ENTRE COPAINS V
^ Gemant-Hefk, à Larmilcux. — Le contrôle
W Daubagne ne vaudrait pas un clou, c'est entendu... Mais j'ai quelqu'un qui interpellera pour savoir si la commission a vraiment refusé ce qu'elle avait formellement accepte d'abord...
Lagrath, inquiet. — Si vous faites ça, vous bouclez à tout jamais nos relations d'affaires, je vous en préviens... Or, vous ne pouvez rien sans moi...
Gemant-Heff, aimable. — Et réciproquement...
Lagrath. — Laissez-moi voir... tàter de nouveau le terrain...
Larmiteux. — Ça n'est donc pas définitif?. . . Pourtant tu n'as pas dit : « La commission ne veut rien savoir »... ce qui réservait encore l'avenir... mais tu as dit nettement : « La commission n'a rien voulu savoir... »
Lagrath. — Enfin, accordez-moi jusqu'à jeudi... vous pouvez bien faire ça?...
Gemant-Heff. — Et même jusqu'à lundi, i vous voulez... on fera inscrire la demande 'interpellation tout à l'heure, quitte à la étirer s'il y a lieu...
156 LBS PROFITARDS
Larmiteux, affirmatif. — Il y aura lieu... Il n'y a jamais d'intérêt pour un ministre à laisser la Cliambre mettre son nez dans ses affaires... Même s'il était honnête, ça pourrait être dangereux...
Gemant-Heff. — D'autant plus que je ne sais pas si Monsieur le Ministre a entendu que, l'autre jour, quand il s'est présenté à la tribune, de tous les cotés on appelait Azor...
Lagrath. — La popularité est le propre des médiocres... je ne la désire point!... [A Larmiteux.) Tu devrais pourtant comprendre que je cours des risques à ce jeulà... Insister... outre mesure... pour faire accepter des fournitures frelatées ou simplement douteuses, est un acte très grave... pour un ministre surtout... Ça pourrait me mener au bagne, tout simplement...
Larmiteux, paisible. — Tu vois... ton père avait tout de même raison quand il nous disait que l'Ecole Normale menait à tout...
Malentendus.
Chez la baronne de Réaumur.
Elle offre à ses habitués ce qu'elle appelle un « thé chantant » pour leur faire entendre « une jeune Norvégienne d'une grande beauté ». La Baronne aime à lancer des étoiles. Elles sont le plus souvent sans voix et sans talent, mais presque toujours d'une grande beauté.
La baronne de Réaumur, à Monsieur des Ramiers. — Eh bien?... Gomment la trouvez-vous?...
Monsieur des Ramiers. — Epatante... et si son ramage ressemble à son plumage...
Madame de Réaumur. — Vous allez en
^uger... J'attends que Monsieur Lagrath soit là pour la faire chanter...
Monsieur des Ramiers, étonné. — 11 va venir à cette heure-ci, Lagrath?...
Madame de Réaumur. — Mais... il me Ta promis... Ça vous étonne?...
Monsieur des Ramiers. — Ah ! Oui!... plutôt!...
Madame de Réaumur. — Pourquoi ça?...
Monsieur des Ra3iiers. — Parce qu'il faut que le Sous-Secrétariat des Conserves et Boissons soit une jolie sinécure, pour que son titulaire puisse venir à cinq heures du soir se balader chez vous... même pour y rencontrer des jeunes filles d'une grande beauté... (// rit.)
Madame de Réaumur, méfiante. — Pourquoi riez-vous?...
Monsieur des Ramilus. — Parce que je suis de bonne humeur... Ce n'est pas comme Monsieur Montbard, tenez!... (^4 Monsieur Montbard.) Pourquoi cette tête à porter le diable en terre?...
Monsieur Montbard. — C'est vous qui me lichez la frousse, avec votre façon d'insi-
nuer que le ministre ne viendra pas... Je ne suis venu que pour le voir, moi!...
Madame Montbard. — C'est gracieux pour Madame de Réaumur, ce que vous dites là !.. .
Monsieur Montbard. — Ma bonne amie, la Baronne est trop intelligente pour ne pas comprendre qu'un homme aussi occupé que moi n'a guère le loisir d'aller à des thés ou de prendre des distractions quelles qu'elles soient... {// regarde sa montre.) Il est cinq heures un quart, si Lagrath n'est pas arrivé à la demie, je file, moi!...
ISEULT-MORGANE, BARONNE d'AlBA DE La DÉ-
MOLiciON. [Elle entre dans un enroulement vaporeux de voiles et d'écharpes, et vient serrer la main de Madame Montbard.) — Merci de m'avoir conviée à cette fête charmante... [Elle promène autour du salon un œil inquiet.)
FoLLiGNY. — Si vous chcrchez le Grand Neutre, il n'est pas là...
IsEULT-MoRGANE, ETC., ETC., très sèche. — Je ne cherche rien...
FoLLiGNY. — Pardon... il m'avait semblé que...
leO LES PROFITARDS
Monsieur des Ramiers. — D'ailleurs, au cas où vous l'auriez vraiment cherché, le Grand Neutre, rassurez-vous... FoUigny se trompe... il est là...
^La belle Madame Treille regarde Monsieur des Ramiers et poutfe.)
IsEULT-MoRGANE, ETC., ETC., air indifféj^cnt. — Ahl... {Un silence.) Où ça?...
Monsieur des Rajmliers. — Dans le petit boudoir rose... {A la belle Madame Treille qui regarde encore et repouff'e.) Qu'est-ce que vous avez?...
La belle Madame Treille. — C'est vous qui en avez de bonnes!...
Monsieur des Ramiers. — Moi?... Pour-,
quoi?... ^
La belle Maj)ame Treille, bas. — Vousi lui dites qu'il est dans le petit boudoir | rose... {Iseult-Morgane s'éloigne.) Et elle ne • bronche pas!... Elle fait comme si vraiment^ elle le croyait. .. (Elle hausse les épaules.) Ellei croirait déchoir en se mettant au diapasonj de la blague...
Monsieur des Ramiers. — Mais ça n'est pas une blague... Il est vraiment là... La belle Madame Treille, air de stupeur,
— Il est là?... ?... ?... Le Pape?...
(Monsieur des Ramiers la regarde sans comprendre.)
Folligny. — Quai-je entendu?... Qui est-ce qui parle du Pape?...
Monsieur des Ramiers. — C'est Madame Treille... je ne comprends pas à propos de quoi?...
La belle Madame Treille. — Ah ! par exemple!... Mais c'est vous qui venez de dire qu'il est là... [Elle indique la pièce voisine.)
Monsieur des Ramiers, totalement ahuri,
— Moi?... Oh! ma tête!... J'ai dit que Louèche y est... [La belle Madame Treille écoute avec des yeux arrondis.) Ça n'a rien à voir avec le Pape, que je sache?...
La belle Madame Treille. [Sa pensée évolue plutôt péniblement et sans rapidité.) — Voyons?... Je n'y suis plus du tout... C'est
donc Monsieur de Louèche que vous appelez le Grand Neutre?...
Monsieur des Ramiers. — Pas moi... C'est Madame de La Démolicion qui l'appelle comme ça, quand son cœur lui parle en vers... A moi, Neutre tout court me suffit...
La belle Madame Treille. — J'avais compris que c'était au Pape qu'elle adressait l'invocation de l'autre jour... « Grand Neutre !... Bon Neutre, qui ne veut rien savoir... » Nous sommes d'ailleurs plusieurs qui avons compris comme ça...
Folligny. — Louèche a compris autrement, heureusement pour Iseult-Morgane, etc., etc..
Madame Desmarets de Saint-Gond. — Pourquoi la blaguez-vous?... Ce n'est pas de sa faute si elle s'appelle comme ça... On ne choisit pas ses noms...
Folligny. — Je suis pourtant bien sûr que c'est elle qui a choisi ceux-là... {Lagrath paraît.) Ah !... Voici Monsieur le Ministre des Conserves et Boissons qui fait son entrée... un peu tardive...
Monsieur des Ramiers. — Alors, nous
allons enfin entendre la jeune lille (Fiine graiide beauté !...
MoNsiKL'R Médard Lagrath, â demi-voix à la baronne de Héaii?nur. — Est-ce qu'elle est là?...
Madame de Réaumur. — Depuis longtemps...
Lagrath, bourru. — Ça veut dire que je suis en retard, ça?... Je le sais... Vous avez bien un coin oii on peut causer sans être dérangé?...
Madame de Réaumur. [Elle hésite pour la forme.) — Mon Dieu... oui... si on veut... relativement...
Lagrath, péremptoire. — Bon ! . . . bon ! . . . Ne vous donnez pas la peine de ruser... Je sais que c'est plein de coins comme ça chez vous... D'ailleurs, il ne s'agit pas cette fois de ce qu'on vous demande habituellement... Je voudrais simplement dire quelques mots à Madame de La Démolicion... Tous vos invités pourront nous regarder... Pourvu qu'ils ne nous entendent pas, c'est tout ce que je demande... Et soyez sûre que je saurai reconnaître...
Madame de Réaumur. [Elle iiidique une porte.) — Ici, c'est ma chambre... Entrez-y... Vous causerez pendant que notre petite étoile chantera?... Lavez- vous vue?... Elle est ravissante...
Lagrath, de plus eii plus péremptoire. — Ça m'est égal!... Je suis ici pour affaires... uniquement...
(Cinq minutes plus tard, dans la chambre de la baronne de Réaumur.)
Lagrath, à Iseult-Morgane, etc., etc.. qui entre. — Pardonnez-moi, Madame, de vous prendre quelques-uns de vos précieux instants... Mais comme, visiblement, vous évitez de me rencontrer... que je me suis présenté inutilement chez Wollûstling... (Mouvement d'Iseult-Morgane, etc., etc..) C'està-dire chez vous... pardon... l'habitude... Vous m'excusez?... et qu'il m'a été impossible de vous rencontrer, je me suis adressé à cette excellente Baronne pour qu'elle me procure l'entrevue dont j'avais besoin...
Iseult-Morgaise, etc., etc., les cils baissés, très jeune fille. — Mon Dieu, Monsieur
MALENTENDUS iôS
le Ministre, je vous remercie de la... sympathie que vous avez bien voulu, dans nos diverses rencontres, me témoigner... Croyez que cette... sympathie m'honore et me touche très profondément... mais je suis au moment de... d'orienter ma vie dans une direction qui me fait juger préférable d'éviter des rencontres qui... qui pourraient troubler l'eau de l'Océan très bourgeois où je vais m'embarquer bientôt...
jk Lagrath, très net. — Pardon... pardon, " Madame... mais il y a malentendu... malentendu complet de votre part... Là oh vous avez cru apercevoir chez moi un... disons un sentiment, pour être corrects... ^il n'y avait absolument qu'un intérêt... Veuillez m'écouter avec attention, je vous prie... Je suis pressé et je ne vous retiendrai pas longtemps... Demain à sept heures et demie, vous voudrez bien dîner au café de la Guerre, où vous trouverez une table qui vous sera réservée, et que vous reconnaîtrez parce qu'elle sera à côté d'une autre table sur laquelle seront des mimosas... Vous commencerez à dîner... Je viendrai
peu après m'asseoir à la table aux mimosas avec un monsieur... plutôt mal, je suis obligé de vous le dire tout de suite... Ce monsieur est le sénateur Trucard, président d'une commission... laquelle commission doit décider de l'acceptation d'une fourniture de guerre : Les Comprimés de mouton...
ISEULT-MORGANE, ETC., ETC.. — Mais...
Lagrath. — Laissez-moi finir, je vous en prie?... Au bout d'un instant que nous serons là, Trucard et moi, je vous apercevrai. . . je me lèverai... saints, reconnaissance... réunion des couverts... La table aux mimosas sera assez grande pour trois... Vous... plairez à Trucard qui vous a remarquée déjà... vous le reverrez en dehors de moi... et quand vous jugerez qu'il n'a plus rien à vous refuser, vous obtiendrez de lui qu'il fasse accepter les Comprimés de mouton... Vous lui affirmerez qu'il y a pour vous, à cette acceptation, un intérêt énorme... un intérêt de vingt-cinq mille francs...
1 s eult-M ORGANE, etc., ETC.. — Mais, Monsieur le Ministre, cette affirmation fausse...
Lagrath. — Pas fausse... Vraie... Elle sera vraie, vous entendez bien?...
ISEULT-iMoRGANE, ETC., ETC..
(Dans le salon.)
Monsieur Montbard, à Monsieur des Ramiers. — Vous n'avez pas vu Lagrath?...
Monsieur des Ramiers. — Si... Mais il s'est évaporé pendant que la jeune fille d'une grande beauté chantait... et chantait comme une seringue, il faut lui rendre cette justice...
Monsieur Montbard. — M'en f... ! mais j'ai à parler à Lagrath d'une affaire très urgente... Il faut absolument que je le retrouve... [Il s'élance dans le boudoir rose.)
Les cinq heures.
Monsieur des Ramiers et FoUigny suivent le boulevard Haussmann en causant.
FoLLiGNY. — Vous irez ?. . .
Monsieur des Ramiers. — Ah ! j' vous crois que j'irai !... Et vous aussi, je parie?...
FoLLiGNY. — Non... parce que je ne suis pas invité...
Monsieur des Ramiers. — Ça, c'est un détail...
FoLLiGNY. — Si c'était un mariage ordinaire, avec le grouillement de monde accoutumé, j'irais en curieux sans craindre de me faire remarquer... mais ils se marient dans la chapelle du Catéchisme devant quatre pelés et deux tondus...
Monsieur des Ramiers. — C'est juste...
Moi, je suis un des pelés parce que...
FoLLiGNY. — Parce que vous en avez le droit...
Monsieur des Ramiers. — Merci de me rappeler que je n ai même pas les cheveux blancs qui rendent les vieux messieurs respectables... ou soi-disant... (// rit.)
FoLLiGNY. — Non... ce n'est pas aux cheveux que je faisais allusion... Vous savez que la mère La Réole voulait inviter tout Paris?...
Monsieur des Ramiers. — Et se marier en blanc et avec un voile, peut-être bien?...
FoLLiGNY. — Ça, je ne sais pas... mais, pour le Tout Paris, j'en suis sûr... C'est Gemant-He(F qui a tiqué sur le ridicule... Toutefois, il n'a pas obtenu le huis-clos qu'il désirait... et l'on dit que Madame de La Réole a tenu à inviter tous ceux de «es anciens... amis qui sont à Paris pour l'instant...
Monsieur des Ramiers, incrédule. — Et vous n'en êtes pas?...
FoLLiGNY. — Mais non!...
Monsieur des Ramiers. — C'est vrai... vous êtes plus jeune que moi...
FoLLiGNY. — Oh !... si peu !...
Monsieur des Ramiers. — Non, pas si peu ! . . . sept ans ! . . . C'est énorme, surtout au point de vue qui nous occupe... D'ailleurs, ça ne veut pas dire que moi je...
FoLLiGNY. — Ah !... vous n'allez pas faire de la discrétion à propos de la mère La Réole, voyons?... Ça serait excessif... [Un silence.) D'autant plus que nous nous souvenons tous du temps où elle vous traînait aux Folies-Bergère, ou n'importe où, pour voir les lutteurs...
Monsieur des Ramiers. — Moi aussi, je m'en souviens!... J'avais ça en horreur... Elle, ça la mettait en joie, surtout quand il y avait ce qu'elle appelait de la tomate... Alors elle exultait... Mais elle était bien jolie, la mâtine !...
FoLLiGNY. — Elle est riche?...
Monsieur DES Ramiers. — Très... Elle aurait pu s'offrir mieux que Gemant-Heff...
FoLLiGNY. — 11 est beau garçon...
L Monsieur des Ramiers. — Il ne manque
pas de beaux garçons qui auraient épousé volontiers la mère La Réole...
FoLLiGNY. — Oh!... Croyez-vous?...
Monsieur des Ramiers. — Je crois... je suis même sûr... et des beaux garçons dont on saurait d'oii ils sortent... Celui-là, personne ne le connaît...
FoLLiGNY. — Si... Horty le connaît certainement...
Monsieur des Ramiers. — Il vous l'a dit?...
FoLLTGNY. — Non... au contraire, quand on le questionne, il affirme qu'il ne sait rien de rien de Gemant-Heff, mais qu'il suppose que c'est tout bonnement une fleur du pavé de bois qui a réussi... [Monsieur de Louèche croise Folligny et Monsieur des Ramiers.) Ah !... Voilà le Ron Neutre !...
(Monsieur de Louèche, qui avait d'abord continué son chemin, s'arrête et revient.)
Monsieur de Louèche. — Pardonnez-moi, je ne vous avais pas tout d'abord reconnus. . . Mais je ne veux pas vous arrêter par ce froid!... Vous alliez par là?... (// fait un mouvement pour se mettre en ligne.)
FoLLiGNY. — Par là... ou par ailleurs!... Je llànais quand j'ai rencontré Ramiers qui faisait comme moi... Alors, si vous aviez un but?...
Monsieur de Louèche. — Un but si on veut... Je vais tout bonnement prendre une tasse de thé chez la baronne d'Alba de La Démolicion...
Monsieur des Ramiers, étonné, — Chez elle?...
Monsieur de Louèche. — Mais oui... Pourquoi cela vous surprend-il?...
Monsieur des Ramiers. — Parce que je croyais qu'elle n'avait pas, pour l'instant, d'autre domicile que le Transatlantic Palace...
Monsieur de Louèche. — Mais si, elle a un petit pied-à-terre rue Mogador...
FoLLiGNY.— Tiens ! . . . Quelle drôle de rue ! . . .
Monsieur de Louèche. — C'est aussi une assez drôle de maison... Elle a sous-loué ce petit appartement à une amie, pour lui rendre service, m'a-t-elle dit... et pour y loger ses malles, jusqu'à ce qu'elle reprenne elle-même un véritable appartement après
la guerre et lorsque son devoir ne la retiendra plus à Tambulance... Vous devriez venir aussi prendre une tasse de thé chez la Baronne...
FoLLiGNY. — Je ne connais pas Madame de La Démolicion...
Monsieur des Ramiers. — Moi non plus...
Monsieur de Louèche. — Oh!... mais je suis sûr qu'elle serait très heureuse de vous recevoir...
FoLLiGNY. — Moi aussi, j'en suis sûr... seulement je ne désire pas aller chez elle...
Monsieur de Louèche. — Mais... y a-t-il donc un motif à cet éloignement que vous témoignez pour xMadame de La Démolicion... Est-ce qu'on ne doit pas aller chez elle?...
FoLLiGNY. — Vous, si ! . . . Tant que vous voudrez... Vous êtes étranger, et, par conséquent, tout à fait libre de connaître ulie Allemande si ça vous chante...
Monsieur de Louèche, ahuri, — Oh !... La baronne de La Démolicion serait-elle donc Allemande?...
FoLLiGNY. — Nous avous lieu de le croire, et alors, dans le doute...
Monsieur de Louèche. — Puis-je vous demander pourquoi vous croyez cette chose qui me surprend si fort?...
FoLLiGNY. — Elle vous surprend parce que un Suisse n'entend pas, aussi bien que des Français, l'accent tudesqued'Iseult-Morgane, etc., etc..
Monsieur de Louèche. — Pardon... Vous avez dit?...
FoLLiGNY. — J'ai dit Iseult-Morgane, etc., etc.. Ces prénoms simples sont ceux de Madame d'Alba de La Démolicion...
Monsieur DE Louèche. — Oui... je savais... Elle signe ainsi ses lettres et aussi les articles de journaux qui racontent sa belle campagne dans les Flandres... [Mouvement de Monsieur des Ramiers.) Vous disiez?...
Monsieur des Ramiers. — Rien... j'écoutais...
Monsieur de Louèche. — Je voulais dire que, comme Monsieur de FoUigny venait de me répondre qu'il n'était pas en relations avec la Baronne, j'étais étonné de voir qu'il l'appelait par ses petits noms tout court...
FoLLiGNY. — Tout courts, si on veut?...
N'empêche que j'ai manqué de tenue!...
Mais c'est pre'cisément parce que je ne connais pas personnellement Iseult-Morgane, etc., etc.. que je me permets cette familiarité de mauvais goût...
Monsieur de Louèche. — Ah!...
Monsieur des Ramiers, en lui-même. — Il est tué, le Bon Neutre!... [Haut.) Madame de LaDémolicion est d'ailleurs charmante...
Monsieur de Louèche. — Oh! oui... très charmante, en vérité... Elle a un profil d'impératrice... ou de déesse, si vous préférez?...
FoLLiGNY. — Je préfère... Ça se démodera moins!...
Monsieur de Louèche. — Ah!... [Un silence. Il cherche à reprendre le fil.) Elle est très... comment dire... très instruite...
Monsieur des Ramiers. — La Kultur... la fameuse Kultur!...
Monsieur de Louèche, qui suit de plus en plus difficilement la conversation. — Elle connaît très bien les dessous politiques... les petits secrets parlementaires... les histoires qui concernent les uns et les autres...
Mouvement de Follignij.) Vous ne croyez p;is qu'elle connaît ces ciioses?...
FoLLiGNY. — Mais si, je le crois... je crois môme qu'elle est payée pour ça...
Monsieur de Louèche, qui renonce à se mettre au diapason. — Elle chante avec une jolie façon, très enveloppante, et cajolante, et berçante, les lieds que j'aime... Elle fait très, très bien le thé et les petites tartines de pain beurré que je préfère... Elle me parle avec douceur... Enfin je passe, chaque jour à cinq heures, dans ce petit nid parfumé... un peu trop parfumé, peut-être, parce que ça me fait mal à la tête... des minutes charmantes et qui me donnent l'illusion que je ne suis pas un pauvre isolé, obligé de résider en France pour surveiller, pendant la guerre, les pays où sont mes propriétés, parce que, après tout, les Allemands sont à Noyon...
FoLLiGNY. — Vous retardez un peu...
Monsieur de Louèche. — C'est juste !... Pardon!... l'habitude!... Dans tous les cas, tant que les Allemands seront à un bout quelconque de la France, je ne considérerai
pas mes propriétés comme étant en sécurité... Alors, je suis forcé de séjourner à Paris... et la chère Baronne embellit mon séjour forcé... Et je peux dire qu'elle l'embellit à elle seule, car je n'ai encore jamais rencontré personne à ses cinq heures... Ah! si, pourtant, une fois, cette affreuse vieille dame qui s'appelle, je crois, la baronne du Mourillon... et qu'elle a l'air de connaître très intimement... à moins que ça ne soit une parente?...
FoLLiGNY. — Non... mais c'est une utilité...
Monsieur de Louèche. — Ah!... me voici arrivé, je crois... Décidément, vous ne m'accompagnez pas?..
FoLLiGNY. — Décidément...
Monsieur de Louèche. — Je regrette!...
(Il s'engouffre dans la maison. La concierge, debout devant sa loge, hausse les épaules d'un air apitoyé.)
Monsieur des Ramiers. — Il est en train de se faire rouler, le Bon Neutre...
FoLLiGNY. — Onne sait pas I...
Pinson.
Une ambulance très chic, installée dans un grand hôtel désaffecté. Dames de la Croix-Rouge ou Dames <( à côté », surtout à côté. Dans une grande salle, une trentaine de blessés. La plupart sont couchés. Quelques-uns sont levés et s'essaient à marcher, ou jouent aux dames, aux dominos, etc., etc.
C'est le jour des visites.
I Madame Montbard. [Elle entre éplorée et chargée de petits paquets, et demande d'un ton larmoyant à une infirmière quelle rencontre.) — Comment va mon lils?...
L'infirmière. [Une très jolie femme. Peinte
180 LES PROFIT ARDS
comme wie roue de voiture, la bouche sanglante, le nez blanc. La jupe au haut des mollets, l'air d'une figurante d'opérette. — ?... ?... ?...
Madame Montbahd. — Vous ne me remettez pas?... Madame Montbard... Mon fils Edgar [Elle indique un lit de l'autre côté de la salle.) est là... [Reprise de la voix tragique.) Comment le trouvez-vous?...
L'infirmière. [Elle a envie de rire.) — Je le trouve bien, Madame... Et lui aussi se trouve bien... [Elle rit.)
Madame Mombard, air rasséréné. — Ah !
tant mieux !...
(L'infirmière passe. Madame Montbard se dirige vers le lil de Notre fils Edgar.)
Notre fils Edgar. [Gras à lard et rouge comme une pomme à cidre. L'air hargneux.) — Ah !.. . te v'ià ! . . . C'est pas malheureux ! . . .
Madame Montbard, effarée. — Tu dis ça comme si j'étais en retard?...
Notre fils Edgar. — Dame!... Tu devais venir à trois heures...
Madame Montbard. — Eh bien?...
Notrl: fils Edgar. — Eli bien, il en est quatre... à part ça...
Madame Montbard, consternée. — Mon Dieu!... Que je to demande pardon, mon Chéri!... J'ai oublié de mettre ma montre à la nouvelle heure... C'est encore la faute de cette sale guerre si tu as attendu... [Air de tendresse inquiète.) Comment te trouvestu?...
Notre fils Edgar. — Te paie pas ma bobine, hein?... [Mouvement de Madame Montbard.) Mes deux voisins sont en balade... (// indique les lits vides, à droite et à gauche.) alors, pas la peine de faire du chichi...
Madame Montbard. — C'est vrai, celui de droite devait partir... Mais l'autre?...
Notre fils Edgar. — L'autre est levé... 11 est là-bas qui essaie sa quille... Celui de droite est parti, mais remplacé par un type odieux...
Madame Montbard. — Depuis quand?...
Notre fils Edgar. — Depuis ce matin...
Le v'ià assis à une table avec Madame d'Eglantine!...
Madame Montbard. {Elle regarde.) — Tiens!... oui!... Elle le connaît?...
Notre fils Edgar, de plus en plus hargneux. — Probable!... Ah! ça, je pense que vous n'avez pas l'idée de me faire rester plus longtemps dans cette boîte de malheur?...
Madame Montbard. — Mon Chéri, il est très nécessaire, pour que je t'obtienne ta croix de guerre, que tu aies l'air, non seulement d'avoir été blessé... mais encore blessé grièvement...
Notre fils Edgar. — Pourquoi dis-tu :
que « je t'obtienne » au lieu de « nous t'obtenions?... » P'pa ne marche donc pas?...
Madame Montbard. — Non... [Gênée.) Il est buté... positivement buté... {Un silence.) Tu sais comment sont les hommes?... Il t'en veut à présent de n'être pas allé au front... {Elle s'arrête court et regarde autour d'elle pour voir si personne n'a entendu.)
Notre fils Edgar. — Te bile pas... personne ne peut nous moucharder... Mais je veux rentrer à la maison, t'entends?... J'en ai assez d'être dans cette turne...
Madame Montbard, suppliante. — Mon Chéri, mon Chéri!... Tout s'est arrangé si bien... Cette coupure, que tu t'es faite en t'asseyant sur du verre cassé, a l'air d'une vraie blessure puisque le docteur s'y est trompé...
Notre fils Edgar. — Euh !.. . Euh ! ... J' me r demande, si il s'y est trompé tant que ça?. . . Tu lui as hurlé, au milieu de saniçlots qui m'effaraient moi-même, que je venais d'être blessé devant Soissons... qu'on m'avait évacué, et caetera pantoufle... Il n'a pas voulu te contrarier... Pourtant, quand tu lui as dit que tu voulais m'amener ici, il a insisté pour que tu me laisses à la maison... 11 t'a dit que je pouvais aller et venir comme si de rien n'était...
Madame Montbard, pratique. — Ne parlons pas de ce qui est passé... L'essentiel était que tu sois dans une ambulance... et tu y es... Dieu sait que ça n'a pas été sans peine !... Il m'a fallu inventer un tas d'histoires?... Enfin, c'est arrangé!... Pour le reste, laisse-moi faire aussi, mon Chéri, et tu auras ta croix de guerre...
Notre fils Edgar, narquois, — Avec une palme, ou avec deux?... [Il rit.) En attendant, méfie-toi de mon nouveau voisin qui va venir se recoucher. . Ça m'a l'air d'un type à éventer les mèches... Il a déjà flairé que je ne viens pas du front, je le parierais... C'est comme le xMajor... il m'a demandé des tas de détails... Alors je lui ai dit que je m'étais évanoui...
Madame Montbard. — Qu'est-ce qu'il vent de plus?...
Notre fils Edgar. — Rien... il voudrait au contraire moins... Il m'a dit : « Evanoui?... Alors, c'est de peur, mon garçon?... Car c'est pas cette griffe qui a pu vous faire perdre connaissance... » Tiens!... v'ià Madame d'Eglantine qui s'en va... et qui tique sur nous !...
(Madame Montbard regarde Madame d'Eglantine, et lui fait les plus gracieux saints.)
(Au milieu de la salle.)
La petite d'Eglantine. [Elle est debout devant un soldat qui veut se lever et qu'elle
force à se rasseoir.) — Non... restez tranquille !... Au revoir !... Je vais écrire à mon mari que je vous ai vu et que vous allez très bien...
Le soldat Pinson. {Un petit Parisien maigre et nerveux. Laid, mais drôle.) — Et que j'rapplique dans huit jours comme j'y avait dit... Les toubibs me T promettent... j'vas pouvoir rentrer tout d' suite dans mes croquenots qu'ils ont dit... Dites-y bien, pas, Madame, au Capiston?...
La petite d'Eglantine. — Oui... je vais lui écrire en rentrant...
Pinson. — Ah! bon sang!... G'que j'vais m'en faire d'ici là !... Quand j' pense à c'que son fourbi doit être moche d'puis qu'j'y suis plus !...
La petite d'Eglantine. — Non... faut pas vous en faire... Ce soir, je vais vous envoyer des cigarettes, et jeudi je reviendrai... Au revoir, Pinson...
(Poignée de main.)
Pinson. — R'voir, Madame!... et bien merci... Et bien des choses au Gapis... (//
se reprend.) au Capitaine,.. (Madame Montbar d redouble de sourires et de saluts.) Pardon... si c'est pas trop d'mander... Vous r connaissez, l' type qu'est là-bas avec la moukère?...
La petite d'Eglantine. — La moukère?...
Pinson . — Celle qui vous fait des signaux. . .
La petite d'Eglantine. [Elle rit.) Ah!... Oui... parfaitement... C'est son fils...
Pinson. — L'a été blessé, c'gros suiffardlà?...
La petite d'Eglantine. — Oui... on me l'a dit...
Pinson, incrédule. — C'est drôle !... Y veut pas causer d'sa blessure... Quand on y en parle, y s' retourne dans son plumard et y fait ç'ui qui roupille...
Une infirmière, à Pinson. — Voyons, il faut vous recoucher...
Pinson. — Voilà !... [A la petite d'Eglantine.) Core bien merci, Madame, à vous et au Capis... {Il s'arrête.)
La petite d'Eglantine. [Elle achève en riant.) — ... ton...
(El elle s'en va. Madame Monlbard l'arrête au passa^'^e et échange avec elle quelques mots pendant que Pinson se recouche.)
Pinson, à Notre fils Edgar, qui affecte de ne pas le voir. — Eh ben, Vieux !... on s'est fait des ch'veux en m'attendant, j' parie?... [Notre fds Edgar ne répond rien.) Mais as pas peur... me v'ià rev'nu pour toujours !...
(Madame Montbard vient se rasseoir.)
Notre fils Edgar, bas. — Tu lui as demandé?...
Madame Monthard. — Oui... C'est l'ordonnance de son mari... il a été blessé en allant ramasser un camarade... Elle dit que c'est un héros, naturellement...
Notre fils Edgar. — Tout le monde est un héros... à condition de ne pas avoir de nerfs... (// s'allonge dans son lit et fait une grimace.)
Madame Montbard, douloureusement, inais très haut. — Ta blessure te fait souffrir?...
Notre fils Edgar, à demi-voix, tournant le dos à Pinson. — C'est les bandes de dia-
chylon que me met l'infirmière qui me tirent... Elle dit qu'il faut bien serrer la plaie pour qu'elle ne se rouvre pas, la rosse !...
Madame Montbard, bas. — A propos de ça, tu ferais mieux de ne pas lui dire que tu vas très bien, à l'infirmière...
Notre fils Edgar. — Je ne leur parle jamais...
Madame Montbard, très bas. — Pourtant, tout à l'heure, quand je lui ai demandé en arrivant : « Gomment le trouvez-vous?... » elle m'a répondu : « Je le trouve bien... et lui aussi se trouve bien... » Et elle a ri... Gomment le saurait-elle si tu ne le lui avais pas dit?...
Pinson. — Vous savez... vous gênez pas pour moi... Ça m' dérange pas qu'on cause fort...
Madajvie Montbard, qui juge plus habile d'être aimable. — Mon fils parle bas parce qu'il est très affaibli...
Pinson, à Notre fils Edgar. — D'où c'est qu' t'es amoché, Vieux?... [Notre fils Edgar indique l'endroit d'un geste vague.) Ah!
mince !... G'est-y un oIjus ?... {Notre fils Edgar fait signe que oui.) Ben, vaut coro mieux l'avoir là qu' dans T portrait, pas vrai?... {Notre fils Edgar lui tourne le dos sans répondre.) Tu dis rien?... Décidément t'es pas un pot'...
Madame Montbaud, has. — Qu'est-ce qu'il dit?...
Notre fils Edijar. — Je ne sais pas... je ne comprends pas... Depuis ce matin c'est au moins la troisième fois qu'il me dit ça... 11 m'a d'abord demandé si j'étais un pote... et puis il a déclaré que je ne suis pas un pote... et je ne sais pas ce que c'est qu'un pote...
Pinson. — Dis donc, Vieux?... à quelle heure qu'on s'en met dans l' cornet?...
Notre fils Edgar, très sec. — Je n'en sais rien !...
Pinson. — Oh ! la la, ce ton !... Mince de magnes I... Sois béard, on te bondira pas sus l'poil de force...
Notre fils Edgar, exaspéré. — Avez-vous fini?...
Pinson. — Mossieu voussoie les camaros?. . ,
Et il veut faire croire qu'il vient d' là-bas... Eh! va donc, flemmard... Ganeur!... Genou creux !...
Madame Monte ard, ahurie. — Genou creux?... Qu'est-ce que c'est encore que ça?... [A une infirmière.) Pardon, Madame?... Qu'est-ce que ça veut dire, «genou creux ?... »
L'infirmière, lair gracieux. — Ça veut dire embusqué...
Madame Montbard. —
Préludes.
Rue Mogador. Dans l'appartement de V\'ollûstling-, momentanément sous-loué à Iseult-Morgane, baronne d'Alba de La Démolicion.
Un arrangement hâtil' et de mauvais goût n'a pas changé beaucoup Taspect de l'appartement. Quelques fleurs d'une fraîcheur douteuse. Un vilain feu de charbon dans une grille. Sur une table le goûter — plus copieux qu'appétissant — est préparé. Un parfum canaille et violent lutte vainement contre l'odeur de poussière et de tabac qui flotte dans l'air.
ISEULT-MORGANE, BAROMNE d'AlbA DE La
Démolicion. i^Elle a ce quon appelle un
(( déshabillé d'intérieur », très toc, mais habile. Tunique juive en voile de soie orange brodé d'acier, sur un dessous de satin d'un jaune éclatant, La tunique, ouverte en carré, dégage bien le cou qui est encore très beau. De longues manches, fendues jusquà l'épaule, s'ouvrent et se referment à chaque mouvement, laissant voir la blancheur des bras, mais dissimulant leur lourdeur. Doubles stores et doubles rideaux.) — Partez, je vous en prie, Monsieur de Louèche va vous trouver ici comme l'autre jour, et vous avez vu le nez qu'il a fait?...
La baronne du Mourillon, Vair et la mise d'une marchande à la toilette qui a eu des malheurs. — Je m'en vais, ma Petite, je m'en vais... quoique... si ce que vous me dites est exact... je ne gêne pas beaucoup ses épanchements...
ISEULT-MORGANE, ETC., ETC.. (Elle huUSSB
les épaules.) — Il n'y a pas de quoi blaguer. . . Evidemment, Monsieur de Louèche demeure convenable... relativement... On ne peut pas lui en vouloir de sa correction... Madame du Mourillon. — Je ne lui en
PRELUDES... 193
veux pas... C'est son allaire et la votre... D'ailleurs, c'est un Neutre...
IsEULT-MoRGANE, ETC., ETC.. [Elle regarde la pendule.) Il est cinq heures moins deux minutes... Vous allez voir qu'il va arriver !...
Madame du Mourillon. [Elle abandortne avec regret le fauteuil oh elle est assise littéralement dans le feu.) Voilà !... je pars !... Ça n'est pas pour mon plaisir que je suis venue par ce froid, vous pensez?... Mais Lagrath s'impatiente... il prétend que si vous n'obtenez pas la chose de Trucard avant mardi, il sera trop tard... Et je vous dirai, entre nous, qu'il me paraissait disposé tout à l'heure à se mettre en chasse d'une autre intermédiaire pour mener l'affaire à bien... Alors, c'est vingt-cinq mille balles que vous perdrez, ne l'oubliez pas...
IsEULT-MoRGAiNE, ETC., ETC., énervée. — Soyez tranquille, je ne l'oublie pas !...
Madame du Mourillon. — Et avec le
Neutre?... toujours rien de nouveau?...
IsEULT-MoROAiNE, ETC., ETC.. {Elle piétine.) ?... ?... ?.
Madame du Mourillon. - Je veux dire...
il ne vous propose rien de... formel?...
IsEULT-MoRGANE, ETC., ETC.. - De précisément formel... non... On le devine très timide... Il n'est pas encore tout à fait en confiance... Je sens qu'il craint, en prononçant le mot de mariage, de voir mon indépendance se cabrer...
Madame du Moumllon. - Prenez garde que ce ne soit pas plutôt la sienne qui se dérobe, d'indépendance... {Un silence.) Et voyez Trucard le plus vite possible, croyezmoi... .
ISEULT-MORGANE, ETC., ETC.. — Je lUl ai
envoyé un mot tout à l'heure au Sénat, pour lui demander de me mener ce soir au théâtre... Au revoir !... [Elle pousse Madame du Mourillon dehors et vient se rasseoir.) Ouf .. [En elle-même.) Pourvu qu'elle ne rencontre pas cet imbécile dans l'escalier !... S'il croit qu'elle vient souvent chez moi, ça lui déplaira... car il n'y a pas à dire... elle marque plutôt mal... {On entend le timbre.) Ça y est !.. . il l'aura rencontrée ! . . .
Use FEMME DE CHAMBRE, trop habillée, mais
PRÉLUDES... i9r
mal tenue. Elle entre en coup de vent, l'air effaré. — Madame!... C'en est un autre!...
IsEULT-MORGANE, ETC., ETC.. [Elle ne €0771-
prend pas.) — Qu'est-ce que vous dites?... Le sénateur Trucard. [Age incertain. Laideur vraiment repoussa7ite . Une tête énorme ^ suif far de et presque sans nez, placée sans cou sur un corps a77\orphe. L'air d'un melon posé sur une boiiie. Très i/itelligent d'ailleurs. Publiciste et hom77ie d'affaires remarquable, do7it un important groupe de ti^afiquants de guerre a su s'assurer, à coups d'argent, le co7icours précieux. Trafique également pour son propre co77ipte et, sous couleur de pat7notis7ne, mène une campagne de dépression qui lui procure des bé7iéfices louches et monstrueux. Gobé par les imbéciles de la politique, auxquels il inspire une admiratio7i inconsciente et stupide, parce qu'il a une faconde excessive et une facilité que /'o;i croit sienne. Un des hom77ies du jour.) — C'est moi!... je force la porte, parce que j'ai remarqué que votre soubrette hésitait à me rouvrir... (Iseult-Morgane, etc., etc., d'abord déconcertée de voir entrer Trucard, lui
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tend sa main qu'il baise.) Alors, c'est ici chez vous?... (Il promène un œil surpris autour du salon, qui hurle piteusement avec la robe trop somptueuse.)
ISEULT-MORGANE, ETC., ETC.. [Elle a VU
l'œil surpris.) — Non, certes, ce n'est pas ici chez moi !... J'ai sous-loué ce pauvre logis à une amie pour lui rendre service, et aussi parce que je voulais avoir un petit coin où me reposer hors du Transatlantic Palace... Au moment de la guerre, je cherchais l'appartement idéal et je ne l'avais pas encore trouvé... Je suis partie... laissant au garde-meuble mon mobilier, qui y est toujours... pour Spa, oii la guerre m'a surprise. . . C'est alors que, infirmière à Bruxelles d'abord, et prisonnière des Allemands ensuite, j'ai...
Trucard. (// coupe avec impétuosité, pour ne pas avaler un nouveau récit des exploits accomplis (( dans les Flandres » — comme elle dit — par Iseult-Morgane, etc., etc..) — Je viens en hâte... pressé, bousculé comme toujours... vous dire que vous êtes exquise de m'avoir réservé votre soirée, et que je