‹ Les Prix de Vertu, fondésChapitre 4 sur 43 · M. Charles Nodier · texte numérisé non relu

M. Charles Nodier

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retrouvons le caractère de l'amour maternel dans les sentiments que Torplielin inspire à la femme étrangère qui le plus souvent Ta nourri de son lait, et qu'elle s'attache par les liens d'une mutuelle reconnaissance.

Convenons cependant qu'il est des circonstances qui peuvent élever à toute la hauteur de la vertu l'accomplissement d'un simple devoir. Telles sont les actions vertueuses que l'Académie a récompensées par une médaille de 500 francs dans les personnes de Pélagie Golom- BEL, d'Ahbeville, département de la Somme ; Olive-AiméeMELLOC, demeurant à Brest; Augustine Mathieu, de Montargis; François- André Lajus,, de Peyrehorade, département des Landes ; Françoise March^^l , de Malaucourt, département de la Meurthe; Rosalie Fiot, commune de Selles-sur-Cher, département de Loir-et-Cher ; Marie Munier, commune de Vesvres, département de la Côte-d'Or; Rose Côme, veuve Laroch, deLuxeuiJ, département de la Haute-Saône; Marie-Louise Siot, demeurant à Paris, rue du Cherche-Midi, n° 4; Catherine- Jeanne-Françoise GuiOT, demeurant à Paris, rue de Ponthieu, n° 24; les époux Couturier, commune de Beauche, département d'Eure-et-Loir.

Tous ces noms dignes d'éloges seront consignés, avec les circonstances honorables qui les distinguent, dans le livret annuel où l'Académie rend compte à la France entière de cette solennité, et qu'elle fait parvenir à toutes les autorités et sur tous les points du royaume.

Nous sera-t-il permis, en terminant ce rapport, de remercier M. de Montyon de nous avoir en quelque sorte nommés les historiographes de la vertu? C'est en cette qualité que nous croyons pouvoir exprimer notre pensée tout entière sur la mission que nous venons de remplir.

16 PÎIIX DE VERTU.

Plus il est vrai que l'esprit du siècle et la tendance des mœurs actuelles s'efforcent d'établir dans les hautes classes de la société européenne le culte de Tégoïsme universel, et de mettre la vertu même à l'encan, plus nous avons à nous féliciter que parmi nous, du moins, la classe indigente et vertueuse soit restée étrangère à ce honteux calcul d'intérêt personne], dont les mœurs publiques sont partout ailleurs infectées. Montrons-nous donc fiers des nombreux exemples de cette vertu pauvre et secourable dont la France abonde, et que pourtant nous avons eu peine à découvrir dans la foule sous le voile épais dont sa modestie s'enveloppe. Couronnons cette fête de la vertu par la citation d'un fait qui se passe en ce moment sous nos yeux. Un homme de bien par excellence, un militaire français, sans autre revenu que les émoluments de son grade, est appelé par la loi à hériter d'une fortune immense ; il en connaît la source ; elle ne lui paraît pas assez pure; il l'accepte cependant, mais par le même contrat qui la lai confère il dispose en faveur des hospices de Paris de la totalité des millions dont il hérite. Dans l'impossibilité de qualifier dignement une pareille action, contentons-nous d'en faire honneur à la France entière et de réclamer pour elle ^et pour lui le premier rang dans nos paisibles annales de la vertu.

Récit des actions vertueuses pour lesquelles des médailles ont été données j^/^r l'Académie dans la séance puMique du Vl juin 1841.

Pélagie Golombel, demeurant à Abbeville, département de la Somme, âgée de cinquante ans. — Pélagie Golombel était née charitable et compatissante ; privée des dons de la fortune, elle avait reçu du ciel un don

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bien plus précieux, celui d'être heureuse du bien qu'elle pouvait faire ; pauvre, elle mit son bonheur à soulager ceux qui étaient plus pauvres (ju'elle ; elle trouva des ressources dans son travail, de la force dans son exaltation généreuse, et le bruit de ses douces et persévérantes vertus eut assez de retentissement pour qu'une foule de personnes recommandables demandassent pour elle à l'Académie la récompense qu'elle se plait à lui décerner.

Sans parler de plusieurs traits généreux qui prouvent que la compassion active était chez elle une habilude, nous nous bornerons au récit d'une action qui mérite d'avoir place dans les annales de la vertu.

Il y a deux ans, un de ses parents, ouvrier au port de Saint-Valery, s'endormit sur le sable, fut surpris par la marée et se noya. Il laissait une veuve et cinq jeunes enfants, réduits à la misère. Pélagie n'hésita pas à recueillir la mère et les cinq orphelins ; elle les soutint avec le produit de son état de couturière; la fatigue et l'augmentation d'assiduité amenèrent l'affaiblissement de sa vue, qui la força de renoncer à son état. Sa bienfaisance ingénieuse, car la charité l'est toujours, trouva dans des travaux d'un autre genre, mais plus rudes, et dans des privations continuelles, les ressources nécessaires pour accomplir la mission maternelle qu'elle avait reçue de la Providence et qu'elle continua avec un zèle que l'Académie a jugé digne d'être récompensé et d'être donné en exemple, en applaudissant surtout aux efforts qu'elle fait pour donner à ses enfants adoptifs une éducation qui leur permette un jour de suffire à leurs besoins et d'imiter les vertus de leur bienfaitrice.

Olive-Aimée Melloc, à Brest, département du Finistère, âgée de soixante-sept ans. — Olive-Aimée Melloc naquit en Brest en 1774; son père était maître serni-

rier; à l'âge de deux ans, elle devint orpheline. Une tante l'éleva jusqu'à Fâge de dix neuf ans. Elle n'eut alors d'autres ressources que son travail.

Une veuve, nommée Guimanante, recevait pourtant des secours de mademoiselle Melloc; à son heure dernière madame Guimanante lui légua sa fille, âgée de 22 ans et aveugle depuis son enfance. Mademoiselle Melloc accepta le legs de sa vieille amie; elle devint, depuis ce temps, l'unique soutien de la pauvre aveugle et ne s'en est jamais séparée. A cinquante et un ans, Mademoiselle Melloc fut elle-même frappée d'une cécité complète ; dans cette position déplorable, elle n'abandonna pas le dépôt sacré qu'une mère mourante lui avait confié. Le guide de l'aveugle eut besoin alors des secours qu'elle avait prodigués avec tant de générosité. La Providence ne l'abandonna pas dans cette circonstance, et prouva, comme elle le fait toujours, que les bienfaits ne sont jamais perdus. Une pauvre servante, Marie-Hortense Furus, qui dans son enfance avait été l'objet des soins de mademoiselle Melloc, se consacra, de la manière la plus désintéressée, au service des deux aveugles. Brest jouit, depuis quatorze ans, du spectacle de la charité mutuelle de ces trois personnes, inséparables dans leur misère et fortifiées contre le malheur par les liens de l'amitié et l'habitude de la vertu .

L'Académie, touchée de leur situation, a décerné à mademoiselle Melloc une médaille, espérant que cette récompense serait un encouragement pour la digne servante qui est aujourd'hui le soutien et le guide des deux aveugles.

Augustine Mathieu, à Montargis, département du Loiret, âgée de quarante ans. — En 1818, Augustine Mathieu entra au service du général G... ; sa conduite fut

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longtemps exemplaire; quand le temps des épreuves arriva, elle fut admirable. Le général G... fut ruiné, sa femme succomba après une longue maladie, Madame G... avait deviné les vertus d'Augustine et lui confia, en mourant, le sort de son fils et de sa fille.

Augustine s'attacha au père et aux enfants ; elle soigna le père jusqu'à sa mort, le soutint de ses économies et de son travail, tandis que le fils, qui mourut deux mois après, était à l'agonie et partageait les soins qu'elle rendait à son père. Augustine, frappée de tant de malheurs, perdit pendant quelque temps la raison et, dans son délire, elle ne pensait qu'à l'infortunée pupille que sa maîtresse lui avait laissée. Tant de dévouement a paru digne de la médaille que l'Académie s'est empressée de lui accorder.

François-André Lajus, pilote à Peyrehorade, département des Landes. — La vie entière de Lajus a été un exemple de vertus, de désintéressement, de délicatesse et d'honneur; révéré, honoré de tous ses concitoyens, il a mérité leur estime par une foule de traits de courage ; il a arraché des flots de l'Adour, rivière souvent trèsdangereuse, seize personnes et les a rendues à la vie. Un jour, un passager tomba dans l'eau en entrant dans son bateau ; celpassager était chargé d'un sac de 1,400 francs ; Lajus se précipite dans la rivière, ramène le passager, et comme le malheureux déplorait la perte de ses 1,400 fr. qui étaient toute sa fortune, Lajus, touché de sa douleur, plongea de nouveau, lui rapporta son petit trésor et ne consentit à recevoir aucune récompense. L'Académie a voulu lui en accorder une en l'honorant d'une médaille et reconnaître l'habitude de courage, de dévouement et d'humanité dont cet homme généreux a donné tant de preuves.

Françoise Mauchal, de Malciiicourt, département de la Meurthe, âgée de trente ans. — Françoise Marchai est restée orpheline, chargée par sa mère de prendre soin d'un frère idiot et d'une sœur épileptique. Avec le seul travail de ses mains, qui lui rapportait de 8 à 12 sous par jour, elle a su pourvoir à leurs besoins. Gomme elle était d'une figure agréable, on la rechercha plusieurs fois en mariage, mais il aurait fallu abandonner son frère et sa sœur ; son amitié fraternelle et sa piété ont soutenu son courage, et lui ont donné assez de force pour accomplir Tœ.uvre de charité qu'elle s'était imposée. Gel le fille, modeste et simple, savait qu'elle était sœur, elle ignorait qu'elle était vertueuse; l'Académie se plaît à le lui rappeler en l'appelant au partage des générosités de M. de Montyon.

Rosalie Fiot, à Selles-sur-Gher, département de Loiret-Cher, âgée de soixante ans. — Rosalie Fiot entra, jeune encore, au service des époux D... Elle s'attacha à ses maîtres, et ne leur demanda jamais ses gages, qu'elle réservait pour s'en faire une ressource dans sa vieillesse ; ses maîtres furent ruinés; Rosalie les aimait, et quoiqu'ils ne pussent ni lui payer ses gages arriérés ni la payer à l'avenir, elle ne voulut pas les quitter, parce qu'ils étaient devenus infirmes, et jusqu'au dernier moment prodigua les soins les plus touchants à sa vieille maîtresse, dont un cancer rongeait la figure depuis deux ans. L'Académie n'a pu voir sans émotion cette constante charité que l'état de la malade rendait héroïque, ce désintéressement qui ne peut partir que d'une âme généreuse, et n'a pas voulu que la vertu de Rosalie restât sans récompense.

Marie Munier, de Yesvres (Côte-d'Or), âgée de qua-

rante-trois ans. — Marie Munier était veuve d'un journalier, et n'avait, pour ainsi dire, d'autre fortune que son courage et ses nobles sentiments. Elle avait cinq enfant de son mariage avec Munier; les élever était une tâche bien grande, mais rien ne décourageait son âme simple et généreuse. Un ouvrier de sa commune abandonna ses deux enfants, dont l'alné était infirme et qu'il ne pouvait nourrir. La mère qui en avait déjà cinq, et qui mettait sa confiance en Dieu, ne craignit pas de les recueillir, de les élever comme ses propres enfants, et quand on lui représentait raugracntation de charge qui en résultait pour elle, elle répondait naïvement : Je travaillerai un peu plus.

L'Académie a répondu avec empressement au vœu de toute la population de son arrondissement en lui décernant une médaille.

Marianne-Piose Gôme veuve Larocu, à Luxeuil, département de la Haute-Saône, âgée de soixante-cinq ans. — Rose Laroch perdit son mari de bonne heure et elle resta chargée de trois enfants; simple journahère, elle parvint, par son travail, à les élever, leur fît apprendre à lire, et par Texeraple de toute sa vie elle leur enseigna la vertu. Elle volait au chevet de tous les malades, partageait le morceau de pain noir qui lui suffisait à peine, et se montrait toujours si secourable qu'on l'appelait dans le pays : la bo7uie voisine.

En 1825, une petite fille fut abandonnée sur un chemin, près de Luxeuil ; elle y courut, la ramena chez elle, et depuis quinze ans, elle n'a pas cessé un instant de lui donner les soins affectueux de la plus tendre mère. Elle était cependant bien pauvre; mais quand elle pouvait faire un peu de bien, elle bénissait le ciel, refusait tout secours pour elle-même et disait : il y en a de plus mal-

heureux que moi. Une vertu si douce, si patiente, si résignée, a décidé l'Académie à l'iionorer d'une juste ré compense.

Marie-Louise Siot, à Paris, âgée de cinquante-six ans, — Marie-Louise Siot était au service d'une dame Martel qui perdit sa fortune ; pendant trente-cinq ans, la demoiselle Siot s'associa à son malheur; elle soutint sa maitresse par son travail, par ses économies, et lui demeura fidèle jusqu'à ses derniers moments. Quand la dame Martel mourut, ne pouvant récompenser le dévouement de la généreuse compagne de son infortune, elle fit prier TAcadémie d'acquitter sa dette; l'Académie a été touchée de cette recommandation que beaucoup d'autres accom-, pagnaient, et s'est empressée de récompenser dans la personne de Marie Siot la fidélité domestique.

Catherine-Jeanne-Françoise Guiot, de Paris, département de la Seine, âgée de cinquante-six ans. — M. de Saint-André, émigré rentré et dépouillé de ses biens, prit Françoise Guiot à son service. Plusieurs fois, la fortune parut vouloir sourire à M. de Saint-André, mais ses faveurs étaient de peu de durée ; il trouvait alors dans sa fidèle domestique les secours qui lui étaient indispensa blés. Elle le soutenait de son travail et s'efforçait d'empêcher qu'on ne s'aperçût de son dénùment. Sa femme était âgée et mourut à quatre-vingts ans, objet continuel des soins de Françoise Guiot. M. de Saint-André, de revers en revers, alla compléter la série de ses malheurs à la maison de détention de la rue de CUchy. Chaque jour, Françoise portait au prisonnier pour dette le fruit de son travail du jour et de la nuit. Elle refusa tous les secours qui auraient pu l'obliger à dévoiler la position de son maître. Elle accomplit son œuvre de charité jus-

qu'à la mort de M. de Saint-André; ce n'est qu'alors qu'elle a permis qu'on révélât la noble conduite qui lui a mérité une distinction dans les prix Mont von. Sa discrétion généreuse la méritait autant que son dévouement inaltérable.

Époux Couturier, à Beauche, département d'Eure-et- Loir. — Rien n'est plus touchant que la belle action des époux Couturier; la femme Couturier avait cinq enfants, elle nourrissait le fils de deux pauvres ouvriers de Paris ; la nourriture achevée, elle reporta l'enfant à ses parents, qui la prièrent de le garder, et finirent par l'abandonner. Les époux Couturier, qui gagnaient à peine l'un vingt sous et l'autre dix sous par jour, gardèrent l'enfant et confondirent dans leurs soins et leur amour, avec les cinq enfants qu'ils devaient à la nature, celui que la vertu leur avait donné. Ils prolongèrent les heures du travail, se privèrent du nécessaire et dotèrent leur fils adoptif du noble exemple qu'ils lui donnaient et de l'intérêt qui entoure ceux qui sont les auteurs et même les objets de belles actions.

L'Académie a donné, cette année outre les prix, onze médailles; les actes de vertu portés à sa connaissance étaient nombreux, et, riche par la générosité de M. de Montyon, elle a regretté de ne pouvoir les couronner tous. Heureux le pays où toutes les vertus ne peuvent pas être récompensées I

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