‹ Les problèmes de l'esthétique contemporaine [microform]Chapitre 56 sur 83 · LA PROSE ET LE VERS · texte numérisé non relu

LA PROSE ET LE VERS

à la poésie. La prose est une envahissante qui sans cesse tourne à son usage et s'approprie tout ce que le vers a créé : elle s'est enrichie d'une foule d'expressions figurées, de mots images que ce dernier avait contribué à produire. Ce sont des tempéraments de poètes qui ont accompli la révolution romantique ; ce sont aujourd'hui les prosateurs qui en profitent le plus et comptent les noms les plus illustres. La prose a accaparé la succession de la poésie épique et didactique; peu s'en faut qu'elle n'ait pris déjà pleine possession du théâtre ; c'est elle qui a fait le roman moderne. De nos jours, combien d'écrivains dont chacun connaît les noms, combien de romanciers ou de critiques, après avoir commencé par le vers, l'ont presque abandonné plus tard »? Sainte-Beuve le constatait et s'en plaignait un peu, quoiqu'il eût lui-même prêché d'exemple ; il songeait avec peine à toutes ces idées jetées par lui et par tant d'autres au hasard de la prose, dans l'insouciance du travail quotidien, et il les comparait à « de la poudre d'or embarquée sur des coquilles de noix, au fil du courant. » 11 faut maintenant plus que de l'inspiration, il faut du courage pour écrire en vers. <( Trouver six beaux vers! s'écrie spirituellement M. ïaine (encore un poète sans le rythme) ; mais j'aimerais mieux commander une armée... II y a telle occurrence où les soldats tout seuls ont gagné la bataille. Mais trouver six beaux vers! » Dès aujourd'hui, la prose est la langue

1. M A Daudet, M. Theuriet, M. A. Lefèvre, etc., etc., ou en remontant plus haut, Sainte-Reuve, Th. Gautier, E. Quinet et tant d autres dont la prose, on le sent en maint endroit, avait u touché la rose, c est-à-dire la poésie. *•

^mf^.'^-f!'S-y,ii'.ifi);i

178 L'AVEMR ET LES LOIS DU VERS

triomphante auprès du plus grand nombre ; ne sera-t-elie pas, ou à peu près, le seul langaj^e de demain?

Selon nous, le vers n'est pas aussi artificiel que le prétendent les partisans exclusifs de la prose ; il a son origine dans la nature même de l'homme ; il a par conséquent de» chances de durée indéfinie. D'après les données de la physiologie, la langue rythmée du vers, qui a pour but d'exprimer avant tout des émotions, a elle-même l'émotion pour cause première. C'est un fait que, sous l'influence des sentiments puissants, nos gestes tendent à prendre une allure rythmée. La loi de la « diffusion nerveuse » fait d'abord que l'excitation née dans le cerveau se propage plus ou moins loin à travers les membres, comme l'agitation dans l'eau auparavant tranquille. De plus, la « loi du rythme, » qui, selon Tyndall et Spencer, régit tous les mouvements, change l'agitation en ondulation régulière. Dans la simple impatience ou dans l'inquiétude, notre jambe se remue et oscille; dans la souffrance physique, parfois dans la souiïrance morale, le corps entier s'agite et, si l'émotion n'est pas trop violente, il tend à se balancer d'avant en arrière et à régulariser sa propre agitation. Enfin une joie très vive porte à sauter et à danser. Môme* lois et mêmes phénomènes dans les organes de la voix. Nous touchons ici au fait essentiel : la parole, par suite de l'excitation nerveuse, acquiert une force et un rythme appréciables; un orateur, en s'échauffant, introduit par degrés dans son discours la mesure et le nombre qui manquaient au début: plus sa pensée devient puissante et riche^

Page 1