‹ Les procès de sorcellerie au XVIIe siècleChapitre 3 sur 21 · PAR · texte numérisé non relu

PAR

Le Comte Paul VASILI

La Société de Berlin, augmenté de lettres inédites.

La publication de ce livre, qui commençait la série des Sociétés écrite par le comte Yasili, causa une joie profonde aux ennemis de l’Allemagne, et aux Allemands une stupéfaction pleine de colère. M. de Bismarck mit tout en œuvre pour connaître le comte Yasili. Il n’y parvint pas, et Adam possède seule le secret de cet écrivain, ou unique ou double, qui a pénétré dans toutes les cours, connaît tous les détails intimes de la vie des souverains d’Europe, toutes les familles royales et princières, tous les usages des cours, tous les hommes politiques, tout le mouvement des réceptions des hautes classes, toute la physionomie des mœurs des capitales.

La Société de Vienne, augmenté de lettres inédites.

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La Société de Saint-Pétersbourg, nouvelle édition revue et corrigée, augmentée de lettres inédites.

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La Société de Paris : Le Monde Politique.

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Chaque volume in-8°. 6 fr.

Envoi franco contre mandat ou timbres-poste

Evreux, Un. Hébissey, imp.

paru en 1652 en vertu d’un arrêt du parlement de Normandie (1).

L’auteur, le Père Esprit' de Bos-Roger, avait suivi de près l’épidémie des religieuses de Louviers et parlait en homme compétent.

A la suite de la même épidémie, du Pastis- Herembert, docteur aux lois, émit l’idée la plus bizarre qu’on puisse imaginer. Il prétendit que la lettre L, initiale du nom de Louviers, avait quelque chose de fatal ; quelle était l’initiale des noms des royaumes, des provinces, des villes, les plus fréquentés par les sorciers comme le Luxembourg, la Lorraine, le pays de .Liège, la Laponie, la Lithuanie, la Livonie, le pays de Labourd, Laon, Loudun, etc. (2).

Pour le même motif sans doute, à cause de la lettre L, de savants pasteurs luthériens ont fait une aussi large part aux sorciers que

(1) Lff Viétê affligée, ou discours historique et théologique de la possession des religieuses dites de Sainte-Elisabeth de Louviers, par le R. P. Espr.it de Bos-Roger, Rouen, chez Boullenger, 1632, in-4°.

(2) Extrait des singularités de la jjrovince de Normandie, par Du Pastis-Herembert, docteur aux lois ; manuscrit de la bibliothèque de la ville de Rouen.

les docteurs en Sorbonne, les capucins et leurs élèves.

Le pasteur Gisbert Yoët, qui professa pendant quarante-deux ans la théologie et les langues orientales à Utrecht, a donné dans son principal ouvrage (Selectæ disputationes theologicæ, 1648-1669, o vol. in-4°) dix espèces de preuves de la réalité des sorcelleries.

Il argumente de Fhistoire de tous les peuples et des arrêts rendus par des cours de justice sur les aveux mêmes d’un grand nombre de condamnés (1).

Le ministre François Perrault, avec certaines réserves, admet les mêmes théories. Il dénie seulement aux sorciers une partie des pouvoirs dont on les croit investis (2).

Le plus remarquable et le plus agressif des ouvrages sur la sorcellerie est celui de Jean Ellinger, diacre à Ahrbeilingen [Hexen Cop~

(1} Diefendach, /. c., cite une foule d’écrivains et de pasteurs protestants qui, dans leurs ouvrages et leurs sermons, affirment leur foi à la sorcellerie.

(2) Démonologie et traité des démons et des sorcières et de leur puissance et impuissance. Genèse, Pierre Aubert, 1565.

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pel). Il demande aux autorités, aux gouverneurs, aux fonctionnaires, de lapider, de déraciner, d’anéantir les sorciers et les magiciens jusqu’au dernier.

A côté de ces graves personnages, s’en présente un autre, beaucoup moins érudit, mais plus pratique et plus hardi, Yalentin Greterik, un amateur de sorcellerie, qui a joint l’action à la parole et aux écrits.

De 1662 à 1670, il a occupé et presque passionné l’Irlande et l’Angleterre. Il a raconté lui-même sa vie et ses miracles (1).

Greterik, d’une famille estimée et connue, avait été lieutenant d’une compagnie pendant la guerre d’Irlande. Il eut, en 1662, une révélation, confirmée en 166o, sur la manière de guérir certains malades en les touchant ; c’étaient des possédés, il suffisait d’en chasser le diable. Il connaissait le nombre des esprits, leur rang, leurs emplois, et se vantait d’entendre beaucoup mieux les intrigues des démons

(1) Account of his great and strange cures. London, 16GG, in-4°.

que celles des hommes. On venait à lui de toutes parts; les magistrats des villes et des campagnes le priaient de venir guérir leurs malades. On l’avait surnommé le prophète irlandais. Aussitôt que les démoniaques le regardaient ou entendaient sa voix, ils entraient dans de violentes agitations et souvent se roulaient par terre. Une de ses conjurations était celle-ci : « Esprit malin, qui as quitté le séjour des eaux pour affliger ce corps, je t’ordonne d’en sortir et de retourner dans ton ancienne demeure. »

Il était suspect au clergé, qui le considérait comme sorcier. Le roi voulut le voir, et lui fit ordonner par le comte d’Attington, secrétaire d’État, de se rendre à White-Hall. La cour, à part quelques esprits railleurs, fut émerveillée. Le duc de Buckingham, qui ne passait pas pour un esprit superstitieux, ayant une douleur à l’épaule, voulut être touché par lui. Saint-Évremond, qui était alors à Londres, nous dit, dans sa pièce intitulée : le Prophète irlandais, que quelques personnes ayant prié

LA FOI DÉMONIAQUE

M. de Cominges, alors ambassadeur de France en Angleterre, de le faire venir chez lui pour qu’on pût assister à ses prodiges, la foule des malades et des curieux fut si grande en son hôtel, qu’on eut beaucoup de peine à faire entrer tout le monde et à régler les rangs.

• En quelques années, il devint célèbre. Un médecin anglais, Henri Subbe, a publié ses cures miraculeuses. Greterik reproduit dans ses mémoires un certain nombre de certificats délivrés par des témoins oculaires, parmi lesquels figurent : le célèbre Bayle, Wilkins, Corwost, le théologien Patrik, etc.

Greterik n’était qu’un charlatan. Parmi les vrais médecins, et même les plus renommés, beaucoup attribuaient les troubles nerveux, les crises hystériques à des causes surnaturelles.

Les pièces des procès de sorcellerie forment la plus complète histoire de la névropathie. Chez les démoniaques d’autrefois comme chez les hystériques de nos jours, les hallucinations évoluaient selon certaines lois que la science

moderne a parfaitement déterminées ; mais où nous voyons des malades, un certain nombre de médecins apercevaient des sorciers.

Félix Plater, qui, pendant plus de cinquante ans, occupa une chaire de médecine à Bâle, sa ville natale, était considéré comme un prince de la science au commencement du xvii® siècle. Il avait visité les cloîtres, les prisons, les cabanons infects où étaient enfermés les aliénés, et suivi les procès de sorcellerie. Dans son livre sur la médecine pratique, dont Tépître dédicatoire porte la date de 1602, il dépeint admirablement les maladies mentales; mais il admet une folie démoniaque caractérisée par des signes spéciaux, distincte des autres genres de manie et de folie. (1).

Daniel Sennert (1572-1657), professeur de médecine à Witlemberg, dans ses savantes dissertations sur la folie et la magie, décrit une sorte d’extase provoquée par des influences diaboliques. Il reconnaît que les démono-

(l) Félix Plater, Praxeosmedicæ, Bâle, 1602, 3 v. in-8.

LA FOI DEMONIAQUE

làtres peuvent en réalité faire des excursions aériennes (l).

Un médecin, très estimé de ses contemporains, Jean-Christian Fromann, s’est rendu célèbre par son fameux livre sur la Fascination, divisé en trois parties. Il croit aux pactes avec le diable et à tous les prodiges attribués aux manœuvres delà sorcellerie (2).

Les docteurs Wecker, Baricellus, Ader, Cæsar, Saimasius, Fernel, Zacchias, Henri Decker, et bien d’autres, ont suivi les mêmes errements (3) .

Thomas Willis (1 621-1 67o), un des membres les plus distingués du collège des médecins de Londres, présenta des observations nouvelles sur les affections convulsives et les troubles fonctionnels. Dans l’exposé de sa doctrine, il consacre le principe d’après lecjuel le

(1) Sennerti opéra omnia, 6 vol. in-fo, Lugduni, 1676, t. II, p.393.

(2) Tractatus de fascinatione novus et singularis, in qiio, fascinatio vulffaris profligatur, naturalis confirmatur, et maqica examinatur (Nuremberg, 1673).

(3) Diefenbach, loc. cit., p. 169.

corps peut être occupé par des esprits (J).

Le docteur Nynauld semble être descendu aux enfers pour étudier la médecine.

Suffira à présent, dit-il, de montrer comme le diable fait telles illusions en deux principales manières : La première est en se glissant à cachette dedans la fantasie des hommes pour esmouvoir les humeurs et troubler les sens, faisant voir des choses estranges, non qu’à la vérité elles soient telles, car, comme j'a}" ci devant prouvé, il ne peut aucunement changer la nature des choses contre l’habileté naturelle que le Créateur leur a despartie.

Nostre but doncques est de parler des sorciers et esclaves du diable, auxquels le diable persuade telles choses par illusions assiduelles en leur troublant les sens et esmouvant les humeurs ou bien en vertu dequelque onguent qu’il leur donne pour s’oingdre le corps, luy toutefois s’y entremeslant secrettement, afin que n’estant aperçu, bn référé le tout à la vertu de l’onguent (2).

Aucoran, médecin qui n’est pas trop crédule, affirme D’Autun, a compté dans la seule Giiyen-

. (1) Cerebri Anatomia. imprimé en 1664.

(2) Delà Lycanthropie, transformations et extase des sorciers, par J. DE Nyna.uld, docteur en médecine. Paris, Millot, 1615, in-8o.

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ne trois mille personnes ayant la marque du démon.

Paul du Bé s’est distingué par une étude approfondie sur les maladies causées par les maléfices, elles moyens de les reconnaître (1), ouvrage approuvé par quatre célèbres médecins de la Faculté de Paris : Guylon, doyen, Guy-Patin, professeur royal, Fontaine et Mercenne. On en faisait encore féloge au xviiF siècle (2).

Jean de Lampérière, médecin ordinaire du roi à Rouen, qualifié premier médecin de la reine régnante (3), s’entêta toute sa vie à ne voir partout que des possédés et des magicien"s. Quelques religieuses de l’abbaye de Saint- Amand de Rouen ayant eu des attaques d’hystérie, il affirma qu’elles étaient possédées.

(1) Medicinæ theoriticæ medulla, seu medicina animi et corporis, ad atrophilum, M. Pauli Du Bé, doctoris medici opus, non modo pliilosopliis et medicis,sed etiam theologis per utile. Parisiis, apiid Edmundum Couterot, via Jacobœa, sub signo Boni Pastoris, 1671, cum privilegio et approbatione.

(2) Paul Du Bé, Medicinæ theoricæ medulla, etc. Paris, Ed. Couterot, 1677.

(3) Registre secret du II mai 1623.

D’autres médecins furent appelés et guérirent les malades. Magnart, son neveu, médecin fort en vogue à Rouen à cause de l’oncle, marcha sur ses traces, et soutint les mêmes théories. Consultés tous les deux dans le procès des religieuses de Louviers, ils déclarèrent qu’elles étaient possédées ou que nul ne l’avait jamais été. Leur rapport entraîna la conviction des juges et fit allumer plusieurs bûchers.

Si les médecins figurent souvent dans les procès de sorcellerie, il n’en est pas de même des avocats. Ils apparaissent à peine et n’ont pas dépensé leur éloquence au profit des accusés.

En 1640, Jacques Bonnefoy, procureur d’office de la baronnie de Belvoir, poursuivait comme sorcière une femme originaire de Surmont, Cathin Miget, veuve de Paris Bourgeois. Le juge, avant de prononcer la sentence, voulut prendre l’avis d’un avocat, Claude François N..., qui avait toute sa confiance et lui communiqua les pièces de la procédure.

Dans sa consultation, jointe au dossier

criminel, l’avocat examine l’affaire en fait, la discute en droit très longuement, fait une foule de citations françaises et latines et conclut à la culpabilité de la sorcière (1). La sentence de mort, prononcée le 13 septembre 1640, est copiée sur les conclusions de l’avocat.

Claude de Ferrière, avocat au parlement de Paris, jurisconsulte éminent, consacre, dans un de ses ouvrages, le Nouveau Praticien, plusieurs chapitres à la sorcellerie :

Le sortilège, dit-il, est une paction particulière avec le diable pour avoir pouvoir d’exercer la sorcellerie ou art magique avec renonciation expresse à Dieu. Ceux qui sont coupables de ce crime sont appelés sorciers, magiciens, devins et enchanteurs. Ils sont aussi appelés malefici, parce qu’ils sont ennemis du genre humain, l’art magique étant un pouvoir de nuire aux hommes, aux animaux et aux fruits (2).

Quant aux magistrats, ils ont souvent et hautement affirmé leur opinion.

(1) V. la consultation entière dans Perriciot, Preuves de l’état civil des personnes et de la condition des terres dans les Gaules dès les temps celtiques jusqu’à la rédaction des coutumes, t. III, p. 404 et suiv.

(2) Le Nouveau Praticien, 3° édition, Paris, 1G88, p.448.

De ïhoii, historien président, croyait au sortilège et à l’astrologie. Dans son Histoire universelle , en parlant de la conspiration contre Pierre-Louis Farnèse, duc de Parme, il fait intervenir un magicien qui prédit à ce prince sa mort tragique. Il ajoute que ce fut « un exemple très remarquable des effets de la magie » (1).

Jean Grivel, ancien conseiller au parlement de Dole, en a recueilli quelques décisions relatives aux sorciers, il les discute, et dit: « qu’il est certain que des maléfices et des sortilèges peuvent livrer les hommes à la possession du démon (2), qu’il n’y a rien d’impossible dans les faits révélés par les sorciers » (3).

Nicolas, ce vaillant conseiller du parlement de Franche-Comté, dans son livre admirable contre la torture, capitule sur ce point. D’après lui, c’est une marque très sûre d’ignorance de nier qu’il y ait des sorciers. « Si j’avais entre-

(1) De Thou, llist. univ., liv. IV.

(2) Jean Grivel, Decisiones celeberrimi Sequanonim Senatus Doloni (1618), Decisio XXXIII, n<> 3.

(3) Le même, Decisio XVII, n®» 47-48.

LA FOI DÉMONIAQUE

pris d’en prouver la perpétuité dès le commencement du monde, il ne me serait pas bien malaisé d’en venir à bout (1). »

Le président La Roche Flavyn,à Toulouse, montre les juges « protégés de Dieu, non seulement contre la puissance humaine, ains aussy contre la puissance diabolique et des malins esprits ».

Il va plus loin :

Les sorciers qui sont guidez et possédez par le diable peuvent esmouvoir et encliner les juges à pitié s’ils peuvent jeter les yeux sur eux les premiers; ils peuvent aussy se oster les fers des pieds et des mains (2).

Peut-être les sorciers pouvaient-ils davantage ! Bien des juges craignaient de tomber dans leurs pièges. Pierre Le Loyer, conseiller au présidial d’Angers, les rassure en ces termes :

(1) Nicolas, Si la torture est un moyen sûr à vérifier les o'imes secrets^ p. 153.

(2) La Roche Flavyx, Treize livres des parlements de France, \\y. III, ch. Lvii,§Icr.

Les sorciers, quelque rage diabolique qui les guide et quelque puissance qu’ils aient du diable qui les couvre de ses prestiges et leur donne une autre forme, tout cela devient à néant quand la justice paraît, que Dieu exerce en terre, par tous les hommes. Contre cette Justice, les sorciers, brilons ou herrburges, comme la loy salique les appelle, ne peuvent rien, ni leurs petits maîtres qui sont les diables. Les juges ne peuvent pas être charmés ; il est prohibé aux sorciers d’exercer leurs arts en leur présence, et peuvent les juges librement et sans crainte prononcer leurs sentences contre les coupables et convaincus (1).

Des magistrats, après avoir contribué à la destruction des sorciers par leurs sentences ou leurs écrits, avaient des doutes et des remords.

Quelques-uns consultaient leur confesseur ou des religieux habitués à assister les condamnés. Un de ces religieux dit en chaire, en plein auditoire :

Que les magistrats ne devaient pas craindre de poursuivre avec vigueur et sévérité les sorciers et les sorcières, étant bien certain que l’on n’en avait jusqu’alors exécuté aucun qui ne fût coupable (2).

(1) Pierre Le Loyer, Discow's et histoire des spectres et apparitions des esprits, anges, détnons et âmes séparées des corps se montrant visibles aux hommes. Paris, 160c, in-4°.

(2) F. B. DE Velledor, Douâtes XXX, p. 169.

LA FOI DÉMONIAQUE. H

Certains magistrats tremblaient quand même. On s’est amusé aux dépens des conseillers d’Aix d’une aventure comique racontée par des historiens sérieux (1). Le volumineux dossier de l’affaire Gaufridi était déposé sur le bureau de la Chambre du Conseil. Le conseiller rapporteur, M. Thoron, venait de lire les pièces les plus importantes. Les juges avaient été très frappés de la déposition de plusieurs témoins qui déclaraient que le prêtre sorcier, au retour du sabbat, rentrait par le tuyau de la cheminée. Tout à coup un bruit sourd et prolongé, une sorte d’écroulement se produisit dans la cheminée, et un petit homme noir apparut, les cheveux hérissés, agitant les bras comme s’il sortait du feu. Un cri de frayeur : « Le diable ! » et tout le monde en fuite. Le rapporteur, embarrassé dans le bureau, ayant fait un faux mouvement, se trouva en présence d’un ramoneur, qui se sauva à toutes jambes, craignant de tomber entre les mains de Injustice.

(I) Papon, Histoire générale de Provence^ t. IV, p, 430.

Des criminalistes se sont particulièrement consacrés à l’étude des sorciers.

La démonologie a eu ses spécialistes, qui ont déployé une science et une érudition merveilleuses.

On dirait qu’ils ont vécu dans la plus grande intimité avec le diable, et qu’il leur a révélé tous ses secrets. Ils connaissent ses mœurs, ses habitudes, son pouvoir, ses communications avec les hommes, ses artifices et toutes les lois de son pouvoir. Ils décrivent les monstruosités du sabbat, racontent les crimes des sorciers, indiquent les procédures à suivre, les peines à appliquer, et font, en les approuvant, le récit détaillé d’une foule de procès de sorcellerie, fondés presque toujours sur les mêmes accusations.

Le XV® et le xvi° siècle ont eu des démonologues devenus célèbres : Jacques Sprenger et son collaborateur, l’inquisiteur Institor (i), Jean Nider (2), le jésuite Del Rio, ancien con-

(1) Jacques Sprenger, Maliens male ficiorum. Lyon, 1584,

(2) Jean Nider, Formicarium demaleficis et eorum decep-

LA FOI DÉMONIAQUE

seiller du Parlement de Brabant (1 ), JeanAVier, médecin du duc de Clèves, qui croit aux arts magiques tout en combattant les abus et les cruautés des procédures (2), Bodin, avocat au Parlement de Paris, puis procureur du roi à Laon (3), Nicolas Rémy, procureur général de Lorraine de 1591 à 1599, qui assure avoir brûlé 800 sorciers ou sorcières en huit années (4).

Ma justice est si bonne, écrivait-il, que Tannée dernière, il y a eu 16 sorciers qui se sont tués pour ne pas passer par mes mains.

tionibus, qui se trouve imprimé dans la première partie du Maliens maleficum.

(1) Del Rio, Desquisitiones magicæ, Louvain, 1599; Mayence, 1624, in-4°. Duchesne en a donné un abrégé en français.

(2) Jean Wier, Histoire, disputes et discours des illusions et impostures des diables, des sorciers et empoisonneurs, nouvelle édition. Paris, 1888 (Delabaye et Lecrosnier).

(3/ Bodin, La Démonomanie ou traité des sorciers. Paris, 1587, in-4.

(4) N. Rémy, DœmonolaWæ libri très ex judiciis capitalibus nonagentorum plus minus hominum qui sortilegii crimen intra annos quindecim in Lotharingia capite luerunt, in-fol. Lyon, 1595 (plus tard autre édition in-8 à Cologne).

oO

Dans ses vieux jours, au commencement du xvii" siècle, il employa les loisirs de sa retraite à faire sur les sorciers un long poème fastidieux. Après une lourde tirade sur la difficulté d’arracher des aveux de la bouche des sorcières, il dit :

On croirait le démon en leur gosier placé,

Tant il se gonfle et tant le silence est gardé.

Mais déjà si l’on sait les verser sur le dos,

Et dans leur bouche ouverte infuser un peu d’eau ; Surtout de l’eau sacrée empruntée à l’église,

Une confession aussitôt est émise.

Les Grecs, en leurs tourments si raffinés, si forts.

N’en obtiendraient jamais l’aveu des moindres torts; Tous leurs poils tomberaient de leurs peaux ratissées Qu’on les verrait dormir sans crainte, déboutées.

Pour le sûr, le démon dans quelque coin caché. Conduit toute la scène avec autorité.

C’est lui qui leur impose une mâle constance ;

Et contre la douleur leur ferme résistance;

On sait qu’il est instruit des tourments préparés.

Et les en avertit en termes mesurés.

Qu’il leur déclare aussi la peine rigoureuse Qui suivrait de leur pacte une rupture honteuse ;

Qu’au moment que quelqu’une en danger de mourir, Et sous d’affreux tourments sur le point de trahir,

Il se rend auprès d’elle et lui donne courage.

LA FOI DÉMONIAQUE

ol

Lui promettant ses soins pour réparer l’outrage.

En ma présence, un jour, ce fait est arrivé :

Comme à mes questions, d’un air embarrassé,

La sorcière restait entièrement discrète,

Je soupçonnais près d’elle une cause secrète :

Elle baissait les yeux et puis les relevait,

Par ses gestes à soi du secours appelait.

J’exigeai la raison d’une si grande crainte La sorcière alors déposant la contrainte :

« Hélas! s’écria-t-elle en sa vive douleur.

Voilà de tous mes maux l’abominable auteur.

Il se tient sur ce mur, placé dans cette fente ;

Pour me couper la voix, il sème l’épouvante,

Des pattes d’un bomard ses mains ont le contour ; Dans la fente il s’avance et rentre tour à tour. Semblable au limaçon qui rencontre une borne Ah! voici qu’il recule avec sa double corne ! »

Lorsqu’on a la patience et le courage de se familiariser avec ces savants démonologues, de parcourir avec eux les cercles infernaux de la sorcellerie, on se sent oppressé, on a besoin d’air et de lumière; on aspire aux clartés du grand siècle; on ouvre avec avidité les livres qui portent à peu près les mêmes titres, qui traitent les mêmes sujets ; on espère trouver la révision des anciens procès et la réhabilitation

des victimes; mais on s’aperçoit bientôt que le nombre des sorciers et celui de leurs persécuteurs n’ont fait qu’augmenter, que les anciennes doctrines résistent aux efforts impuissants de la science : on retombe dans les mêmes ténèbres.

Parmi les spécialistes du xvii® siècle, la plus grande figure est celle de Pierre de Lancre, conseiller au Parlement de Bordeaux. Envoyé dans le pays de Labourd pour instruire les procès d’une foule de démoniaques que ne pouvaient plus contenir les prisons, il en fit brûler environ oOO et consigna ses observations dans deux ouvrages importants, écrits avec beaucoup de soin, qui lui firent une célébrité : Le Tableau de L inconstance des mauvais anges (Paris, 1613j. Le frontispice de cet ouvrage représente, dans la première édition, une scène horrible du sabbat, dessinée d’après les indications de l’auteur. De Lancre nous apprend que, de son temps, le diable avait poussé l’audace jusqu’à tenir ses assises aux portes de Bordeaux et au carrefour du palais

LA FOI DÉMONIAQUE

Gallien ; que ce n’étaient plus seulement comme autrefois des hommes vulgaires, idiots et nourris dans la bruyère, qui assistaient aux fêtes démoniaques ; mais bien encore des gens de qualité que Satan faisait paraître voilés dans la crainte qu’on ne les reconnût et qu’on ne les dénonçât au pouvoir.

2° V Incrédulité et Mescréance du sortilège pleinement convaincu^ où il est traité de la fascination^ de ï attouchement^ etc., in-4®,

Aux objections des incrédules qui nient le sortilège, il fait cette réponse :

Qu’il n’y a rien de tout cela impossible au démon, et que cliaque chose dont on accuse les sorciers se trouve confirmée par tant d’exemples notables, voire par leurs propres confessions, qu’il n’y a homme', pour docte ou ignorant qu’il soit, qui les puisse contredire .

Des confessions ! il en reçut de singulières au pays de Labourd. Il faillit être victime d’un complot diabolique, dont on lui a rapporté tous les détails.

Pendant notre commission, le sabbat se tint dans notre logis à Saint-Pé, comme nous le dirent le lendemain nos témoins, qui étaient dix-huit ou vingt enfants et filles de tous âges, depuis huit ans jusqu’à vingtdeux, qui étaient enfermés sous clef au-dessous de ma chambre cette même nuit, et alors que le sabbat se tenait sur la place de Bayonne (1).

Ces témoins lui firent des révélations effrayantes :

Le diable commença son entrée dans la maison par un acte dégoûtant et accorda ses faveurs à la Sansinena sur le seuil même de la porte. Après cela, le sabbat tint pendant plus de deux heures dans votre propre chambre, Delancre ; mais le diable, n’osant pénétrer aussi avant que les autres, se contenta de se tenir à l’entrée de l’appartement. Trois sorcières notables se glissèrent jusque sous les rideaux de votre lit, avec l’intention de vous empoisonner;

elles finirent par déclarer que tous leurs etïorts pour vous perdre n’amèneraient aucun résultat (2)...

Voilà ce que raconte sérieusement de Lancre et ce n était pas un esprit vulgaire.

J) De Lancre, Incrédulité et Mescréance du sortilège pleinement coni'aiacues,\).^^ et 547.

(2) De Lancre, V Inconstance des mauvais atiges, p. 1 LL

LA FOI DÉMONIAQUE

Homme du monde, laborieux jurisconsulte, écrivain distingué, son style élégant et facile touche parfois à l’éloquence. Dans son Livre des Princes^ il a émis des idées au-dessus de son siècle, et ne craint pas de dire que : La loi est au-dessus du roi.

En matière de sorcellerie il ne faisait que suivre l’opinion commune. Sa conviction était plus profonde parce qu’il avait constaté plus de faits, auxquels il ne pouvait donner d’autre interprétation que celle de la science et de la loi.

Au même rang vient Henry Boguet, le grand juge de Saint-Claude, l’exterminateur des sorciers. Il est trop connu pour qu’on s’y arrête longtemps.

Appelé à ses fonctions de juge par Ferdinand de Rye, le février lo96, il les exerça jusqu’à la fin de l’année 1616, et fut nommé conseiller au Parlement de Dole.

On l’accusait d’avoir fait périr I 600 sorciers. D’après le dernier historien de l’abhaye de Saint-Claude, qui a compulsé tous les regis-

très, le chiffre se réduit à 600 (1). Il faut lui en donner acte.

Quel juge actif, instruit, convaincu! et quelle érudition, quelle science de criminaliste ! Il connaît et cite dans ses ouvrages tous les démonologues qui l’ont précédé, et les complète par ses observations, fruit d’une longue expérience.

On prenait son avis dans les cas embarrassants. Au commencement du xv!!*" siècle. Salins et ses environs étaient infestés de sorciers. Le juge Romanet, chargé d’en purger le pays, consulta Boguet, qui répondit par Instruction pour un juge en faict de sorcellerie.

Son principal ouvrage est le Discours des sorciers^ qui a été traduit dans toutes les langues.

Ce livre, où Boguet rapporte et commente une foule de procès, est dédié à messire Antoine de la Baume, abbé de Luxeuil. Dans la préface, après avoir constaté que les sor-

(1) P. Benoit, Histoire de l'abbaye et de la terre de Saint- Claude, t. II, p. 554.

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cières sont plus nombreuses et ont fait plus de mal que les sorciers, il invite tous les honnêtes gens à travailler à leur destruction; il demande que « nous nous bandions tous unanimement contre ceste vermine infernale afin de ne pas la laisser \dvre >).

On a joint au Discours des sojxiers V Instruction dhin juge en faict de sorcellerie. La première édition, très soignée, parut à Lyon en 1602, chez Jean Pillehote, à renseigne du nom de Jésus,* avec approbation de quatre généraux dWdre. L’ouvrage est dédié à rarchevêqiie de Besançon, M. Ferdinand de Rye, prince du Saint- Empire romain, abbé de Saint-Claude, etc. Encadré de sonnets et terminé par un quatrain, il a l’aspect coquet et l’allure souriante d’un petit roman d’un auteur à la mode. Le mot ; fin de la table repose sur une jolie vignette, une tête de jeune femme éplorée, une sorcière sans doute, reposant entre deux cornes d’abondance remplies de fleurs et de feuillages.

Le dernier sonnet et le quatrain méritent d’être cités :

A Monsieur Boguet,

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