‹ Les procédés d'art de Tacite dans les "Histoires"Chapitre 113 sur 177 · Hist., III, 10 et II · texte numérisé non relu

Hist., III, 10 et II

LES PORTUAITS ig5

lutte à poursuivre, marcher à l'ennemi sans écouter ou attendre le général, parce qu'il leur plaît ainsi * 1 Leur résiste-ton, ils menacent : minari assueverant'. « Ils frappent sur leurs boucliers, tout prêts à braver les ordres, si on ne les mène pas à l'assaut^ ». Triste état d'esprit, dont les officiers les plus énergiques, comme Antonius, comme Spurinna, sont obligés de tenir compte. Ils cèdent, quand ils peuvent le faire sans danger, pour ne pas user inutilement ce qui leui»reste d'autorité \ Au lieu d'imposer des ordres, l'habileté consiste à tâcher d'obtenir une adhésion volontaire. Il faut persuader, et delà vient l'importance de la parole à l'armée. Un général n'est rien, s'il n'est orateur. Pour disposer de cette foule qui se laissera entraîner par le premier meneur venu, il faut pouvoir en être soi-même le meneur, dans le bon sens. Mais cela ne va pas sans ménagements obligés, sans complaisances pénibles, sans concessions humiliantes. On permet aux soldats de s'ingérer dans les choses du commandement ; on leur entr'cuvre la porte du conseil de guerre ^ ; on les convoque en assemblée, et au consiliuni se substitue la contio^. Ils sont mis officiellement au courant de la situation, reçoivent communication des lettres parvenues au quartier'' et parfois, chose incroyable, ils en ont lecture avant leurs chefs immédiats \ Ce sont bien eux, les maîtres. Leurs maîtres apparents, les généraux et les princes, en dépendent et en ont peur'.

Il est certain qu'en cette année, qui vit quatre empereurs, le mal atteignit à son comble. Il y eut alors, par suite de l'instabilité générale, des causes propres de décadence. Néanmoins le vice était intérieur et dans le

I. II, i8;II, 3o; III, 19; III, 21. — 2. IV, 3/i. — 3. III, 19. — 4. II, 18. — 5. III, 3. - 6. III, 3; III, 9. — 7. III, 3. —

8. IV, 25. — 9. II, 56 : obnoxiis ducibus et prohibere non ausis.

Ii)6 LES PROCÉDÉS d'art DANS LES HISTOIRES

régime même institué par Auguste. En fondant TEmpire, Auguste avait complètement séparé l'armée de la nation. Il avait fait une armée de métier ; et comme les citoyens, à mesure qu'ils gagnaient des richesses, perdaient l'esprit militaire, c'était un métier dédaigné. 11 n'y eut plus pour l'embrasser que les déshérités du sort. ^lais ces gens sans fortune ou sans aveu étaient pour la plupart des gens énergiques : avec eux la force se réfugia dans les camps. Les empereurs se mirent donc à flallcr ce qui était la force. Seulement l'excès même des flatteries trahissait la faiblesse de ceux qui les prodiguaient. Les soldats qui en étaient l'objet le comprirent, et la discipline en sortit gravement énervée. Les désordres de la soldatesque dont nous avons eu à parler, sont une conséquence naturelle et nécessaire de Ictat de choses antérieur. Si même il y a lieu d'être surpris, c'est que, depuis sa nouvelle constitution, l'armée ait aussi peu, somme toute, usé de sa puissance. Car, après la révolte des légions de Germanie sous ïihère, elle demeura tranquille jusqu'à la mort de Néron ; et après les diverses explosions de l'année 69, Ycspasien ayant ramené l'ordre et le calme, celte situation dura jusqu'à la fin du second siècle. Peut-être, après tout, l'âme du soldat n'était-elle pas irrémédiablement gâtée. Au milieu de ses pires erreurs un bon sentiment lui restait, le dernier levier avec lequel on pût tenter son relèvement moral : il souffrait qu'on le pimît. Il ne se retenait pas de mal faire, emporté par sa folie' ; mais revenu à la raison, il acceptait, il demandait même parfois son châtiment ^ Sa conscience obscurcie était

1. IV. 27 : inixtus obsequio J'uror, ut contineri non possent qui puniri polerant. — Ibid : excrcitul diuersitas ineral liccntiae palimtiaeqna.

2. I, 82 : sensil invidiam miles cl compositus in obsequium aiictores seditionis ad suppUcium ullro poslulabat.

encore accessible à la honte, et il sentait d'un instinct confus la nécessité d'une certaine discipline. Au fond il s'agissait surtout de le protéger contre lui-même, contre ses habitudes prises de licence. C'est à quoi Tautoritc, lorsqu'elle s'appelait Yespasien, Trajan ou Hadrien, réussit sans trop d'efforts.

Voilà quelques-unes des réflexions que fait naître à l'esprit la lecture de Tacite. Elles ne nous ont pas écarté de notre sujet ; elles l'ont prolongé seulement. Elles prouvent aussi la profondeur de cette peinture des armées. C'est la marque des bons portraits de donner à penser : ils doivent dire beaucoup, ils doivent suggérer plus qu'ils ne disent.

A regarder maintenant d'ensemble, et avec un peu de recul, les portraits des Histoires, nous sommes mieux frappés, je crois, de ce que la personnalité de Tacite, au moment où il écrit son premier grand ouvrage, offre encore parfois d'indécis.

Il y a en lui un homme de son temps, qui sacrifie à la mode, veui plaire, cherche lejoli, l'effet, les antithèses et les pointes, les jeux de style., C'est l'homme des lectures publiques, et c'est l'auteur des petits portraits, morceaux d'art très travaillés, très finis, très « fignolés », tableautins précieux oii les touches s'additionnent et prétendent valoir chacune par elle-même, qui visent aux applaudissements d'un cercle et au succès du jour.

Et il y a un homme qui échappe à son temps, parce qu'il est de tous les temps. Celui-là cherche la vérité générale, la vérité humaine. Il pénètre aussi avant qu'il peut dans les âmes ; il les explore, les met à nu, et en

198 LES PROCÉDÉS d'aRT OANS LES HISTOIRES

relire ce fond d'éternité qui, mêlé aux caractères individuels, fait du livre d'histoire le livre d'instruction par excellence. C'est l'auteur des larges portraits, tracés sans liàte, à mesure que les événements se déroulent, et avec la collaboration du récit lui-même. C'est le peintre en particulier de ces fresques ovi un groupe, une foule, mille têtes se meuvent, animées d'un seul esprit et vivant d'une seule vie, oii l'être collectif ainsi formé est un admirable miroir des passions humaines, qui s'y reflètent prodigieusement agrandies. Tacite doit être jugé là, non ailleurs. Ce genre de portraits convenait entre tous à ses dons de psychologue et à son génie d'artiste, et il n'y a pas été surpassé. ?Sous ne pouvons plus aujourd'hui nous représenter le sénat ou le peuple ou les. armées de l'Empire sous d'autres images que celles qu'il en a tracées.

Page 1