver prochain, l’administration a fait préparer soixante tombes!

Les prisonniers sont traités grossièrement : le tutoiement est souvent accompagné d’injures les plus ordurières. Les gardiens ont des pouvoirs très étendus; ils peuvent mettre les prisonniers au cachot. Il suffit qu’un détenu déplaise à un gardien pour que celui-ci lui cherche noise; et si le prisonnier, perdant patience, s’avise de répondre, le cachot est là. Ceux qui ne veulent pas se soumettre, sont frappés sans pitié, à coups de poings ou à coups de crosse. Toutes les réclamations, toutes les plaintes à l’administration sont vaines.

Un autre prisonnier écrit :

„...Nous sommes à la prison d’Algatchi, qui fait partie des bagnes du district de Nertchinsk. Depuis le ii août c’est maintenant seulement que je viens de pouvoir emprunter un copeck pour acheter une enveloppe et du papier. Notre situation est critique; nous sommes obligés de coucher par terre, au milieu de la salle, sans oreiller, sans couverture. Envoyez-moi un peu d’argent.

je suis à demi-mort de taim : on nous donne une fois par jour un peu de ce qu’on appelle ici la soupe, et la ration en est vraiment trop insuflisante : car on fait la soupe de six cent cinquante personnes dans la même marmite qui servait autrefois pour trois cent cinquante. Envoyez-moi donc un mandat le plus vite possible... je ne puis en écrire davantage : je grelotte de la tête aux pieds..."

A Gorny Zarentouï, l’encombrement n’est pas moins grand qu’à Algatchi; là, les prisonniers politiques ont dû, pour dormir, se diviser en deux équipes : les uns dorment de 9 heures du soir à 2 heures du matin, les autres de 2 heures à 7 heures du matin.

L’air des chambres encombrées est si lourd que d’un bout à l’autre on ne se distingue pas.

Zarentouï compte trois cents détenus politiques dont 86 % sont des ouvriers et des paysans qui n’ont personne pour leur venir en aide, eux-mêmes ayant été les soutiens de leurs familles. Au mois de mai de l’année dernière, j’ai rencontré à Paris un ancien détenu de Zarentouï qui, ayant achevé son temps, s’évada du lieu de sa déportation en Sibérie. „Pour nourriture nous n’avions que la soupe au dîner, me dit-il, et pour le souper une cuillerée de bouillie." „La cuillère était donc bien large, lui dis-je". „LJne cuillère ordinaire, répiiqua-t-il tranquillement". „Pas po.ssible!" „Mais si, une cuillère dont on se sert à table". Selon lui les prisonniers de Zarentouï ne peuvent disposer que de 2 fr. 50 par personne et par mois de leur propre argent pour acheter du thé, du sucre, du savon, des timbres. Le pain blanc est une friandise qui n’est pas à la portée des prisonniers et pour un timbre il y a souvent plusieurs personnes qui se disputent.

Une nouvelle sinistre parcourut au mois de décembre dernier la Russie et l’Europe. Deux prisonniers politiques de Zarentouï subirent la punition corporelle dont

on menaçait depuis longtemps les détenus. Cela mit au 1 comble leur désespoir. Six prisonniers se suicidèrentf après cet opprobre pour protester contre l’outrage qui avait été infligé. L’un d’eux était Sazonoff, dont la bombe avait tué, en 1904, le ministre de l’intérieur Plehve et dont la peine expirait en janvier de cette année.

Trente-deux ans auparavant, quand un prisonnier politique fut puni corporellement à Saint-Pétersbourg, sur l’ordre du préfet de police Trépoff, toute la Russie avancée tressaillit de dégoût et d’horreur. Une jeune femme, Véra Zassoulitch, tira un coup de revolver sur Trépoft' et les jurés l’acquittèrent aux applaudissements de tous les intellectuels de l’époque. Actuellement, depuis le manifeste d’octobre 1905, qui promettait solennellement toutes les libertés indispensables à un pays civilisé, les peines corporelles sont devenues dans toutes les prisons russes une punition de chaque jour. En même temps que le drame de Zarentouï, nous avons appris la punition corporelle de cinquante-neuf prisonniers de Vologda! La direction pénitentiaire a eu l’impudence d’expliquer oiBciellement les rigueurs de Zarentouï par la découverte d’un complot en vue d’une évasion. Elle a eu l’audace de publier qu’une grande quantité de poison-thiocol avait été transmise aux détenus qui voulaient empoisonner toute la garnison de la prison. La vérité est que le thiocol, comme tout le monde'le sait, est un antiseptique pouvant être administré à l’intérieur à la dose de 0,95 à 2 grammes!

La direction pénitentiaire aurait dû s’adresser aux gens compétents avant de lancer une calomnie odieuse à l’adresse des détenus qui n’ont aucune possibilité de se défendre.

Il serait oiseux de donner d’autres descriptions encore des prisons qui se dressent sur toute l’étendue de la

Russie (i). On verrait partout le même tableau; ce que nous avons cité suffit donc pour donner une idée du régime qui règne dans les geôles russes. C’est un régime où la personnalité humaine est bafouée, où l’administration de la prison est irresponsable; un régime d’en- I tassement et de faim, de cachots et de mauvais traite-

ments, un régime où la mort n’est ni le plus grand malheur pour le prisonnier, ni le chagrin le plus profond pour ses proches.

Récemment, une jeune femme qui avait elle-même éprouvé les duretés du régime des prisons et dont le mari était enfermé à la prison centrale de Moscou, me dit : „I1 est mort... heureusement! “

I Ces paroles, dans la bouche d’une jeune femme, et

concernant un être aimé, paraissaient absurdes ; elles auraient paru cruelles, n’était le regard fixe, dirigé vers le lointain de celle qui parlait... Elles seraient cruelles si la vie en Russie n’était pas elle-même si cruelle, si terriblement cruelle.

Les prisons russes ne changeront que lorsque le régime politique aura changé! Il n’y a pas de liberté en Russie; ce pays est resté une monarchie absolue, avec une hiérarchie irresponsable de ses agents, grands et petits, tel qu’il était avant la révolution. On n’y connaît aucun droit à l’homme et au citoyen. Et si ces droits manquent à celui qui est en liberté, que peut attendre un prisonnier, un homme aux pieds et aux mains liés?

Mais le peuple russe ne peut pas renoncer à la liberté, il doit la conquérir. Les forces intellectuelles et morales d’une nation de cent soixante millions, forces à peine éveillées, ne peuvent s’épuiser sans atteindre, dans un brillant avenir, leur plein épanouissement. Le peuple

(t) En plus de Moscou, Vladimir, Orel, Saralov, Algatchi, Zarentouï et de la prison Aiexandrovskaïa, les prisons pour forçats existent encore à Vologda* Schîusselbourg, Riga, Toula, Kalouga. Dvinsk Smolensk, Pskov, Mohilev, Nicolaïev, Khcrson, Nijni. Simpheropol, Akatouï, Katamary, Kataïa. Maltsevo, Tobolsk, Pcrm, Koungour; on en construit encore une à Samam.

russe a donné au monde Pouchkine et Folstoï, Verechtchagiiine et Aïvazovsky, Borodine et Rimsky-Korsakoff, Antakolsky et l'roubetzkoï, il compte une longue série de martyrs ayant lutté pour le bien suprême de vérité, de justice et d’honneur... Un tel peuple ne peut étoufier dans une existence terne, dans une humiliation morale. Après une défaite temporaire, le drapeau de la liberté flottera de nouveau et il vaincra. Mais en attendant que de nouvelles forces s’accumulent et reprennent la lutte, l’opinion publique peut et doit soutenir ceux qui, prisonniers de guerre du gouvernement russe, souftrent dans ses geôles.

L’opinion publique s’est prononcée d’une façon ardente et unanime dans l’aftaire Ferrer... Mais ce qui n’était en Espagne qu’un épisode isolé, se passe en Russie presque tous les jours. On parle, on écrit, on crie, on proteste lorsqu’il s’agit des souftrances des indigènes du Congo ou des traitements inhumains infligés aux habitants de l’ile Saint-Thomas. Qu’on n’oublie pas non plus les bagnes russes où règne la barbarie du moyen âge, où l’homme irest pas seulement vaincu et enchaîné, mais physiquement écrasé et moralement tué. Quelque barbare et quelque sauvage que soit le gouvernement russe, l’opinion publique de l’Europe n’est pas sans importance pour lui : cette opinion publique peut obliger la bête féroce à rentrer un peu ses griffes.

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