‹ Les procès de Jehanne la PucelleChapitre 1 sur 13 · DE BOLOGNE · texte numérisé non relu

DE BOLOGNE

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A peine Jeanne d'Arc achevait-elle de se consumer sur le bûcher de Rouen qu'une vague terreur s'empara du peuple : « Nous sommes tous perdus, s'écriait Tressart, le secrétaire du Roi d'Angleterre, en revenant du supplice, c'est une sainte qu'on a brûlée (*). » Et la foule redisait en son cœur ce même cri d'effroi et se montrait du doigt les juges, à qui le saisissement arrachait d'éloquents témoignages. « Je voudrais, soupirait en pleurant Jean Alespée (**), que mon âme fût où je crois qu'est l'âme de cette femme. »

(*) Sur les paroles de Tressart, voir la déposition de Pierre Cusquel au procès de réhabilitation : « Audivit a magistro Johauiie Tressart, secretario régis Anglice redeunte de loco supplicii dicta' Johanme, qui moestus et dolens referehat et lavientahiliter plangehat ea

qiia: fuerant facta dicens in effeclu nos suiiius omnes perditi

quia una sancta persona fuit comhusta. » Oyicherat, procès de condamnation et de réhabilitation de Jehannela Pucelle,tome III,p. 182.

(**) Sur les paroles d' Alespée, voir la déposition de Jean Riquier, au procès de réhabilitation : « Ipsr loqiicus audivit qiiod uiagistcr

Johanncs ad-ensem tune caiioiiicus RotJhwiagensis, pnrsens dixit

niirahiliter lacrymando : VeJIiin animam meam esse uhi credo aniiiiain islius uiiilieris esse. » duichcrat, tome II, p. 375.

Le bourreau lui même vint au frère Isambart de la Pierre et à Martin Ladvenu « frappé et esmeu d'une merveilleuse repentance et terrible contricion comme tout désespéré, craignant de non jamais scavoir impétrer pardon et indulgence envers Dieu, de ce qu'il avoit faict à ceste saincte femme. Et disoit et affirmoit ledict bourreau que nonobstant l'huile, le soufre et le charbon, qu'il avoit appHqués contre les entrailles et le cueur de ladicte Jehanne, toutesfoys il n'avoit pu aucunement consomer ne rendre en cendre les breuilles ne le cueur ; de quoy estoit aultant estonné, comme d'un miracle tout évident (*). » Et pour citer le témoignage plus juridique d'un témoin officiel, j'ajouterai les paroles du greffier Guillaume Manchon : « Et dist le déposant que jamais ne ploura tant pour chose qui lui advint et que par un mois après ne s'en pouvoit bonnement appaiser. Pour quoy d'une partie de l'argent qu'il avoit eu du procès, il acheta un petit messel qu'il a encore, affin qu'il eust cause de prier pour elle (**). « L'heure de la réhabi-

(*) Voir sur ce témoignage du bourreau la déposition du frère Ysambart de la Pierre, dans la deuxième partie du manuscrit de Bologne.

(**) Sur le témoignage du greffier Maistre Guillaume Manchon, voir la deuxième partie de notre manuscrit de Bologne,

litation allait bientôt sonner ; mais, comme à la mort du Sauveur, il fallait qu^un moment de stupeur attestât le triomphe de la puissance des ténèbres. Nous voudrions arrêter le lecteur aux premiers mouvements de réaction qui suivirent ce coupable silence, car le manuscrit que nous lui présentons aujourd'hui, composé presque tout entier de pièces destinées à la préparation du procès de réhabilitation, est dans sa forme antique, un résumé historique et juridique de cette réparation tardive, mais éclatante. Il y a plus. Intermédiaire entre l'œuvre de condamnation et l'œuvre de réhabilitation, les préliminaires avaient été écrits dans une forme plus brève que les longs plaidoyers qui se concentrèrent dans le travail volumineux de Jean Bréhal (*), et d'autre part signalaient tous les chefs de preuve qui devaient être si copieusement développés plus tard. L'auteur du manuscrit comprit l'utihté qu'il pourrait tirer de cette brièveté. Après quelques mots destinés à rappeler les gestes de Jeanne d'Arc, il

(*) Jean Bréhal, inquisiteur de France, par commission du cardinal d'Estouteville, fut d'abord chargé d'informer sur l'affaire du procès de Jeanne d'Arc, puis adjoint au nouveau procès engagé à la suite des informations du cardinal d'Estouteville comme juge assesseur chargé d'interroger et de résumer les dépositions des témoins. Son nom et son sceau paraissent au bas de la sentence de réhabilitation dont il se fit l'exécuteur à Orléans.

résuma son procès de condamnation, reproduisit les trois principaux mémoires des préliminaires de la réhabilitation, et couronna l'œuvre par l'exposé de la sentence définitive. Ce manuscrit forme un tout complet, un abrégé juridique de tous les problèmes soulevés devant deux tribunaux très différents au sujet de la mission surnaturelle de Jeanne d'Arc. Sans ouvrir des horizons nouveaux à son histoire, sans révéler de nouvelles argumentations canoniques et théologiques, en faveur ou à l'encontre de sa cause, il offre cet avantage de donner avec des documents authentiques, un aperçu général, rapide et complet de la question.

Il n'est pas jusqu'à sa langue qui ne lui donne quelque intérêt. Ce vieux français est presque contemporain de Jeanne d'Arc, c'est la langue qu'elle parla à ses voix et à ses juges. Il était bien juste que la langue qui avait redit sa sainte et noble pensée servît à la glorifier. La saveur printannière de nos vieux mots français a une vertu toute spéciale pour faire goûter les reparties vives et fines de « la Pucelle », et je ne crois pas que leur charme ait échappé à Jeanne d'Arc elle-même, si nous en croyons un trait de l'enquête de Poitiers. Quelques historiens lui ont donné une tournure un peu méchante ; peut-être serait-il

plus juste de lui laisser une allure simplement malicieuse. « L'aigre docteur » Pierre Séguin (*), des Frères Prêcheurs, n'était pas du reste si hostile à la cause de Jeanne d'Arc qu'on serait tenté de le croire, et la pointe qui lui fut lancée ne le blessa pas au point qu'il tînt à en dissimuler le souvenir. « Je l'interrogeai à mon tour, raconte-t-il lui-même, et lui demandai quel idiome parlait sa voix : « Un meilleur que le vôtre, )) me répondit-elle. Et il ajoute modestement : Et en effet, je parle l'idiome limousin. » Les événements avaient amené naturellement ces préhminaires d'un second procès qui va tourner à la gloire de Jeanne d'Arc. La cour de France commençait à rougir de la lâcheté avec laquelle elle avait abondonné l'envoyée de Dieu, et les foHes d'une fausse Pucelle (**) ache-

(*) Pierre Séguin, de l'Ordre des Frères Prêcheurs, et non pas de l'Ordre des Carmes, comme l'affirme François Garivel, conseiller du Roi, en sa déposition, professeur de théologie et doyen de la faculté de Poitiers, fut appelé à ce titre par Rcgnault de Chartres au nombre des examinateurs de Jeanne. Appelé comme témoin au procès de réhabilitation , il donna une déposition très intéressante sur l'examen fait à Poitiers, dont les documents sont aujourd'hui perdus. Le P. Chapotin, des Frères Prêcheurs, a donné quelques détails intéressants sur Pierre Séguin, à la page 132 de sa brochure intitulée : La guerre de coït ans, Jeanne d'Arc et les dominicains.

(**) La fausse Pucelle, lorraine comme Jeanne, se présenta à plusieurs seigneurs de Metz, à la Grange-aux-Ornes, le 20 mai 1456,

vèrent de lui faire apprécier les vertus et les services de la vraie. Le roi Charles VII abandonnait ses mauvais conseillers, et devenait plus attentif aux leçons de la Providence, qui ne ménageait pas ses avertissements. Les prédictions de Jeanne mourante s'accomplissaient rapidement et les Anglois

Qui ne l'eussent donné pour Londres Car cuidoient avoir tout gagné (*)

s'aperçurent avec effroi qu'elle était aussi terrible pour leurs armes au ciel que sur la terre. Leurs

comme Jeanne d'Arc elle-même, et ce qu'il y a de plus surprenant, se fit reconnaître des frères de celle dont elle jouait le personnage. Après quelques chevauchées à Orléans, à Marville, à Oulon et même à Cologne, elle montra peu d'ardeur pour la mission qu'elle usurpait et finit par épouser Messire Robert des Armoises. Son nom figure dans un contract de vente sous cette forme : Jeanne des Lys, Pucelle de France, dame de Tichiemont.

(*) Ce même martial d'Auvergne, auteur de ces deux vers, a rapporté la prédiction dont les défaites ici citées sont la réalisation. Elle est narrée dans son poème des Vigiles de Charles VII :

Toutefi"oys avant son trépas Dist aux Anglois qu'un temps vendroit Qji'ung pié en France n'auroit pas Et qu'on les dehors chasseroit.

Brief plusieurs choses si narra Qu'on a veu depuis advenir Tout ainsi qu'elle déclaira Dont à aucuns peut souvenir.

efforts les plus puissants étaient frappés de stérilité. « A Lagny, dit le Bourgeois de Paris, furent jetées 412 pièces de canon en un jour, qui ne firent oncques mal à personne qu'à un coq. » — « Vainement, ajoute M. Wallon, dans une note, chercha-t-on à raffermir les affaires de Henri VI en le faisant couronner à Paris, 16 décembre 1431, la chose ne fit que mécontenter davantage les Parisiens par les déceptions qu'ils y trouvèrent. » La mort porta un coup terrible aux alliances anglaises. La duchesse de Bedfort, sœur du duc de Bourgogne, descendait dans la tombe, et le plus fort lien qui retînt son frère à la cause d'Henri VI se brisait avec sa vie. En 1434, la Normandie même commence à s'agiter et cherche à soulever le joug de l'étranger. Tant de malheurs et de revers successifs finissent par troubler l'aveugle confiance de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, en ses alliés ; la mort du duc de Bedfort, au château de Rouen, le 14 septembre 1435, achève de le déconcerter, et quelques jours après, le 21 du môme mois, il signe, cl Arras, avec le roi Charles VII, un acte de réconciliation. Déjà Tlsle de France est en armes, sous les instigations de Lisle Adam, lieutenant de Phihppe le Bon ; Paris lui-même ouvre ses portes, et le 13 avril 1436, Dunois et Riche-

mont y font leur entrée. Trois ans après, Rouen était Française : les pièces du procès de condamnation de Jeanne d'Arc étaient dès lors entre les mains du roi ; les témoins de l'œuvre d'iniquité étaient à sa disposition ; et les victoires successives des armes françaises confirmaient brillamment une mission surnaturelle que la prise d'Orléans eût dû suffir à démontrer d'une manière indiscutable.

L'œuvre de réhabilitation s'imposait. A peine arrivé à Rouen, Charles VII fit commencer une enquête. Guillaume Bouille (*) en fut chargé,

(*) Guillaume Bouille est un personnage dont le nom reviendra plus d'une fois dans ce travail, car il fut chargé, par le roi Charles VII, de recueillir des dépositions qui forment la seconde partie de notre manuscrit de Bologne. Oiiicherat a donné quelques détails sommaires sur ce personnage : Guillaume Bouille fut d'abord proviseur du collège de Beauvais à Paris, procureur de la nation de France 1434 et 1437, puis recteur de l'Université 143g. S'étant livré ensuite à la théologie, il se distingua dans cette faculté et en obtint le décanat. Doyen de la cathédrale de Noyon, doyen de saint Florent de Roye, et chapelain de saint Cuthbert, aux Mathurins de Paris, il fut créé membre du Grand Conseil par Charles VII qui le chargea en cette qualité d'une ambassade à Rome. Le premier mémoire écrit contre

la validité du jugement de Pierre Cauchon est de lui Guillaume

Bouille paraît plus d'une fois comme témoin dans le procès de réhabilitation, qu'il suivit avec autant d'assiduité que le lui permirent ses occupations nombreuses, et la discorde de l'Université et des mendiants, pendant laquelle il eut à plaider plusieurs fois au parlement de Paris. En 1466 il renonça à ses bénéfices. En 1473, ^^ ^^

et recueillit les premiers témoignages qui apportèrent des faits terribles pour les premiers juges de Jeanne d'Arc. Le cardinal d'Estouteville, légat du Saint Siège et archevêque de Rouen, sollicita sur les intances du Roi les consultations des plus savants docteurs. Théodore de Lelliis (*) et Paul Pontanus (**) répondirent à son appel ; le

trouve mentionné dans l'ordonnance de Louis XI contre les nominalistes. Enfin il mourut en 1476, ayant prescrit à ses exécuteurs testamentaires de l'inhumera Noyon, sans pompe et sans monument. (Duboulay, Hist. Univ. Paris, t. V., p. 441, 601,' 875, 921. — Gallia christiana, t. IX, col. 1035. — Ordonnances des Rois de France, t. XVII, p. 609.

(*) Théodore de Lelliis paraît dans ce volume au même titre que Pontanus. Il y est l'auteur de l'un des mémoires. Quicherat, qui a publié le texte latin de son mémoire, nous a donné également sur son compte quelques indications biographiques : « Il fut l'un des plus grands canonistes du xv'' siècle. Il est appelé dans les manuscrits Théodoricus, mais son nom véritable était Théodorus de Lelliis. Né d'une famille noble de Teranio, il tenait à vingt-cinq ans les assises de la Rote. Pie II, qui l'appelait sa harpe à cause de son éloquence, le fit évéque de Feltre en 1462 ; en 1465, il fut transféré au siège de Trévise. Après avoir écrit de nombreux traités contre la Pragmatique, après avoir été sous trois papes la lumière du tribunal romain, après avoir fait abjurer Georges Podiebsat, et rempli les missions les plus importantes en France, en Bourgogne et en Allemagne, il mourut à l'câge de 38 ans, de chagrin, dit-on, d'avoir promis à Paul II qu'il ne lui demanderait pas de longtemps le chapeau de cardinal. {Ugbclli Italia sacra, t. V, col. 375 et 565).

(**) Paul Pontanus est encore un nom qui reviendra souvent dans ce volume sous une autre forme : le manuscrit de Bologne l'appelle Paul du Pont. Cette traduction française de Pontanus est très probablement

pape lui-même allait bientôt confirmer de son autorité la nécessité d'un second procès. L'affaire était déjà presque jugée.

Nous sommes au cœur de notre manuscrit, car l'enquête de Guillaume Bouille, les consultations de Paul Pontanus et de Théodore de Lelliis en sont les documents principaux. Il est temps de faire connaître sous quelle forme et avec quelle autorité ils se présentent à nous. Un examen attentif va nous fournir les éléments d'élucidation de ces deux points. S'il faut en croire le poète Martial d'Auvergne, nous ne saurions regretter d'entrer dans ce domaine juridique. Il a connu les deux procès, et bien loin que l'ennui lui vînt de ces longs et érudits grimoires, il nous dit lui-même en son naïf langage^ qu'il se prit à y goûter joye et plaisance.

Au procès de son innocence Y a des choses singulières, Et est une grande plaisance De veoir toutes les deux matières.

hasardée, car les données très peu nombreuses que nous avons sur le compte de celui qui portait ce nom, nous inclinent à faire de lui un italien. C'est la pensée de Qjaicherat, « on trouve vers la même époque plusieurs lettrés italiens du même nom et vraisemblablement de la même famille : entre autres Louis Pontanus, mort de la peste au concile du Bâle en 1439 > Octave Pontanus, nommé cardinal ; Jean-Julien Pontanus, qui fut précepteur d'Alphonse d'Aragon, puis secrétaire et conseiller de ce prince, mort en 1503. »

Il y a quelques mois, le P. Berthier, le savant dominicain, récemment appelé par Sa Sainteté Léon XIII, à la chaire de Théologie de la Nouvelle Université de Fribourg, recueillit au cours de ses recherches, à la Bibliothèque de Bologne, l'indication d'un manuscrit du « Procès de Jehanne la Pucelle. » Il le fit venir à Rome, à la Bibliothèque du Collège Romain, et nous confia la douce mission d'étudier ce document, où éclatent visiblement l'indignité des premiers juges de Jeanne d'Arc et la justice de sa cause.

Il nous était d'autant plus précieux d'apporter notre petite pierre à l'édifice de gloire préparé à Jeanne d'Arc par l'EgHse et la France, que les liens du sang nous faisaient considérer notre travail comme un hommage à nos aïeux maternels (*). Si loin que les siècles nous mettent

(*) « En reconnaissance des services qui tenaient du prodige, Charles VII voulut récompenser d'une manière exceptionnelle la libératrice de son royaume. C'est ainsi que, par des lettres patentes datées de Meuse-sur-Yévre, du mois de décembre 1429, il éleva à la dignité de nobles : Jeanne, son père, sa mère, ses frères, leur parenté et leur descendance, née et à naître, et en ligne masculine et en ligne féminine, E. de Bouteiller, ancien député de Metz, Jeanne d'Arc (de Didot), chap. La famille de Jeanne d'Arc, son annoblissement, sa descendance.

Aussi, toutes les plus nobles familles de France disputèrent l'honneur de se rapprocher par des alliances de ce tronc qui avait porté un rameau si verdoyant.

d'une alliance que nous considérons comme l'honneur du nom de notre mère, la pensée que la sainte Française aurait peut-être pour nous un regard de tendre et particulière bienveillance, nous encourageait et nourrissait notre ardeur.

Quicherat avait signalé l'existence de manuscrits frères du nôtre, dans son ouvrage intitulé : « Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d'Arc, dite la Pucelle, » et publié en cinq volumes, par la Société de l'Histoire de France ; mais il ne les avait pas vus lui-même, et en tenait l'indication du livre de M. de Laverdy, sur les « Manuscrits de la Bibliothèque du Roi. » Il avait dû, en effet, recourir à ce savant érudit du dix-huitième siècle, pour y trouver des notions trop vagues sur des documents disparus, avec tant d'autres richesses nationales, au milieu de la tourmente révolutionnaire. C'est au V^ volume de son ouvrage, et sous le titre de Préliminaires, non insérés au procès, que nous les rencontrons.

Richard de Pichoa, trésorier de Guyenne, dont la famille avait fourni et devait encore fournir aux armées de vaillants capitaines, au parlement, de fiers présidents et des magistrats indépendants, épousa vers 1650, Catherine du Lys, fille de Charles du Lys, avocat général à la Cour des Aides, petite fille de Michel du Lys, gentilhomme de la chambre de Henri II, arrière-petite-nièce de Jéhanne la Pucelle, la libératrice de la France.

Notre manuscrit, que nous pourrons appeler « de Bologne, » du nom de la Bibliothèque qui le possède, pour le distinguer de tous les autres, offre donc un particulier intérêt, par suite de la disparition de ceux que nous possédions dans nos Bibliothèques de France; c'est un ami qui évoque en nos cœurs les plus nobles sentiments du patriotisme, et dévoile à nos yeux la sainteté de notre libératrice. Au contact de la vérité, l'ignominie de son supplice se transforme en l'immortelle gloire du martyre, et suivant les paroles du poète :

Le bûcher disparaît et se change en autel (*).

Il confirme ainsi le pacte sacré qui unit notre patrie à l'Eglise, et fait éclater sur nos lèvres ce cri de juste fierté : N'en fecit î aliter onini nationi.

Benoît XIV, de la famille Bolonaise du Lambertini, avait acquis pour sa bibliothèque ce précieux manuscrit, et en mourant il le légua à l'Université de sa ville natale, à laquelle il appartient encore (**) sans jamais Tavoir quittée.

(*) Soumet, Jeanne d'Arc, tragédie.

(**) Ce manuscrit marqué au cachet : Bihliothcca dell' Università di Bologna, manoscritti, n" 1254, porte sur la première page, écrit, a la main, l'indication de son origine. Cod. n" 222, Procès de la Pucelle d'Orléans. Cod. Ms. suce. XVI, Ex bibliotheca Benedicti XIV P. P. Il est probable que la plus grande partie de la Bibliothèque

Nous devons à cette heureuse circonstance son parfait état de conservation. C'est un volume de petit format et presque carré, relié en veau teinté rouge et portant au dos ce simple titre : Le Procès de la Pucelle. L'écriture cursive, peu serrée, est assez soignée, sauf dans les dernières pages où la mauvaise qualité du papier a trahi la bonne volonté du copiste. Le texte est sans ratures, mais parfois un vide indique qu'un mot de l'original lui a échappé et qu'il l'a réservé pour une seconde lecture, mais ces omissions sont très rares et ne paraissent qu'au commencement.

Comment Benoît XIV l'avait-il en sa possession ? Avant d'appartenir à ce Pape canoniste qui pouvait mieux que tout autre en apprécier l'intérêt, par quelles mains avait-il passé, ou, si c'est trop demander que d'entrer en de si minutieux détails, quelles furent ses origines ? Laissons-le nous parler lui-même. Son titre est à lui seul plein de renseignements ; nous le trouvons ainsi libellé à la première page : « Transompt du Procès de Jehanne la Pucelle, qui osta le siège des Anglois de devant Orléans, fit couronner et

de Benoît XIV n'a jamais dû quitter Bologne, même après l'élévation de ce savant jurisconsulte au Souverain Pontificat,

— xvn —

sacrer Charles Roy de France, et puis, prinse par les Anglois, la firent brusler injustement à Roan, et depuis, par les Commissaires Apostoliques, déclarée fille de bien et innocente des hérésies à elle injustement impropérées. A commencé d'extraire d''un livre vieulx, escrit en parchemin et bêle letre à la main, et bien illuminé avec ymages et figures adaptées au faict, et couvert de velours bleu, semé de fleurs de lys de soye jaulne, qui fut donné ci Monsieur le Cardinal d'Armagnac ces jours passés, le XXV^ jour de mars 1569. ))

Ce titre est-il du copiste qui a écrit le manuscrit de Bologne, ou plutôt ne se trouvait-il pas dans l'original ? Il serait difHcile de le dire, car l'orthographe du texte que nous possédons est bien du temps assigné, et nous n'en pouvons rien conclure. Pourtant un passage de M. de Laverdy nous fournit une indication précieuse que nous ne devons pas négliger. Parlant d'un des manuscrits, frères de celui de Bologne^ il en rappelle le titre qu'il formule ainsi : « Procès de Jeanne d'Arc, Puceîle d'Orléans, tiré d'un manuscrit donné à M. le cardinal d'Armagnac, le 25 de mars 1569. » Or, de deux choses l'une, ou les deux copies ont été faites en même temps, puisqu'elles se disent toutes deux extraites d'un

manuscrit donné à M. le cardinal d'Armagnac, le 25 de mars 1569, ce qui paraît peu probable, car il ne devait pas se trouver pareille abondance de copistes autour de ce cardinal ; ou les deux copies ont été faites à des dates différentes, sur un même manuscrit, dont elles ont reproduit intégralement le titre.

Nous pouvons donc affirmer avec une suffisante probabilité que le titre appartient bien en propre à l'original, et c'est de lui que nous devrons raisonner quand nous voudrons en supputer la date et en peser Tautorité.

Ce transompt pourrait bien n'être lui-même qu'une simple reproduction d'un document plus ancien, et la date de cette reproduction nous serait indiquée par ces mots : A commencé d'extraire d'un livre... donné à M. le Cardinal d'Armagnac ces jours passés, le 25 mars 1569, et l'original de cette reproduction serait précisément ce livre vieulx. Mais il nous semble plus naturel de prendre ce mot transompt, dans son sens obvi de traduction abrégée. Nous serions donc en réalité en face d'une traduction faite sur un instrument latin du premier et du second procès que l'auteur aurait abrégé, ce qui serait indiqué par ces mots, a commencé d'extraire. Il aurait résumé le procès de condamnation et mis en

français les trois consultations et la sentence ; quant aux dépositions des témoins faites à Guillaume Bouille, il les a dû trouver dans la langue du temps, comme il ressort du texte même que nous avons sous les yeux; enfin, pour compléter son œuvre, il aurait ajouté une petite introduction historique. L'introduction, l'abrégé, les traductions appartiendraient donc à cette date de mars 1569. L'original latin, ce livre vieulx escrit en parchemin et bêle letre à la main, et bien illuminé avec ymages et figures adaptées au faict, et couvert de velours bleu semé de fleurs de lys de soie j aulne, serait donc un précieux exemplaire du procès, datant du temps même de la réhabilitation, écrit avec ce luxe de calligraphie que la Renaissance^ dotée de l'imprimerie, avait promptement oubfié.

Du reste, à supposer que l'orignal eût été lui-même une traduction française, il serait très difficile et presque impossible d'en assigner la date. Un Hvre vieulx devrait dater de la fin du xv^ siècle, or, le style, l'orthographe, les mots à l'exception du second document, l'enquête de Guillaume Bouille, appartiennent au xvi*^ siècle.

Les observations de QjLiicherat viennent confirmer nos conclusions sur la date du manuscrit original de la copie de Bologne, elles nous don-

neront l'occasion de rapprocher ces documents frères dont le nombre est une preuve de l'importance attachée au Recueil de 1369. Après avoir reproduit sans commentaires les pièces des procès de condamnation et de réhabilitation, Quicherat a réuni à la fin de son cinquième volume quelques notions sur les sources où il avait puisé. Il avait compris dans les pièces qu'il avait jugées de première importance pour l'histoire de Jeanne d'Arc, la lettre du Roi Charles VII, ordonnant une enquête à Guillaume Bouille, l'un des membres les plus illustres de l'Université de Paris, et les dépositions de témoins qui furent le fruit de cette enquête. Il fallait en citer la source.

Cette pièce seconde du manuscrit de Bologne avait été reproduite au xviii^ siècle, par M. de Laverdy, au tome III, p. 492, de ses notices et extraits ; et Quicherat s'en félicitait à juste titre, car la perte des manuscrits qui la renfermaient et le mauvais état de la copie qui nous en reste à l'Arsenal, auraient rendu impossible la reconstitution de ce trésor où les biographes de Jeanne d'Arc ont largement puisé. Les autres pièces, moins importantes, n'ont pas séduit au même titre M. de Laverdy et n'ont pas obtenu les honneurs d'une reproduction. Les deux manus-

crits perdus qui les renfermaient ont chacun un nom particulier, tiré de la bibliothèque à laquelle ils appartenaient. Le premier portait au premier et au dernier feuillet celte simple indication d'appartenance Bibliothecai Siihisiana, d'où le nom de manuscrit de Soubise (*) ; le second avait appartenu au marquis de Paulmy, mais M. Fevret de Pontete ayant eu soin d'en faire rédiger une copie, épargnée par les troubles révolutionnaires qui ont amené la perte des autres, et cette copie ayant été recueiUie par la bibliothèque de l'Arsenal, M. Quicherat désigna sous un nom unique, ces deux copies faites l'une sur l'autre et les appela manuscrit de l'Arsenal. « D'après la conformité (dit Qiiicherat) du manuscrit de

(*) Manuscrit de Soubise. Celui dont se servirent Lenglet- Dufresnoy et M. de Laverdy appartenait à la bibliothèque du cardinal de Rohan. C'était un volume petit in-fol., très large, en vélin, relié en veau avec filets dorés. L'un des plats de la reliure ne tenait plus en 1788 ; le parchemin était piqué de vers. La seule indication d'appartenance qu'on y lût, étaient les mots Bihliotheccr Stihisiana, écrits sur le premier et sur le dernier feuillet ; mais la première initiale du manuscrit décelait jusqu'à un certain point son origine, par un écusson dont elle était ornée, savoir : un lion d'azur lampassé de gueules sur un champ d'or.

Ces armes sembleraient avoir été une brisure de celles de Grancey en Champagne.

diiicherat. Notice des pièces de la réhabilitation au V^ vol. de ses Procès de condamnation et de réhabilitation de Jehanne La Piicelle, p. 420 et 421.

Paulmy dont il eut connaissance avec celui de Soubise, M. de Laverdy avait conjecturé que ce dernier et le volume donné à M. le cardinal d'Armagnac ne faisaient qu'un ; mais cela n'est pas possible, car de l'aveu même de M. de Laverdy, les feuillets 119 et 120, laissés en blanc dans le manuscrit de Soubise, rerfdaient incomplète une pièce qui se présente sans lacune dans le manuscrit de Paulmy ; preuve que le manuscrit du cardinal d'Armagnac ne manquait de rien là où l'autre était défectueux. » Mais cette argumentation ne nous semble pas absolument décisive quant à la dissemblance des deux manuscrits de Soubise et de l'Arsenal. Il ne suffit pas en effet de montrer que le premier avait deux pages blanches là où le second avait un texte suivi ; il faudrait encore démontrer que l'existence de ces deux pages blanches n'avait pas une cause accidentelle ; ce que Quicherat ne pouvait pas prouver puisqu'il n'avait pas en main les manuscrits. Nous croyons donc qu'il faut tenir à l'opinion de M. de Laverdy jusqu'à preuve plus complète du contraire, puisque tout semble concourir comme nous le verroiis plus loin à les démontrer semblables.

L'examen détaillé de chacune des parties de notre manuscrit confirmera tous ces rapproche-

ments et l'identiiiem avec les deux manuscrits de Soubise et de l'Arsenal.

Toutefois, avant d'entrer dans une étude plus attentive des détails, il ne nous paraît pas inutile de nous arrêter un moment pour jeter un coup d'œil général sur l'ensemble. Là encore nous pourrons le laisser parler lui-même. Une main inconnue du siècle dernier ou du commencement du nôtre, a résumé sa contenance dans quelques pages distinctes du volume et glissées entre les feuillets. Se trouvaient-elles avec le manuscrit lorsque Benoit XIV l'acheta ? Ou plutôt quelque bibliothécaire du temps de l'occupation française, alléché par le titre du manuscrit, n'en a-t-il pas voulu laisser après une première lecture un sommaire orénéral ? Ce sommaire n'a sans doute aucune valeur historique ; mais puisqu'il a vécu un siècle en compagnie de notre manuscrit, il dira en notre lieu et place les divisions du recueil. Il suffit à faire connaître la nature des cinq principales pièces du manuscrit. Sans doute, il n'est pas le fruit d'une minutieuse attention, et je n'en veux pour preuve que l'étrange oubli de la consultation de Maître Pierre L'Hermyte (*), sous-

(*) Pierre L'Hermyte était le conseiller intime, peut-être même le confesseur de Charles VII. Il avait « l'oreille du roi. »

Pierre L'Hermyte écrivit à Jacques Gclu, archevêque d'Embrun,

doyen de l'église Saint-Martin de Tours, sur la compétence du tribunal qui condamna Jeanne d'Arc ; mais il donne du tout une idée suffisante pour permettre d'aborder sans autre préambule l'examen spécial de chaque pièce, bien que l'auteur de ce sommaire ne s'y soit pas arrêté à en narrer l'histoire, ni à en discuter la valeur : elles sont « curieuses, » bien que la forme ne lui sourie pas toujours. Il aime le trait d'histoire partout où il le rencontre, mais les discussions théologiques et juridiques n'ont pas le don de le toucher, et les longueurs de Messire Pontanus ou de Théodore de Lelliis lui arrachent un petit mouvement d'humeur. Il trouve leurs allégations « infinies et sans choix » et il estime que ces écrits sont « surchargés de doctrines et de citations à l'usage de ces temps-là peu critiques. » Messire Théodore surtout ne

l'arrivée de Jeanne d'Arc à Chinon, et ses promesses, il dit qu'elle a été déjà examinée singulièrement par trois professeurs de théologie : ses responses avaient été pleinement pertinentes ; « elle était dévote, sobre, tempérante et coutumière, une fois chaque semaine, des sacrements de confession et de communion. »

Gelu lui répondit de se montrer défiant de peur de se repentir un jour du ridicule d'une imprudence.

« Il avise Pierre L'Hermyte qu'il serait bon que le roi jeûnât et vaquât à quelques exercices de piété pour être éclairé du ciel. »

Histoire générale des Alpes Maritimes et Cottiennes, par le R. P. Marcellin Fournier, manuscrit inédit, Archives de Gap, fol. 540, v".

lui pnraît pas très sérieux avec son érudition archaïque. «Il justifie et excuse toutes les réponses de Li Pucelle, celles même qui pourraient mériter quelque repréhension, entassant sans choix et sans discernement des passages de la sainte écriture, des Conciles, des Saints Pères, des décrétales et des théologiens pour soutenir les réponses ou au moins les excuser. » Serons-nous aussi sévères ? Nos grands-pères traitaient bien dédaigneusement la science d'antan ; peut-être seraientils plus indulgents s'ils voyaient la poussière épaisse qui couvre souvent dans nos bibliothèques leurs propres volumes qu'ils croyaient le dernier mot du progrès.

Ecoutons-le toutefois un moment :

Procès de Jeanne d'Arc, dite Pu celle d'Orléans.

Le recueil contient cinq pièces différentes et curieuses.

La première est un extrait très détaillé, en ancien langage, du procès criminel, fait par Messirc Pierre Cauchon, évêque de Beauvais (*),''et

C^) Pierre Cauchon, docteur en théologie, maître en arts, licencié en droit canon, conseiller du roi d'Angleterre, évèque de Beauvais,

par frère Jehan Le Maître (*), vicaire général du grand inquisiteur, lesquels condamnèrent le 31 may de l'an 1446, sous le Pontificat d'Eugène IV, laditte Pucelle, comme convaincue du

mérite un moment d'attention, car son nom apparaîtra souvent dans ce travail. « Né à Rheims, nous dit Quicherat dans sa première note, d'une famille bourgeoise récemment annoblie, il était arrivé à l'influence politique par les honneurs universitaires. » Et M. Wallon ajoute au tome I de son Histoire de Jeanne d'Arc, p. 200 : « Pierre Cauchon paraît dans le procès l'organe le plus accrédité de l'Université de Paris. Dès le temps de Charles VI, il avait été appelé par les suffrages de ce corps aux fonctions de recteur, et il était devenu le conservateur de ses privilèges. Mais les circonstances l'avaient particulièrement attaché au parti des Anglais. Evêque de Beauvais, grâce à l'appui du duc de Bourgogne, il avait été chassé de son siège par un mouvement du peuple, en faveur de Charles VII ; réfugié à Rouen, il convoitait ce siège archiépiscopal vacant alors, et il l'attendait de l'interv^ention du Roi d'Angleterre auprès du Pape, »

(*) Jean Le Maître, prieur du couvent des Dominicains de Saint- Jacques de Rouen, nommé vice-inquisiteur par commission du 21 août 1424, prit part à ce titre au procès de condamnation de Jeanne d'Arc. Toutefois il ne fut pas coupable de perfidie comme Pierre Cauchon, mais seulement de lâcheté et de peur. Le P, 'ChapotiUj dans son livre de La guerre de cent ans, Jeanne d'Arc et les Dominicains, a donné la note juste sur son compte : « Jean Le Maître n'a pas été un vendu, pas plus qu'il n'a été un homme de parti pris haineux, lui qui, selon la déposition du greffier Manchon, retarda autant qu'il put le moment où il dut prendre part au procès, et n'y prit part enfin qu'à son extrême déplaisir. Tout simplement il a eu peur. »

On ne sait rien de sa fin.

crime de hérésie, de sortilège et idolâtrie, pour avoir porté en guerre l'habit d'homme, avoir rasé ses cheveux en rond et confessé d'avoir eu de fréquentes révélations d'aller servir le Roy de France son seigneur, Charles VII, contre les Anglois de la part de saint Michel et des saintes Marguerite et Catherine, qu'elle disait avoir vues, baisées et embrassées corporellement, et qui lui commandèrent surtout de garder inviolablement sa chasteté. Ce fut là le motif qui l'obhgea de prendre à l'armée l'habit militaire. On trouve ici la rétractation ou abjuration des erreurs, qu'on l'obHgea de faire publiquement. Suit la sentence qui la condamne à estre brûlée toute vive à Rouen, laquelle fut exécutée incontinent.

Nouveau procès, fait l'an 1449, le 16 février, par le docteur Guillaume Bouille, par commission de Charles VII, Roy de France, alors maître de Rouen. Cette pièce rapporte les dépositions des témoins ecclésiastiques et sécuHers, et des notaires même qui travaillèrent à la construction du premier procès, lesquels accusent l'evesque Cauchon de fourberie, mauvaise fov, inimitié

déclarée, et violence jusqu'à défendre d'insérer dans les actes les réponses favorables à la Pucelle, et jusqu'à menacer de j ester dans la rivière de Seine ceux qui oseraient lui insinuer quelque chose à son avantage ou pour sa décharge, et jusqu'à supprimer son appel au Pape et au Concile de Bâle, alors existant.

S'ensuivent les allégations de Messire Paul du Pont, avocat concistorial en Parlement, consulté touchant la forme et vaUdité du premier procès contre la Pucelle.

Ce docteur examine en particuUer et en détail tous les actes des neuf séances, toutes les demandes et les réponses qu'il rejette ou approuve selon qu'elles sont conformes aux allégations infinies et sans choix, qu'il porte tirées du droit canonique, civil et criminel. Cet écrit est surchargé de doctrines et citations à l'usage de ces temps-là peu critiques. Il décide enfin contre l'invahdité du procès dont il démontre l'ininsistance et l'injustice. Il cite une certaine tradition qui porte que saint Martin offrait ses prières à sainte Claire, qui a vécu plus de huit siècles après lui.

Extrait de Messire Théodore, des auditeurs de Rote, en cour de Rome, consulté sur les réponses de la Pucelle. Cet auteur pèse et examine d'abord les demandes faites à Jeanne, qu'il déclare captieuses et trop élevées pour la capacité d'une pa3^sanne de dix-huit ans, qui savait à peine le Pater et Ave. Il justifie et excuse toutes ses réponses, celles même qui pourraient mériter quelque repréhension, entassant sans choix et sans discernement des passages de la Sainte Ecriture, des Conciles, des Saints Pères, des Décrétales et des théologiens, pour soutenir les réponses de Jeanne ou au moins les excuser. Il prouve ensuite l'invalidité et la mauvaise foy du procès, qu'il déclare nul, faux et chargé d'autres opprobres.

La dernière pièce est la sentence d'absolution donnée le seizième jour de juillet de l'an 1456, à Rouen, par l'autorité du Saint Siège apostolique, par Messires Jean, archevêque de Reims, Guillaume, évêque de Paris, Jean, évêque de Coutances, Jean Bréhal, de l'ordre des Frères Prê-

cheurs, grand inquisiteur, juges délégués et ordonnés par le pape Callixte IIP.

L'affirmation la plus étrange de ce sommaire est celle des visions de saint Martin, ce n'est assurément pas sans quelque malice qu'il relève une prétendue assertion de Paul du Pont dans cette phrase. « Il cite une certaine tradition qui porte que saint Martin offi'ait ses prières à sainte Claire qui a vécu plus de huit siècles après lui. » Mais il a oublié de se demander s'il pouvait à bon droit identifier la sainte Claire du moyenâge avec celle que Paul du Pont montre apparaissant à Saint Martin. C'était là pourtant le seul fondement de sa pointe lancée à « ces temps là peu critiques. »

En ajoutant à cette énumération la cinquième pièce de Messire Pierre L'Hermyte, sous-doyen de Saint-Martin de Tours, sur la compétence du tribunal de Pierre Cauchon, qui sous une forme beaucoup moins savante que Paul du Pont et Théodore de Lelliis, conclut à l'invalidité du jugement, nous avons six pièces de nature très différente qui nous donnent une idée complète de l'œuvre juridique entreprise pour ou contre Jeanne d'Arc, la Pucelle d'Orléans.

On pourrait même détacher du résumé du Procès l'introduction historique qui n'a pas le

caractère officiel des pages qui la suivent, et sert uniquement à présenter au lecteur celle dont s'occupe tout l'ouvrage. Elle a pour nous un particulier intérêt, puisqu'elle démontre d'une manière évidente le but que s'est proposé l'auteur du manuscrit de Bologne en recueillant tous ces documents. Nous avions signalé son plan dès le début de cette introduction. Après cette première et succincte analyse du contenu de notre manuscrit, il apparaît d'une manière évidente à tous les yeux. Sans doute les histoires de Jeanne d'Arc donnent au récit de sa vie d'enfant et de guerrière, une place plus ample ; mais il est à remarquer qu'elles ne peuvent arriver à ces développements, qu'en pillant les procès de condamnation, de réhabilitation. En effet, et ce n'est pas le côté le moins saisissant de l'histoire de Jeanne d'Arc, sa vie si extraordinaire qui appellerait au premier abord sur les lèvres le mot de légende, est précisément la biographie qui s'appuie sur les documents les plus authentiques. Il semble que Dieu ait voulu interdire le doute au sujet de sa mission surnaturelle, comme pour imposer silence à tous les préjugés politiques ou religieux qui s'élèveraient contre elle (*).

(*) Vous vous êtes noblement indigné, Monseigneur, contre la

Le peuple, qui fait les légendes, l'accueille sans doute avec faveur, quelquefois même avec un enthousiasme qui force la main des prudents et des politiques, mais le moyen-âge touche à sa fin, et la causticité railleuse des Bourguignons, la timide raison des hommes de cour et des gens d'église, témoignent assez que Luther et Calvin vont naître, et que le temps n'est plus aux entraînements généreux de la foi. « Dès le premier jour de sa carrière, elle rencontra dans les hommes d'égHse, dans les homm.es de guerre, des résistances qui finirent par dégénérer chez plusieurs en invincibles antipathies. Au sein de

participation des gens d'église au crime de Rouen, vous aviez raison : moi j'en suis satisfait et je n'ai pas tort. Une exécution sommaire de la puissance militaire, un jugement purement laïque n'eussent provoqué qu'un revirement d'opinion et une réhabilitation vulgaire, facilement contestée par la critique jalouse qui prétend supprimer le divin dans notre histoire. La solennelle intervention des gens d'église devait irriter le pouvoir suprême, qui juge les prodiges et les vies saintes à se prononcer dans la cause de notre héroïne. Il a parlé, et après avoir, par ses enquêtes, fixé l'histoire pour la préserver des invasions de la légende, il a flétri énergiquement les infamies du premier procès, et donné satisfaction à la croyance populaire en réhabilitant, d'une manière souveraine et irrévocable, la vierge de Domrémy, la Pucelle d'Orléans, la martyre de Rouen.

Le P. Monsabré, panégyrique de Jeanne d'Arc, prononcé le 8 mai 1877, devant Monseigneur Dupanloup, dans la cathédrale d'Orléans, p. 56.

son propre parti, ses actes furent souvent dénaturés par la malveillance, toujours contrôlées par la plus sévère observation ; aussi n'est-il aucun personnage dont la vie soit éclairée par des témoignages plus nombreux et plus considérables Jamais le merveilleux ne toucha d'aussi

près à la certitude historique. Il serait moins téméraire de nier l'expédition d'Alexandre ou la conspiration de Catilina, que de contester les circonstances principales de la vie de Jeanne d'Arc ; ou il faut admettre celles-ci sur les solennelles affirmations qui les constatent, ou il faut brûler toutes les bibliothèques et fermer tous les tribunaux (*). )>

Les sources de l'histoire de Jeanne d'Arc sont en effet des documents authentiques, officiels et juridiques, qui ont été successivement élaborés par la plume haineuse ou favorable de ses ennemis ou de ses amis, et par une étrange ironie du sort, le procès de condamnation qui devait saUr sa mémoire est peut-être celui où elle paraît plus grande, tant sa naïve simplicité écrase la perfide duplicité de ses juges (**).

(*) Le Comte Louis de Carné, Les fondateurs de l'Unité Française, Paris, Didier, 1856, p. 450, chapitre sur Jeanne d'Arc.

(**) Ah ! j'aurais voulu entendre l'accent de cette voix, l'accent de ce cœur, si jeune et si fort, j'aurais voulu voir ce regard d'une

La vraie physionomie de Jeanne d'Arc ressort donc moins du cri de la foule qui proclame ses vertus et ses triomphes que des examens successifs qu'elle subit à Poitiers et à Rouen, et des patientes enquêtes des juges du procès de réhabilitation. Notre manuscrit, qui nous présente sous une nouvelle forme littéraire quelques phases de ces actions juridiques, mérite donc à ce titre toute notre attention.

M. de Laverdy nous a conservé, d'après celui de Soubise et de Paulmy, le commencement de la petite introduction historique qui précède le résumé du procès. Il est identique à celui que nous avons retrouvé. Par conséquent les conclusions qu'il a inspirées à Quicherat pour fixer la date de ces manuscrits et en exphquer les origines, s'appliquent avec vérité à notre manuscrit de Bologne. Il commence ainsi : « Tous les humains désirent et appètent naturellement cognoistre et scavoir, ainsi que dict le philosophe. Et Tulle dict que nous sommes induicts et attirés à science

vierge héroïque, brillant au milieu de l'atmosphère sombre qui l'entourait, et faisant baisser et pâlir tous ces honteux regards, comme les beaux raj'ons du jour, au matin, font pâlir les feux de la nuit !

Mgr Dupanloup, premier panégyrique de Jeanne d'Arc, prononcé dans la cathédrale de Sainte-Croix, le 8 mai 1855.

par la puissance et vertu de nature. » Et duicherat conclut : « M. de Laverdy a attribué le manuscrit de Soubise au règne de Charles VII, et Lenglet-Dufresnoy aux dernières années du

xv^ siècle Ce n'est certainement pas là le

style du temps de Charles VII ; mais ce qui prouve encore mieux que la rédaction de l'ouvrage appartient au xvi^ siècle, c'est que l'auteur cite Gagnin et la Mer des histoires, Hvres dont on n'a fait usage que sous Louis XII ou François I". » Ces réflexions permettent assurément de déterminer la date du recueil et de la plupart des pièces qu'il renferme ; il en est une cependant qu'elle ne saurait atteindre, c'est précisément celle que M. Quicherat a reproduit d'après M. de Laverdy, en tête de son second volume. La lettre du roi Charles VII à Guillaume Bouille et les dépositions des témoins on été rédigées en français, à l'époque même où elles furent faites, et l'auteur de notre manuscrit en a tout au plus changé l'orthographe.

Cette exception ne saurait donc affaiblir en rien la force de nos conclusions sur la date du Recueil de Bologne. Du reste un récit commencé d'une allure de si pure renaissance par la citation de Tullius, va continuer par les paroles d'Ovide en ses métamorphoses. A cette époque d'admi-

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ration passionnée pour l'antiquité, la vertu, fûtelle surnaturelle, ne se jaugeait et appréciait que dans la mesure de ses rapports avec les vertus des héros de la Grèce ou de Rome. Les écrivains les plus orthodoxes qui maintenaient les droits de primauté évidents de la vertu chrétienne sur la vertu païenne, avaient soin de se ménager la « bénivolence » du lecteur par une entrée en matière pleine d'érudition classique. Le lecteur est-il donc défiant et craindrait-il de perdre son temps ? Il le paraît, car l'auteur s'empresse de le rassurer en lui rappelant que « en lisant les livres et principalement les histoires, on voit pour bon exemple les bonnes mœurs, excellentes vertus, haultes et glorieuses prouesses des nobles et vertueux, qui ont laissé pour héritage la gloire de leur nom. » Rien ne manquera au frontispice antique de notre manuscrit, ni « les gestes romaynes de Catélina, de Clodius et de plusieurs autres, qui proposèrent prendre la chose publique )), ni « la crudélité de Néron et l'orgueil de Tarquin », ni « l'oultrecuidance d'Annibal. » Un monde nouveau vient d'apparaître aux lettrés de France, il ne faut pas trop leur en vouloir de le trouver si beau, puisque éblouis par son éclat, ils n'ont point encore eu le temps d'en rechercher les limites et d'en constater les défauts.

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