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Les processus généraux

Avec l'homme est née la pathologie. Victime ou témoin de la souffrance, l'homme s'est toujours efforcé d'observer les maladies qui le frappaient et de leur trouver des remèdes, fussent-ils empiriques. Les multiples manifestations, par lesquelles se traduisent les états morbides, présentent dans leur marche et dans leur origine un certain nombre de traits communs. Capable d'analyse et d'abstraction, l'esprit humain ne pouvait manquer de les apercevoir.

La description des symptômes, les raisons qu'on a invoquées pour leur développement ont varié suivant les époques, depuis les explications de la pure métaphysique, jusqu'à celles du matérialisme le plus grossier. Pour imparfaites que fussent les premières conceptions médicales, leur mise au jour traça l'orientation dans le dédale des notions accumulées par l'observation clinique. Ce fait, qu'un ensemble de phénomènes caractérisé par la douleur, la rougeur, la tuméfaction, la chaleur, faisait suite à beaucoup de lésions ou de blessures, quel que fut leur siège, ne pouvait passer longtemps inaperçu.

La connaissance des troubles communs à diverses espèces de maladies constitua les éléments d'une science nouvelle : la pathologie générale. A son aurore, celle-ci ne pouvait vivre que d'explications plus ou moins ingénieuses touchant la nature et la cause des maladies. La découverte de la cellule et de ses altérations pathologiques vint lui fournir le matériel pondérable où se trouvaient gravées les inscriptions d'une foule de désordres de la santé. Libérée des doctrines métaphysiques de l'humorisme ancien, la pathologie générale prit pied sur un terrain solide où elle s'avança rapidement. Bientôt son domaine déborda dans celui des autres sciences de la vie ; elle glana dans toutes les branches de la biologie et de la pathologie spéciale les matériaux qui pouvaient lui permettre de pénétrer la nature et de fixer les causes des états morbides; elle chercha dans l'expérimentation sur les animaux

PRÉ FA CE

la reproduction des altérations pathologiques analogues à celles de riiomme. Son but devint la découverte des lois naturelles qui président aux déviations de l'état normal et la mise en lumière des types des processus généraux morbides.

Dans Tétude des modifications de cet écjuilibre plus ou moins instable qu'on nomme la santé, la pathologie générale n'envisage ni la description, ni l'examen des particularités morbides, ni encore leur symptomatologie ou leur étiologie proj)res; ceux-ci rcssortissent au domaine de la pathologie spéciale.

Prenant pour point de départ les fonctions de chaque organe ou de chaque système organique, elle se préoccupe des déviations des processus de la vie, des pei-turbations fonctionnelles des tissus et des organes dans chaque état morbide. Dans son enquête sur l'organisme malade, elle aj)p]i(|ue les procédés d'étude qu'utilise le physiologiste à l'égard de l'organisme sain. C'est pourquoi les troubles vitaux des cellules et des tissus, ceux des grandes fonctions de circulation, de digestion, de respiration, de sécrétion et d'excrétion n'éveillent sa curiosité qu'en ce qui regarde leurs caractères généraux et non point leurs particularités, lesquelles résultent de combinaisons déterminées de symptômes, spécifiant telle ou telle forme morbide.

Entre la santé et la maladie n'existe pas une haute barrière. Normale ou pathologique, la Vie présente des manifestations du môme ordre et les sciences qui les étudient sont intimement liées les unes aux autres. La pathologie générale n'est que la physiologie de l'organisme malade ou physiologie pathologique, et son étude vient se placer naturellement entre celle de la physiologie normale et celle des pathologies spéciales. La science que nous trouvons au seuil de l'étude des diverses espèces morbides, ne peut donc séparer son domaine de celui de l'anatomie pathologique et de la sémiologie. Sa fondation fut lente, avons-nous dit, et précédée pendant fort longtemps par les acquisitions des pathologies médicale et chirurgicale qui lui servirent de tutrices. Sœur cadette de ces dernières, elle doit aujourd'hui prendre le premier pas dans l'enseignement de la médecine.

Quelle perte de temps pour l'étudiant qui pénètre dans un service de clinique, armé seulement des connaissances d'anatomie et de physiologie normales, ignorant presque complètement les déviations possibles du fonctionnement des divers systèmes organiques, et incapable de discerner les troubles fonctionnels, provocateurs des symptômes autour desquels gravite l'état général du patient !

PRÉFACE va

Si nombreuses sont les espèces morbides, si complexes leur manifestations, qu'il devient impossible d'étudier vite, d'assimiler et de conserver dans sa mémoire les connaissances qui constituent l'objet des pathologies spéciales, si l'on ne possède déjà des renseignements précis sur les conditions générales et les principes qui président à l'évolution des altérations fonctionnelles.

Le nombre des processus fondamentaux de la pathologie est restreint, nuiis leur enchevêtrement, leurs diverses localisations, l'intensité variable de leurs manifestations aboutissent à la création de formes et d'espèces morbides d'une incroyable multiplicité. Quels que soient l'organe ou la région atteints par l'inflammation, la gangrène, la dégénérescence amyloïde ou graisseuse, la trombose, l'embolie, l'intoxication putride ou l'infection pyémique, etc., l'essence même du phénomène pathologique ne varie pas. Les différences symptomatiques ne découlent que des particularités de structure ou de fonctions que les notions d'anatomie et de physiologie laissent comprendre. Une fois acquise la connaissance des processus pathologiques typiques et des altérations anatomiques, physiologiques et biologiques qui en découlent, une fois connues les causes qui président à leur développement, l'élève possède le guide précieux pour se diriger, conscient et attentif, dans l'étude des innombrables manifestations pathologiques. La nature d'une perturbation fonctionnelle, le résultat d'une altération d'organe, la réaction suscitée dans l'être vivant, ne peuvent lui échapper.

On s'est convaincu depuis longtemps que les descriptions schématiques des livres de pathologie interne ou externe ne suffisaient pas pour apprendre à l'étudiant la médecine pratique, c'est-à-dire l'art d'être utile au patient. Tout malade pose un problème de diagnostic où, parmi divers éléments, se détache un symptôme plus ou moins saillant. Gomment, sans une instruction de physiologie pathologique, établir un rapport exact entre ce symptôme et les phénomènes qui l'accompagnent, entre les fonctions de l'organe malade et celle des autres parties du corps? comment saisir le coefficient individuel de la morbidité et juger la résultante, c'est-àdire l'état général du patient? La réponse à une telle question n'est pas douteuse, et ce n'est plus aujourd'hui émettre un paradoxe que de dire : la valeur pratique d'un médecin, d'une part, et la qualité de ses connaissances en pathologie générale, d'autre part, représentent les deux termes d'une équation d'égalité.

Dans l'esprit du médecin, l'appréciation d'un symptôme ne peut se détacher de la vision intérieure d'une lésion d'organes ou de cellules

PRÉFACE

et des troubles fonctionnels qui en découlent naturellement. Il y a eu sans doute des praticiens utiles, aux époques où la pathologie générale n'existait pas en tant que science, et n'était représentée que par des conceptions métaphysiques plus ou moins erronées. C'est que, par la longue expérience, par l'observation attentive de beaucoup de malades, les médecins dont nous parlons avaient acquis une foule de connaissances en physiologie pathologique. Par l'analyse minutieuse des phénomènes isolés de la maladie, ils arrivaient à combler les lacunes de leur instruction médicale, à apprécier, au moins en partie, les traits généraux, c'est-à-dire l'état physiologique du malade. Mais combien peu de médecins parvenaient à cette maîtrise, d'élaborer par soi-même, en vertu de la seule expérience clinique, un ensemble de lois générales présidant à l'évolution de chaque maladie, lois générales, fruits d'hypothèses entachées souvent de métaphysique, souvent en opposition avec la réalité des faits, mais exactes dans un bon nombre de cas!

Dans le succès des praticiens « célèbres » de l'antiquité, comment refuser la part principale à la finesse d'observation de ces hommes et à la profondeur de leur esprit, sources véritables de leur popularité ? De telles qualités cérébrales ne sont pas un apanage commun, et faible était le nombre des médecins qui traitaient rationnellement les patients. La plupart, dépourvus de notions générales, ne s'attachaient qu'à la suppression des symptômes et, dans le résultat final des interventions, l'échec tenait plus de place que le succès. Les railleries de Molière furent-elles autre chose que l'expression géniale de la rancune du public ?

A l'étudiant en médecine de l'époque actuelle, la science livre des connaissances de physiologie pathologique nombreuses, coordonnées, contrôlées par l'expérimentation. Ces connaissances lui fournissent la méthode et les éléments d'analyse clinique; elles lui font saisir les manifestations morbides et l'inspirent dans un traitement rationnel. L'expérience du bon praticien, dépourvu d'instruction en pathologie générale, s'achetait autrefois par vingt ou trente années de labeur; elle est aujourd'hui à la portée de tout étudiant consciencieux et laborieux qui n'a abordé l'étude de la clinique qu'après s'être pénétré des éléments essentiels de la pathologie générale, de l'anatomie pathologique et de la sémiologie. Les progrès de l'art médical sont le fruit de l'enseignement du diagnostic , de la pharmacologie, de la thérapeutique, mais plus encore du perfectionnement de la j)hysiologie pathologique.

Science de la vie dans ses manifestations morl)ides, la pathologie générale est intimement liée à une autre science qui étudie les alté-

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