PROCES CRIMINEL DE GUILLAUME GARNIER
ACCUSÉ DU CRIME DE SODOMIE AVEC UNE CHIENNE NOIRE 13 août 15^0.
L'an mil cinq cent quarante, le quatorzième jour de mars, fut amené pardevant le seigneur Bailly de cette ville de Meaux un quidam vêtu de drap gris de fer, auquel ledit seigneur Bailly ayant demandé comment il se nommoit et de quel endroit il étoit, l'âge qu'il avoit, a répondu qu'il s'appelloit Guillaume Garnier, étoit de cette ville, et pouvoit avoir environ trente-cinq ans.
Et ledit seigneur Bailly luy ayant demandé s'il connoissoit une grande chienne noire, qui luy fut alors représentée, a repondu ledit Guillaume Garnier que ladite chienne luy appartenoit.
Interrogé si ce qu'on disoit de luy étoit vray, à sçavoir qu'il avoit habité charnellement avec ladite chienne noire : a répondu que ladite chienne luy ayant été donnée très jeune, et l'ayant élevée, il
Taimoit beaucoup, mais qu'il étoit faux qu'il eut jamais habité charnellement avec ladite chienne, ny qu'il y eut jamais pensé. Après lesquels interrogatoires, ledit Guillaume Garnier a été reconduit dans les prisons.
Et le samedy dix-neuvieme jour du mois de mars furent amenez en présence de mondit seigneur le Bailly de cette ville de Meaux, Jean Durand, Guillaume Bradefer, Simon du Taule et Antoinette Bardou, témoins et accusateurs de Guillaume Garliier, lesquels, après avoir .prêté serment de dire pure et entière vérité touchant ledit Garnier, et encore qu'ils n'avoient jamais eu aucune dispute ou démêlé avec luy, témoignèrent ce qui suit :
Sçavoir ledit Jean Durand, que le jour des Mardy gras derniers, ledit Guillaume Garnier luy avoit dit qu'il ne vouloit point se marier, ni avoir de maîtresse, attendu qu'il en avoit une qui ne luy coutoit point d'entretien et luy étoit fîdele, ajoutant que ledit Garnier lui avoit en même tems avoué qu'il habitoit charnellement avec sa grande chienne noire.
Témoignèrent aussi lesdits Guillaume Bradefer et Simon du Taule, que depuis très long tems ledit Garnier leur avoit fait semblable aveu, surquoy ils luy avoient représenté la grandeur de son crime.
GUILLAUME GARNIER IQ
mais que ledit Garnier, secouant la tête, avoit dit que chacun avoit son goût et que c'étoit le sien.
Témoigna laditte Antoinette Bardou que vers le mois d'octobre dernier, ledit Guillaume Garnier luy avoit dit que laditte chienne noire etoit un trésor inestimable, et que si elle sçavoit sa valeur, et ce qu'elle sçavoit faire, elle voudroit en posséder une semblable; qu'ensuite ayant pressé instament ledit Garnier de luy dire à quoy cette chienne luy servoit, et quel profit il pouvoit en retirer, ledit Garnier luy avoit dit que cette chiene le conduisoit tous les samedis au sabbat, et que là le Diable luy donnoit autant d'or et d'argent qu'il vouloit.
Et le vendredi quinzième jour d'avril, après lecture faite des témoignages, et ledit Garnier s'étant jette aux pieds de mondit sieur Bailly, et luy ayant demandé grâce, avoua que toutes lesdittes dépositions etoient vrayes. Sur quoy mondit sieur Bailly luy ayant dit qu'il ne pouvoit luy faire grâce, mais qu'il auroit qu'à se pourvoir au Parlement, lorsqu'il auroit rendu sa sentence.
Nous avons déclaré ledit Guillaume Garnier atteint et convaincu du crime de sodomie commis
avec une grande chienne noire, pour réparation duquel cas, Tavons condamné et condamnons à être attaché à un poteau qui sera planté pour cet effet dans la place du marché de cette ville, et là brûlé vif; ordonnons que tous ses biens seront acquis et confisquez au seigneur Roy ; sur lesquels sera prise la somme de cent livres d'amende envers ledit seigneur Roy ; et en outre ordonnons que la chienne noire avec laquelle ledit Guillaume Garnier a commis et perpétré ledit crime, sera tuée et occise par l'exécuteur des hautes œuvres et son corps enfouy en terre. Donné àv Meaux le mercredy 20^ jour d'avril 1540, avant mi dy.
La Cour de Parlement modifie ainsi la sentence : Ce néanmoins ordonné qu'après que ledit Garnier aura senti un peu le feu, il sera étranglé, et son corps brûlé ensuite ; pareillement que laditte grande chienne noire sera brûlée audit lieu où l'exécution dudit Garnier aura été faite, et consommée en cendres, ensemble les pièces du procès. Fait au Parlement aujourd'huy 13^ jour d'août 1540.