‹ Les problèmes de l'esthétique contemporaine [microform]Chapitre 6 sur 83 · LE PLAISIR DU REAU ET LE PLAISIR DU JEU · texte numérisé non relu

LE PLAISIR DU REAU ET LE PLAISIR DU JEU

l'entendant, ce n'est pas à lui que nous faisons attention, c'est au repas qu'il annonce ; au contraire, un carillon flamand nous forcera à l'écouter pour lui-même ; il ne nous annoncera rien, il ne nous servira à rien, et cependant il nous sera ai^Téable. M. Spencer, en analysant le sentiment du beau, finit par arriver à une conséquence assez curieuse, déjà exprimée par Kant : c'est que le sentiment du beau est plus désintéressé que celui môme du bon et du juste. - En effet, M. Spencer, comme Darwin et toute l'école évolutionniste, donne pour origine première aux sentiments moraux le besoin et Tintérét ; les sentiments esthétiques, au contraire, se ramenant au jeu, sont plus purs de toute idée utilitaire. Le beau a tout ensemble cette infériorité et cette supériorité sur le bien, qu'il est inutile, a Ce n'est pas le cri du désir, avait dit Schiller, qui se fait entendre dans le chant méloditMix de Toiseau. »

Tels sont les principes généraux qui dominent la théorie évolutionniste du beau.

Pour compléter cette théorie, nous ajouterons que, si l'art ne sert pas à la vie d'une façon directe et immédiate, il finit par en aider le plein développement; selon nous, c'est une gymnastique du système nerveux, une gymnastique de l'esprit. Si nous n'exercions tour à tour tous nos organes de la manière la plus complexe, il se produirait en nous une sorte de pléthore nerveuse, suivie d'atrophie. La civilisation humaine, qui multiplie en chacun de nous les capacités de toute sorte et qui en môme temps, par une véritable antinomie, divise à l'excès les fonctions, a besoin de compenser par les jeux variés de

l'art l'inégalité de travail à laquelle elle contraint nos organes. L'art a ainsi son rôle dans l'évolution humaine : -on extinction en marnuerait peut-être la fin; son progrès ;i coïncidé jusqu'ici avec celui de la vie et de la civilisation : quoi qu'on en puisse dire, il y a donc des raisons l'espérer que Fart iouera dans l'existence de l'homme an rôle de plus en plus considérable. Notre organisme, en se perfectionnant, en viendra à économiser toujours plus de force, comme le font nos machines; de celte manière il en aura toujours davantage en réserve; or, nous le savons, c'est l'art qui doit employer le surplus de force non utilisé dans la vie courante. L'art ira ainsi doublant et triplant notre existence : une vie d'imagination se superposera à l'existence réelle, et c'est en elle que se répandra tout le trop-plein de nos sentiments ; elle sera la perpétuelle revanche de nos facultés non employées. On peut concevoir que l'art, ce luxe de l'imagination, finisse par

devenir une nécessité pour tous, une sorte de pain quotidien*.

IL — Malgré la vérité que renferme, ainsi complétée, la théorie évolutionniste du beau, elle ne nous semble pas à l'abri de sérieuses objections.

D'abord, si tout art est un jeu et si tout jeu n'est oas de l'art, comment distinguerons-nous l'un de l'autre? Selon M. Grant Allen, le jeu serait « l'exercice désintéressé des fonctions actives (course, chasse, etc.), » l'art,

1. C'est une question sur laquelle nous reviendrons dans lo livre IL

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