CHAPITRE PREMIER
LA FOI DÉMONIAQUE
Croyance générale à la sorcellerie au xvii® siècle. — Le campagnes, la ville, la cour. — Confession d’un prêtre. — Le diable au tombeau du Père Tranquille. — Kepler sorcier. — Le Prophète irlandais. — Médecins, avocats, écrivains, magistrats. — Poème héroï-démoniaque. — Pourquoi plus de sorcières que de sorciers. — Les inquisiteurs. — Les parlements. — La sorcellerie et la Réforme — La balance des sorciers.
L’histoire des procès de sorcellerie, étudiée dans son ensemble, est l’histoire même de la civilisation. « Un procès important, dit Voltaire, me paraît plus important que mille bil-
levesées mathématiques et cent mille discours sur les prix d’Académies. » Michelet va plus loin. Des seules révélations et du scandale des procès réservés momentanément à la Chambre ardente (1679-1681), il conclut à la décadence morale du grand siècle (1). Un diagnostic aussi étendu, basé sur des faits particuliers, rentre un peu dans le domaine de la fantaisie. Dans la Sorcière^ l’éminent historien s’est élevé à des considérations plus générales ; mais il ne jette qu’un rapide coup d’œil sur les procès de sorcellerie au xvii® siècle. Lorsqu’on examine ces singuliers procès dans leurs causes, dans leur marche et dans leurs effets, ils projettent une lumière inattendue sur l’esprit public, les mœurs, les institutions et les lois du XVII® siècle ; lumière sinistre, mais instructive et consolante en regard du résultat définitif. Cette étude, en abaissant un peu l’orgueil de l’esprit humain, permet néanmoins do constater son développement, ses conquêtes
(1) Michelet, Décadence morale du XVID siècle.
LA FOI DÉMONIAQUE
scientifiques, et de se réjouir, à l’heure présente, des progrès accomplis.
La véritable aristocratie au xviU siècle, la plus tyrannique, la plus redoutée et la plus enveloppante, est celle de Satan. Si Ton compare son règne à celui de Louis XIY, le Roisoleil s’efface devant le Prince des ténèbres. Le diable a son culte, ses prophètes, ses adorateurs, ses historiographes, des lieutenants et des apôtres dignes de lui. Il dispute au ciel ses prêtres, son encens et ses autels. Il fait des prodiges, commande aux éléments, dispose de la santé, de la fortune, de la vie des hommes, fait tous les jours de nouvelles recrues et de nouvelles victimes. Il épouvante ses amis, ses ennemis et ses juges ; se moque de la torture, des bûchers, des hécatombes, passe à travers le feu, les malédictions, les exorcismes, sans être jamais vaincu ; lutte même victorieusement contre Dieu. Comment Michelet, dont la brillante imagination grossit plutôt qu’elle n’atténue l’erreur démoniaque, a-t-il pu dire en parlant de cette époque :
L’esprit de Satan a vaincu ; mais c’est fait de la sorcellerie. Toute thaumaturgie diabolique ou sacrée est bien malade alors... C’est la grande révolte qui a décidément vaincu... V esprit de la nature et les sciences de la nature, ces proscrits du vieux temps, rentrent irrésistibles. C’est la réalité, la substance elle-même qui vient chasser les vaines ombres (1).
Les vaines ombres^ loin d’être chassées, sont prises encore pour des réalités.
Le xvii® siècle, si éclatant de noblesse, de génie et de bon goût, loin de se dégager de ces ténèbres, de répudier l’héritage du passé, s’est acharné à le consolider et à l’étendre.
Ce n’est que peu à peu et sous la poussée du temps et des esprits supérieurs, que l’empire du démon comme tous les autres arrive à la décadence.
La croyance aux sorciers au xvii® siècle est plus vivace et plus intense que jamais. Elle domine aussi bien dans les provinces les plus éclairées de la France que dans les derniers villages de l’Ecosse ou de la Finlande. On
(1) Michelet, la Sorcière, pp. 282-283.
LA P^OI DÉMONIAQUE
la retrouve en Allemagne, en Angleterre (1) ^comme dans l’Espagne et l’Italie, où l’inquisition sévit encore. Dans toutes les contrées, la même passion du merveilleux, la même préoccupation obsédante, l’idée fixe du diable, de la possession, des sortilèges et des maléfices. • Des sorciers, on en voit partout et par légions, comme les démons qu’ils représentent. En France, dit-on, près de trois cent .mille .en 1600 (2). Ils sont encore plus nombreux en Allemagne (3). Les procédures criminelles sont innombrables. Plus on fouille dans les archives des communes et des départements, et plus on découvre de sorciers. D’après des monographies et des études très consciencieuses, basées sur des pièces authentiques, en Lorraine (4),
(1) Th. Wright, Xat raiives of sovcenj, 18ol.
(2) M. Richet, les Démoniaques d'autrefois.
(3) G. Roskoff, Gesc/iichte des Teufels, 1869, 2 vol. in-8o. Grasse, bibliotheca magica et pneumatica. -Leipsik, 1843. Histoire des procès de sorcellerie, par Soldan, revue par le docteur Heppe, Stuttgart, 1880, 2 vol. in-8. Diefexbach, De la sorcellerie en Allemagne, avant et après la Réforme.
(4) Dumont, Justice criminelle des duchés de Lorraine et de Bar. '
dans la Flandre et le Hainaut (1), dans le comté de Bourgogne (2) et le pays de Montbéliard (3), avant la conquête de Louis XI Y, il n’était pas une localité où pour le plus grand nombre l’existence des sorciers ne fût un article de foi. Il en était de même en Savoie, dans le Béarn (4), la Guyenne, la Provence (5), la Normandie (6), etc.
Je tiens, dit Boguet.que les sorciers pourroyent dresser une armée égale à celle de Xercès, qui étoit néanmoins de dix-huit cent mille hommes ; car s’il est ainsi que Trois-Échelles, l’un des mieux expérimentez en leur mestier, déclara sous le roi Charles neufvième qu’ils étaient en la France seule trois cent mille, à combien estimerons-nous le nombre qui se pourrait rencontrer ès autres pays et contrées du monde ? Et ne croirons-nous pas encore que dès lors ils sont accreus de moitié? Quant à moi, je n’en fais nul doute, d’au-
(1) Louise, De la sorcellerie et de la justice criminelle à Valenciennes.
(2) Aristide Dey, Histoire de la sorcellerie dans le comté de Bourgogne.
(3) Alexandre Tuetey, la Sorcellerie dans le pays de Montbéliard au XVIB siècle.
(4) V. Lespy, les So7'ciers dans le Béarn.
(o) De Lancre, Inconstance des mauvais anges.
(6) Floquet, Hist. du Pai'lement de Normandie, t. Y.
LA FOI DEMONIAQUE
tant que, si nous jetons seulement l’œil sur nos voisins nous les verrons tous fourmiller de cette malheureuse et damnable vermine. L’Allemagne n’est quasi empescliée à autre chose qu’à leur dresser des feux; la Suisse à cette occasion en dépeuple beaucoup de ses villages; la Lorraine fait voir aux étrangers mil et mil pouteaux où elle les attache ; et pour nous (car nous n’en sommes pas exempts non plus que les autres), nous voyons les exécutions ordinaires qui s’en font en plusieurs pays. La Savoye, car elle nous envoyé tous les jours une infinité de personnes qui sont possédées des démons, lesquels, estant conjurez, disent qu’ils ont été mis dans le corps de ces pauvres gens par des sorciers, prétend que les principaux que nous avons fait brusler ici, en Bourgogne, en estoient originellement sortis. Mais quel jugement ferons-nous de la France? Il est bien difficile à croire qu'elle en soit repurgée, attendu le grand nombre qu’elle en soutenait du temps de Trois-Échelles : je ne parle point des autres régions plus éloignées; non, non, les sorciers marchent par tout par milliers ; multiplient à terre comme les chenilles en nos jardins (1).
Dans les campagnes ignorantes et misérables, crédulité sans bornes; les récits les
(1) Henry Boguet, Discours des sorciers, préface. Lyon,
plus fabuleux, les plus invraisemblables, colportés en justice à l’appui des dénonciations.
Après le passage d’une sorcière dans une ferme du village d’Anthoison (1), on a entendu des bestiaux parler patois ; puis on les a vus danser au son d’un violon dont jouait le plus gros des bœufs, danse vertigineuse qui ne s’est arrêtée que lorsqu’on eut tué un serpent caché sous le seuil de l’étable (2).
La conviction était poussée jusqu’à la plus folle témérité :
En 1629, une nommée Benite, femme de Demenge Olim, de Lubine, avait dénoncé comme sorcière Marie, femme de Nicolas Arnoulf, du même village. Comme on hésitait à poursuivre, elle offrit de se constituer prisonnière jusqu’à la fin de l’information. L’accusée ayant subi la question sans rien avouer, elle faillit être condamnée elle-même.
Les populations affolées se plaignaient de la lenteur des procédures.
(1) Canton de Montbozon (Haute-Saône).
(2) A. Dey, loc. cit., p. 17.
LA FOI DÉMONIAQUE
Tel est maintenant, écrit un auteur du temps, le naturel du peuple que, si d’abord les magistrats ne saisissent, tourmentent et brûlent sur ‘ les premières clameurs, et que si l’on ne seconde son aveugle impétuosité, aussitôt vous entendez murmurer et crier qu’ils ne se trouvent pas en assurance, eux, leurs femmes et enfants, ni leurs amis (1).
Le peuple des villes n’était pas moins superstitieux que celui des campagnes, et la folie du jour les poussait parfois à des actes de férocité. En 1622, un rassemblement se forma dans les rues de Metz autour d’une femme qu’un passant avait désignée comme sorcière . Elle fut assaillie et massacrée à coups de pierres.
Les garnisons mêmes n’étaient pas rassurées. Pendant l’invasion des Guises, le cheval d’un archer fut effrayé par une longue corde que fabriquait, près de la porte Saint-Pierre, à Montbéliard, une femme au teint bronzé, Henriette Borne, cordière de profession. Le cava-
(1) Avis aux criminalistes sur les abus qui se glissent dans les procès de sorcellerie, par P. N. S. L, théologien romain {Cautio criminalis de Spée), traduit en français par F. B. de Velledor. (F. B. sont les initiales de F. Boudot, médecin à Besançon.)
lier éprouva une violente secousse et fut saisi d’un tel malaise qu’il put à peine rentrer son cheval à l’écurie : le même jour, ayant vu passer la cordière sous les fenêtres de la caserne, il se recula vivement, pâle comme un mort, et dit à ses camarades : « Mon Dieu, qu’est-ce qui sort de moi? Je suis ensorcelé. » Ces simples paroles répandirent l’épouvante autour de lui. Dès qu’il eut repris ses forces, il alla se plaindre au surintendant des églises. Il se produisit plus tard d’autres accusations plus précises. Henriette Borne fut condamnée et brûlée le 8 septembre 1617 (1).
Ceux qui, par leur situation et leur autorité, auraient dû rassurer les populations ignorantes, étaient les premiers à entretenir leurs préjugés et leurs terreurs. En 1600, le maire de Dole consigna sur les registres de la ville que le fléau de la grêle, qui, depuis deux ou trois ans, ravageait la contrée, était uniquement dû aux sorciers, la terreur du bailliage d’Amont.
(1) Tuetey, la Sorcellerie dans le jmys de Montbéliard ^ p.315.
LA FOI DÉMONIAQUE
Dans le Béarn, les seigneurs de la noblesse, non moins inquiets que leurs vassaux, se plaignirent de l’impunité accordée aux sorciers et réclamèrent, du procureur général près la cour souveraine, des poursuites plus actives et de promptes rigueurs (1).
M. Richet, dans son étude si remarquable sur les Démoniaques d’autrefois^ assure que la double terreur de la possession satanique et de la justice humaine cesse enfin au commencement du XVII® siècle (2); les faits, malheureusement, démentent cette assertion. Comment les esprits auraient-ils pu se calmer dans cette tourmente où tout prenait les couleurs de la sorcellerie?
Son spectacle est toujours présent.
Personne n’est en sûreté. Les plus forts tremblent devant la puissance ténébreuse du diable et de son armée. Dans tous les centres et tous les milieux, mêmes préoccupations et mêmes
(1) V. Lespy, Us Sorciers dans le Béarn, pp. 36-37.
(2) Richet, Démoniaques d' autrefois et les démoniaques
d'aujourd'hui,^.Z'è .
alertes ; les soupçons, l’espionnage, la triple crainte du démon, de ses adeptes et de la justice inexorable, épouvante universelle poussée jusqu’à la folie.
Pour n’être pas soupçonné, écrivait le premier traducteur François de la cautio ctiminalis de Spée, on 'faisait attention à la manière de tenir son chapelet, de prendre de l’eau bénite, de dire la messe, car tout cela pouvait devenir des indices. Certains prêtres n’osaient plus dire la messe, ou ne la disaient qu’en cachette et l’église fermée, de peur d’être remarqués et dénoncés par la population (1).
Une femme se plaignit à d’Argenson, quelque temps après son élévation au poste de lieutenant de police, qu’un abbé de Saint- Sulpice, d’allures singulières, l’avait ensorcelée au moyen de sucre et de morceaux de papier (2).
Bouchel rapporte un arrêt du parlement de Bretagne, par lequel, au commencement du xviP siècle, trois prêtres, sur la dénonciation
(1) J. -B. DE Yelledor, Double VIII, p. 15.
(2) D’Argexsox, Rapport 368. . i
LA FOI DEMONIAQUE
de leurs paroissiens, furent pendus et brûlés avec leurs livres (1).
Ces trois victimes auraient pu être aussi bien des accusateurs, car les prêtres, les moines, les ‘religieuses étaient au même degré que le peuple sous l’influence de la légende et la conception démoniaques. Nous ne voulons parler ni de la .pratique des exorcismes ni même des examens de conscience contenus dans les livres d’heures, sur la sorcellerie et la magie. Ces questions d’un ordre spécial ne rentrent pas dans le cadre de notre étude. Elle se borne ici à de simples constatations historiques : des superstitions grossières mêlées à des convictions religieuses, ladémonolâtrie, au culte des anges et des saints.
Dans son livre sur la possession des filles de Elandre, publié en 1623, Lenormand raconte l’histoire d’un confesseur et de sa pénitente, une nommée Maberthe, qui s’accusent mutuellement de rendre hommage au démon.
D’Argenson signale dans ses rapports un cer-
(1) Merlin, Répertoire^ au mot Sortilège.
tain abbé Aignant accusé (Tenseigner la magie à des élèves qui devenaient de dangereux charlatans.
Les épidémies démoniaques dans les couvents, qui ont fait tant de bruit et tant de victimes au XVII* siècle, seront l’objet d’une étude spéciale (1).
Parmi les exorcistes appelés auprès des Ursulines de Loudun (1628-1631), quelques-uns ont fixé l’attention des historiens.
Le Frère Surin, très estimé dans son ordre et dans le public, après un examen attentif de la supérieure des religieuses, déclara que la possession était effective et qu’il pouvait jurer que plus de deux cents fois les démons lui avaient découvert des choses très secrètes cachées en sa pensée ou en sa personne (2).
Le Père Tranquille qui le remplaça, un des plus fameux prédicateurs de son temps, attribuait à la rage du démon des pesanteurs de tête,
(1) En préparation, Les épidémies de sorcellerie au xviie siècle.
(2) De la Ménarday, Histoire des diables, p. 354.
(les embarras de mémoire, des serrements de cœur, mille sensations viscérales qui faisaient le tourment de sa vie. Un jour de Pentecôte qu’il devait monter en chaire, il fallut des sommations au diable pour que le religieux recouvrât la faculté de la parole.
On inscrivit sur sa tombe :
Cy-gît rhumble P. Tranquille, de Saint-Rémy, prédicateur capucin; les démons, ne pouvant plus supporter son courage en son emploi d'exorciste. Font fait mourir par leurs vexations.
Les moines qui l’assistèrent à sa dernière heure furent persuadés que le diable qui le tourmentait passa dans le corps d’un de ses compagnons.
Quand on administra l’extrême-onction au Père Tranquille, les démons, sentant l’efficace de ce sacrement, furent obligés de lever le siège, mais ce ne fut pas pour aller bien loin, car ils entrèrent dans le corps d’un bon Père, très excellent religieux, qui était là présent, et qu’ils ont depuis toujours possédé; lequel ils vexèrent d’abord de contorsions et agitations fort étranges et violentes, de tiraillements de langue et d’burlements très affreux, en redoublant encore leur rage à chaque
onction que l’on faisait au malade, et l’augmentant de nouveau à l’aspect du très-saint sacrement que l’on alla quérir (1).
On a vu des prêtres vénérables, sous l’empire des hallucinations, aller eux-mêmes audevant du supplice.
En 1660, un prêtre des environs de Besançon, -âgé de soixante-douze ans, se croyant en commerce avec le diable et poussé par le remords, alla se dénoncer lui-même à rinquisiteur. Voici la curieuse déclaration de ce prêtre telle qu’elle est consignée dans le procès-verbal de l’inquisiteur Symard à la date du 1®'’ août 1660 :
Qu’il y a des sorciers et des sorcières, mais beaucoup, en ce pays de Bourgogne et principalement dans sa paroisse ;
Que dans sa dite paroisse, il y a bien vingt enfants possédés de dénions, auxquels enfants il n’a pas conféré le baptême pour avoir manqué d’intention, et croit que fauté de baptême ils sont possédés de la sorte ;
Qu’il a' assisté dans les sabbats tenus et assemblées dans un verger appartenant à M qui est derrière
(l) De LA Ménard AY, loc. cit.
LA FOI DÉMONIAQUE
sa maison, dans un lieu dit la Bâtie et dans un autre, dit la Vaux, où il était porté autant de fois par un démon, environ les onze heures du soir, d’où il le rapportait autant de fois devers le coq chantant, et y a assisté tant de fois qu'il ne s’en souvient pas ;
Qu’il dansait à ces sabbats avec les autres assistants, au son d’un violon et d’un hautbois joués par des démons, buvait, mangeait, étant assis à table, du vin, ’du pain et de la viande qui sentaient mal, puis on .dansait pour une seconde fois, et après on allait adorer le démon, sous la figure d’un bouc, auquel on faisait offrande d’une chandelle verte et noire, qui jetait une lumière noirâtre; on lui baisait au derrière en même temps, et on allait dans les sabbats les mercredi, jeudi et samedi au soir;
... Qu’il est peut-être cause de la perte de plusieurs personnes, mais qu’il tâchera de les convertir s’il peut leur parler ;
Qu’il y a du feu et de la lumière dans les sabbats, au moyen desquels tousse peuvent connaître, que le démon défendait à tous de révéler ce qu’on y faisait, etc.
La crédulité publique était entretenue et surexcitée .par des récits elfrayants colportés aux veillées, par les livres, les prédications, les menaces d’excommunication lancées du haut de la chaire contre tous ceux qui ne dévoileraient pas les sorciers. Les dénonciations,
IS
les interrogatoires, les questions, les aveux arrachés par la torture, l’appareil des supplices augmentaient encore le nombre des croyants et des hallucinés.
Le sentiment religieux se mêlait d’une façon bizarre aux préoccupations démoniaques. On faisait des quêtes dans les églises pour subvenir aux frais de procédure et de déplacements. En 1659, une quête faite à Baume au profit de l’inquisiteur rapporta trois cents francs.
Des pèlerinages furent organisés pour obtenir la guérison des personnes plus ou moins atteintes de la griffe du diable.
Le pèlerinage de Saint-Maur, près Paris, fut institué dans ce but( l).
Un grand nombre de possédés se rendaient de toutes parts au tombeau de Saint-Claude (2). Henri Boguet, le grand juge de Saint-Claude, atteste le fait dont il a été témoin :
(1) L’abbé Lebeüf, Histoire du diocèse de Paris, t. V, p. 129 et suiv.
(2) D,-P. Benoit, Uist.de V abbaye et de la terre de Saint- Claude, t. II, p. 532,
LA FOI DÉMONIAQUE
Nous voyons, dit-i], arriver journellement, en notre ville, un nombre infini de personnes, lesquelles se se disent pour la plupart possédées par le moyen de certains vaudois et sorciers. J’efi ai vu pour mon compte ce que je ne puis apporter sans horreur, jusques à 45, qui assistaient à une procession, d’un seul petit village de Savoie nommé l’Harbergement.
Il décrit ensuite les mouvements convulsifs des démoniaques lorsqu’on les menait de force au tombeau de Saint-Claude, et qu’on leur faisait baiser les pieds du thaumaturge (1).
Beaucoup de possédés ou de gens qui craignaient de le devenir allaient s’agenouiller devant le Saint-Suaire à Besançon. Cette relique très vénérée, apportée à Vesontio par l’impératrice Hélène, mère de Constantin, était exposée dans l’église métropolitaine deux fois par an, le jour de Pâques, et le dimanche qui suivait l’Ascension. Les pèlerins y venaient en foule de tous les coins de la province.
En 1660, l’inquisiteur de la Franche-Comté ordonna une procession, non plus dans l’intérêt
(1) D.-P. Benoit, loc. cit.
de la santé publique, mais pour arriver à la découverte des sorciers (1).
Le résultat fut si heureux qu’on rendit des actions de grâces à saint Pierre.
Les memes idées, à défaut des mêmes pratiques, se retrouvent dans les pays protestants.
La Réforme a respecté et même affermi les croyances démoniaques. Les disciples de Luther ne pouvaient renier la foi du maître ; ceux de Calvin s’y sont complètement ralliés.
Les ardents calvinistes du pays de Montbéliard sont aussi crédules que les serfs du Jura (2).
En Suisse (3) et dans toute l’Allemagne (4), la démonolâtrie règne aussi bien que dans les campagnes de la Bourgogne et de la Franche- Comté (o).
Le lo octobre 1607 le consistoire de Genève
(1) Archives de Gy.
(2) Tuetey, loc. cit.
(3) Ladanne, les Possédés et les démoniaques au XVII<> siècle.
(4) Histoire du diable, Gustave Roskoff, professeur à la Faculté de théologie protestante de Vienne.
(3) Tuetey, loc. cit. — Gustave Roskoff, loc. cit. — Sotdan Hepp, loc. cit.
LA FOI DEMONIAQUE
décide « que, vu la multitude des démoniaques qu’il y a en ceste ville, il sera fait prières particulières es temples».
A la même époque, il prend des mesures d’ordre pour empêcher les démoniaques de troubler le culte et surtout la cérémonie de la Sainte- Cène où ils étaient souvent une occasion de scandale.
Les asiles des réformés sont infestés comme les couvents catholiques. Une épidémie convulsive, survenue vers 1673, dans la maison des enfants trouvés de Hoorn, fut attribuée à la malignité du démon.
Les sorciers protestants, au milieu même de leurs coreligionnaires, non plus comme hérétiques, mais comme les suppôts de Satan, ont leur histoire de persécution et leur martyrologe (Ij.
Des pasteurs zélés, dont on a retenu les noms, ont suivi les errements des inquisiteurs. La théorie du libre examen n’était pas admise
(1) Jean DiEFExnACii, loc. cit.
en matière de sorcellerie. François Kuiper compare les sceptiques à des athées,
Nicolas Puller a publié en 1698, à Rostock, un traité intitulé : Preuves indéniables de V existence des esprits] exemples obscènes de V émulation avec le diable.
L’ignorance, la misère, l’écrasement de la classe inférieure peuvent expliquer la persistance des préjugés populaires.
L’éducation du clergé et des couvents favorisait l’élan vers le surnaturel. On comprend que la Réforme ait laissé vivre l’ancienne superstition; mais comment le caprice et la mode, au milieu de la civilisation croissante, n’ont-ils pu s’en dégager?
L’élégance la fortune, le talent, le génie même ne sont pas des préservatifs suffisants.
Les gens du monde, la noblesse et la cour s’abandonnent au courant, et mettent l’art magique au service de leurs intrigues et de leurs passions.
Nos grands écrivains attestent la vogue des devineresses du temps.
LA FOI DÉMONIAQUE. 23
On se rappelle ces vers de La Fontaine :
Perdait-on un chiffon, avait-on un amant,
Un mari vivant trop au gré de son épouse.
Une mère fâcheuse, une femme jalouse,
Chez la devineresse on courait.
Il décrit l’arsenal burlesque de la sorcière :
Quatre sièges boiteux, un manche à balai Tout sentait le sabbat.
On s’adonnait avec passion à l’astrologie.
Un astrologue fut consulté à la naissance de Louis XIY.
L’abus était tel qu’une déclaration du 20 janvier 1628 défend « d’insérer dans les almanachs des prédictions illicites qui ne peuvent servir qu’à embarrasser les esprits faibles qui y ont quelque croyance ».
Le présent inquiétait encore plus que l’avenir, car les sorts pleuvaient de tous côtés.
Vers 1621, M™*" veuve de Ranfaing (Élisabeth), sujette à des crises hystériques, accuse le médecin Poirot, de Nancy, de lui avoir donné un maléfice.
Une possédée de Lorraine, AnneBouley, fut dénoncée comme avant secondé le docteur dans ses opérations magiques. ,!^Ialgré toutes les démarches faites en leur faveur, le malheureux médecin et la femme désignée comme complice périrent dans les flammes (1).
On lit dans les rapports de d’Argenson que le fils d’un fermier général se croit ensorcelé par les poudres et breuvages de sa maîtresse. La fille d’un autre fermier général est obsédée par un esprit. Sa manie est connue du public, et on vient la voir par curiosité. Son père n’ayant point consenti à la mettre dans un couvent, d’Argenson est obligé de défendre militairement sa demeure « et des personnes pleines de zèle s’entremettent pour supplier le cardinal de Xoailles d’employer l’autorité de l’Eglise pour conjurer l’esprit par des exorcismes »
On sait que la maréchale d’Ancre se livrait à des pratiques de magie et de sorcellerie, et fut brûlée en place de Grève comme sorcière
(1) Pithois, 1621.
LA FOI DÉMONIAQUE
(1617). Elle était accusée et fut reconnue coupable de s’être servie d’images de cire qu’elle conservait dans des cercueils, d’avoir fait venir des sorciers prétendus religieux, dits Amhroislens^ de Nancy, pour l’aider dans l’oblation d’un coq qu’elle faisait pendre la nuit dans l’église des Augustins et dans celle de Saint- Sulpice, etc.
M™® de Montespan était en rapport continuel avec les principales devineresses et magiciennes de Paris.
Le 23 janvier 1680, la cour et la ville apprirent avec stupéfaction que plusieurs des personnages les plus importants du royaume avaient été le matin même décrétés de prise de corps, sous l’accusation de magie et de tentatives criminelles, et allaient être déférés à un tribunal extraordinaire qu’on a appelé la Chambre ardente.
Un prince, Bourbon par les femmes, le comte de Clermont; deux des nièces de feu le cardinal de Mazarin, la comtesse de Boissons, surintendante delà maison de la reine, une Luxem-
bourg, dame du palais de la reine, la princesse de Tiiiguy, la marquise d’Alluye; la comtesse du Roure, Marie de La Mark, femme du mestre de camp de cavalerie du Fontet; la duchesse de La Ferté, la marquise de Feuquiëres; le mar^ quis de Thermes, l’illustre capitaine Bouteville de Montmorency, duc de Luxembourg et maréchal de France, tels étaient les noms mêlés à ceux de la Voisin, de la La Bosse, de la Vigoureux, dans une affaire mystérieuse où l’art magique par vengeance, par intérêt ou par curiosité, semblait avoir joué un grand rôle. On y voit figurer aussi quelques noms de bonnes familles parlementaires, la veuve du président Le Féron, la femme de M. de Dreux, maître des requêtes, etc.
Jean-Frédéric,prince de Saxe-Weimar(l 6fî8), s’occupait également de sortilège et de magie.
En 1643, le cardinal de Mazarin écrivait a févêque d’Evreux pour lui marquer sa satisfaction du zèle qu’il avait apporté dans un procès de sorcellerie (1).
(1) Voirla lettre dans Gardixet, Histoire de lamagie, p. 328.
LA FOI DÉMONIAQUE
En Allemagne, Rodolphe II était entouré d’astrologues et de devins, de magiciens et de sorciers. Il s’était fait tirer son horoscope par Tycho-Brahé, et l’apparition de la comète de Halley, en 1607, lui avait causé un grand effroi.
Jacques voulait exterminer tous les démons de l’Angleterre; il écrivit contre eux un livre en forme de dialogue, et leur fit jusqu’à la fin de son règne (1625) une guerre acharnée.
Charles III et Charles IV, ducs de Lorraine, avaient les mêmes préoccupations.
Charles III, malgré ses lumières et ses sentiments généreux, fut impitoyable à l’égard des sorciers.
Les magistrats à tous les degrés, chargés de les poursuivre, reçurent les ordres les plus sévères. En moins de quinze ans, huit ou neuf cents sorciers périrent sur le bûcher après avoir subi la torture (1).
Charles lY profitait de la crédulité publique
(1) Auguste Digot, Histoire de Lorraine, t. V, p. llîî et .suiv.
pour accuser ses ennemis de sorcellerie. Son règne est marqué par deux procès célèbres, celui d’André des Bordes (1625), et celui de Melchior de La Vallée (1631), sur lesquels .nous reviendrons plus tard.
Les écrivains de tous les rangs et de toutes les catégories se sont ralliés plus ou moins ouvertement à l’empire de Satan,
. Son prestige a pénétré jusque dans la haute littérature; il a influencé les philosophes, les savants, et troublé même des hommes de génie.
. M'"'' de Sévigné croit à la vertu de la poudre de sympathie.
La Bruyère, cet esprit si puissant, ne veut pas se prononcer sur les jongleries des sorciers.
La théorie en est obscure, les principes vagues, incertains, et qui approchent du visionnaire ; mais il y a des faits embarrassants, affirmés par des hommes graves qui les ont vus ou qui les ont appris de personnes qui leur ressemblent. En cela, comme dans toutes les choses extraordinaires et qui sortent des communes règles, il y a un parti à trouver entre les âmes crédules et les esprits forts.
LA FOI DEMONIAQUE
Malebranche , dans ses Recherches sur Ici vérité (liv. III, ch. vi), ne doute pas qu’il y ait des charmes, des sorciers, des sortilèges. Il fait cette seule réticence :
Les vrais sorciers sont aussi rares que les sorciers par imagination sont communs. Dans les lieux où l’on brûle les sorciers, on ne voit autre chose parce qu’on croit véritablement qu’ils le sont, et cette croyance se fortifie parles discours qu’on entend. Que l’on cesse de les punir et qu’on les traite comme des fous, et l’on verra qu’avec le temps ils ne seront plus sorciers.
Il a échappé à Michelet qu’un des plus grands génies du xvii° siècle appartenait à une famille de sorciers, et a sacrifié lui-même pendant quelques années à l’idole du jour.
Par Képler, dit Michelet, par Galilée, Descartes et Newton, s’établit triomphalement le dogme raisonnable, l'immortalité des lois de la nature. Le miracle n’ose plus paraître, ou, quand il l’ose, il est sifflé (1).
L’éminent historien oublie sans doute que Képler, qui avait remplacé Tycho-Brahé, son
(1) Michelet, la Sorcière, p. 282.
ami, auprès de Rodolphe II, abandonnait quelquefois ses hautes études pour s’occuper d’astrologie. Il avait composé, pour être agréable au souverain, un livre astrologique, intitulé : Somnium^ seu de astronomia lunari, ouvrage publié par son fils, médecin à Kœnigsberg, en 1634. Il fit paraître aussi des almanachs du même genre dont il s’excuse ainsi dans une de ses lettres :
Je suis obligé, pour ne pas désobliger Sa Sacrée Majesté, de faire et de vendre à sa cour des almanachs à prédictions, les seuls ouvrages qu’on y achète et qu’on y lise (1).
La mère de Képler, femme très violente et bizarre, fut accusée de sorcellerie et condamnée à la question par le juge qu’elle avait insulté. Elle n’échappa à la torture que sur les instances de son fils et grâce à l’intervention de
puissants amis (2).
(1) Voyez Lettres de Képler, imprimées en latin à Leipsik, 1718, in-fo,par les soins de Michel Gottlieb Haüschim, et sa vie, en tête de ces lettres.
(2) Vie de Képler en tête de ses lettres.
LA FOI DÉMONIAQUE. 31
La Sorbonne admettait l'existence des sorciers et le droit de les punir.
En 1609, Jean Filesac, docteur en Sorbonne, se plaignait même que l’impunité des sorciers en multipliât le nombre à l’infini. Il ne les compte plus par douze cents, ni même par cent mille, mais par millions (1).
Nicolas Putter publia en 1689 à Rostock, un traité intitulé : « Preuves indéniables de ï existence des esprits. »
En 1612, Jean Denhart, dans une thèse latine, soutenue devant l’Académie de Fribourg-en-Brisgau, De reorum ciistodiâ, traite des dangers de la sorcellerie et des moyens à employer pour la réprimer. Il met le sortilège au nombre des crimes atroces et dit qu’on peut mettre à la torture celui qui en est gravement soupçonné (2).
En 1662, des archevêques, évêques, docteurs de Sorbonne réunis à Auxonne où le
(1) Jean Filesac, De idolatria magica^ Paris, 1609. [Y, Merlin, Répertoire, au mot Sortilège.)
(2) Thèse imprimée à Fribourg-en-Brisgau en 1612.
roi les avait envoyés en qualité de commissaires pour juger de la possession de tout un monastère de filles, décidèrent « que tout ce que faisaient ces filles ne pouvait venir que du démon possédant et obsédant leur corps (1) ».
Dom Calmet, une des lumières et des gloires de l’ordre de Saint-Benoît à la fin du xviÈ siècle, parle ainsi des sorciers :
On ne 'peut nier que les princes, les évêques et les juges n’aient tenu en les poursuivant une conduite très sage et très louable, puisqu’il était question d’arrêter le cours d’une impiété dangereuse et d’un culte sacrilège, ridicule, abominable, rendu au démon, qui séduisait et perdait une infinité de personnes et causait dans l’État mille désordres réels (2).
Toutes les extravagances en fait de sorcellerie sont racontées avec conviction dans un livre d’une étonnante naïveté, la Piété affligée^
(1) Histoire maniLscrite du Quercy, par Guillaume de Malleville, sieur de Cazals, Bibliot. de la ville de Grenoble, n° 2997 (ancien numéro).
. (2) Dom Calmet, Dissertations sur les apparitions des anyes^ des démons et des esprits et sur les revenants et vampires de Hojigrie.
G. HAVARD Fils, Éditeur