LE PLAISIR DU BEAU ET LE PLAISIR DU JEU
Guyau écrivit ce livre à Menton, dans les annv^es i880 à 1884. L'ouvrage parut à la fin de IVinnée 1884. Les deux premières parties avaient été d'abord publiées dans la Revue des Deux Mondes, la troisième, dans la Revue philos»phi(/ue. Taine était de ceux qui avaient encouragé Guyau à écrire ce livre : « J'apprends avec plaisir, lui écrivait-il le 2o octobre 1880, que vous allez publier deux ouvrages sur le rapport de la pliilosopbie avec la poésie et sur la religion. Dans le désordre et l'abaissement général de notre littérature, les rétlexions que vous ne pouvez manquer de taire seront précieuses. Il me semble que la plupart des écrivains nouveaux manquent de culture pbilosophique et en général de culture. Vous leur donnez un bon exemple et vous leur donnerez un bon avis.
Tolstoï, dans son livre Qu est-ce que l'Arf ? a cit.- les Problnnes de icsthétique contemporaine, mais sans faire remaniuer que l'auteur de ce livre de ÏArt au point de rue sociolofjique avait mis eu lumière bien avant lui la nature sociale de l'art et son rapport essentiel avec la vie.
AlFHED rOLIM.ÉE.
I. — Il est un point que Técole anglaise a eu le mérite de bien mettre en lumière : c'est le rôle du jeu dans l'évolution des èlres vivants. Les animaux très inférieurs ne jouent guère ; ceux qui, « grâce à une meilleure nutrition, » ont un surcroît d'activité nerveuse, éprouvent nécessairement le besoin de le dépenser : ils jouent. Tout organe qili est resté longtemps en repos est comme une pile chargée d'électricité en tension croissante, qui demande à se décharger par l'action. M. Spencer cite l'exemple des rats rongeant même ce qui ne peut les nourrir, afin d'occuper l'activité de leur système dentaire; — des chats qui, dans la vie tranquille où nous les avons réduits, éprouvent cependant le désir d'exercer leurs griffes et, à défaut de proie, égratignent une chaise ou un arbre; — des girafes, habituées dans les hautes forêts à cueillir les branchée d'arbres avec leur langue et qui, en captivité, continuent d'utiliser leur langue à tirailler les parties intérieures du toit ou à aplanir les angles supérieurs des portes. Des organes moins grossiers, comme les yeux et les oreilles.
8 LE PaiXCIPE DE I/AUT i:T DE LA POESIE.
n'éprouvent pas un moindre besoin d'aclivité : de là cette gène, cette souffrance vague que nous cause le silence absolu des liants sommets ou des mines très profondes. On comprend donc que tout organe saisisse avec plaisir une occasion de s'exercer, même si cette occasion n'est pas utile et sérieuse. Le jeu. chez les animaux, j consiste à simuler les actes ordinairement utiles pour leur existence ou pour celle de leur espèce : ces actes, en effet, par cela même qu'ils sont les plus habituels, offrent au trop-plein de force nerveuse une pente facile et des voies d'écoulement. Le chat et le lion guettent une boule, bondissent et la roulent sous leurs griffes ; c'est la comédie de rattaijue. Le chien court après une proie imaginaire ou fait semblant de combattre avec d'autres chiens: il s'irrite {)ar la pensée, montre les dents et mord à la surface. La lutte pour la vie, simplement simulée, est donc devenue un jeu. Il en est de même chez les hommes. Les jeux des enfants, celui de la poupée et celui de la guerre, sont la comédie des occupations humainesyOutre le plaisir , de l'imitation, il faut voir là, selon xM. Spencer, le plaisir I de mettre en œuvre des énergies encore inoccupées, des instincts inhérents à la race. Dans presque tous les jeux, la satisfaction la plus grande est de triompher sur un antagoniste; or l'amour de la victoire est, comnie la victoire môme, une condition d'existence pour toute espèce vivante; aussi avons-nous un perpétuel besoin de le satisfaire. A défaut de triomphes plus difliciles, tel ou tel jeu d'adresse nous suffit. Sans le savoir, un pacifique joueur d'échecs obéit encore à l'esprit conriuérarU do ses ancêtres. Nous