‹ Les progrès économiques de la Grèce [microform]Chapitre 2 sur 28 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Il n'est pas nécessaire de présenter aux Français qui suivent

les études économiques, M. A. Andréadès, professeur d'économie politique à l'Université d'Athènes, membre de la Société d'économie politique de Paris* M. Andréadès est célèbre depuis longtemps comme auteur de la seule Histoire de la Banque d'Angleterre qui ait été écrite. Maître de la langue française, comme de sa langue maternelle, il a publié des étudfts très intéressantes ; entre autres une étude sur la Marine marchande grecque^ dans le Journal des Économistes en igiS, et une étude sur les Finances helléniques pendant et après la guerre daZ/canîçae, publiée dans le /ournal des Économistes en igi^^.

Il a produit en grec de nombreux et importants ouvrages : ^ne Histoire de la dette grecque, et un ouvrage considérable sur V Administràtion financière des Vénitiens en Grèce, dont il a puisé les éléments dans les archives de Venise, de Gorfou et de Zante. La guerre n'a pas ralenti ses travaux. Il a publié, en 19 15, un volume sur lies Idées financières d'Aristote et de VÉcole péripatéticienne, ely en 1917, le premier volume de VHistoire des finances grecques depuis Vantiquité jusqu'à nos jours.

L'auteur nous fait espérer que dès qu'il aura achevé cet ouvrage, il en donnera une traduction française.

Nul ne peut traiter avec plus de compétence et de maîtrise les questions financières et économiques qui concernent la Grèce. Aussi l'étude sur les Progrès économiques de la Grèce depuis quarante ans, publiée d'abord dans le Journal des Économistes (janvier et février 1919)1 mérite*t-elle la plus sérieuse attention.

M. Andréadès Ta concentrée sur la question agricole. C'est la moins connue à l'étranger. Il aurait fallu se référer à des

I. Il en a été fait un tirage à part avec préface de M. Raphaël-Georges Lévy. (Librairie Félix Alcan.)

tr LES PROGRES Éoatmaqvm de la gkèce

documents grecs : et, au moins pour la France, parmi les bacheliers, il y en a peu qui puissent lire à livre ouvert une page de grec ancien et encore moins une page de gr«e moderne.

En i835, la population, en Grèce, n'était que de i3 habitants par kilomètre carré : en 1907, elle était de 4i, aujourd'hui elle doit être de 45. Au moment de la gue rre du Péloponèse, quand la civilisation grecque atteignit son plus grand épanouissement, la totalité de sa population, y compris les esclaves et les enfants, n'atteignait que ^9 habitants par kilomètre carré. La densité actuelle est encore faible ; mais il faut nous rappeler que la Grèce, telle qu'elle avait été constituée depuis 1827 était un pays de piètre valeur.

Au point de vue agricole, depuis quarante ans, la culture du raisin sec a décuplé; la culture du tabac présente un progrès analogue; la vigne et l'olivier, les cultures classiques, ont continué à prospérer ; la valeur des céréales produites dans l'ancien royaume a passé en trentequatre ans (de 1881 à 1916) de 5o à i5o millions de francs, au prix antérieur à la grande hausse qui a été la conséquence de la guerre. Jusqu'à l'annexion de la Thessaiie, en 1881, les plaines ne représentaient que 12 p. 100 de la superficie totale. Encore aujourd'hui, elles ne dépassent guère 20 p. 100.

Il y a des plaines grecques ; mais elle n'appartiennent pas à la Grèce. Elles sont en Thrace et dans la province de Smyrne. Cependant les Grecs y sont en majorité. A part les siècles dits classiques, le centre de la vie grecque était concentré en lonie, patrie d'Homère, de Thalès de Milet, d'Hérodote, puis autour de Gonstantinople, siège pendant douze siècles de l'empire grec; et une très grande partie des agriculteurs grecs se trouve en Thrace e| en Asie Mineure.

Il a été de mode, dans certains milieux, d'ppposer le Turc agriculteur au grec marin et négociant. Mais en Macédoine, les trois quarts les propriétaires étaient musulmans et faisaient cultiver par des métayers qui devaient payer les agents de police employés à les terroriser. Dans la Turquie d'Asie, le musulman a continué de labourer avec une pointe de fer su bout d'un bois, là où les Grecs et les étrangers ne lui ont pas appris à se servir d'instruments plus perfectionnés : et avec son fatalisme résigné, il se contente le plus souvent de ne cultiver que la partie de la propriété, qu'il juge indispensable à son existence, laissant le reste à l'abandon.

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M. Andréadès montre, en s'appuyant sur le témoignage peu suspect de Lord Garlisle (A diary in Greck and Turkisk waters, p. 77), que les grands propriétaires turcs eux-mêmes préfèrent faire cultiver leurs domaines par des Grecs plutôt que par leurs coreligionnaires.

On verra (ch. iv), les progrès réalisés en Thessaiie depuis son affranchissement (1881). Ils prouvent l'aptitude agricole des Grecs. La population, qui était, en i88i,de 290000 têtes est aujourd'hui d'environ 5ooooo. Le prix des terres a triplé. Le paysan thessalien, jadis serf dans les ichiflicks turcs, est aujourd'hui en grande majorité petit propriétaire libre. Et cet affranchissement économique, complément de l'affranchissement politique, est dû non seulement à l'intervention de l'État, mais aussi à l'initiative des paysans qui rachètent la terre. On doit noter aussi que la Grèce y a supprimé la dime, impôt foncier détestable, mais fort productif et qui, pour cette raison, a été maintenu par les Anglais e n Chypre et avait été porté de 10 à i5 p. 100 par les Autrichiens en Bosnie-Herzégovine. Les puissances alliées peuvent donc être certaines que si elles s^ttribuent aux Grecs des territoires que dominent encore les Turcs, loin de laisser les terres en friche, ils leur donneront un plus haut degré d'utilité.

Mais il y a d'autres considérations qui exigent que les Alliés ratifient les propositions qui leur ont été présentées avec tant de clarté par M. Venizelos

La nation héllène comprend, au moins, 8 a5o 000 personnes dont 4300000 vivent en liberté dans le Rovaume de Grèce ; I million sont dispersées dans divers pays, mais 3 000 000 de Grecs irrédîmés, dont 73* 000 en Thrace, 1 694000 en Asie Mineure, réclament la liberté de se réunir. Renan a donné du besoin national cette définition : « Le besoin de vivre ensemble. » Et à coup sûr, unis par le sang, par la langue, par les aptitudes, par les traditions, les Grecs de l'Asie Mineure, reliés par l'Archipel à la Grèce européenne, doivent reconstituer une Grèce affranchie du cauchemar ottoman.

L'intégrité de l'Empire ottoman fut affirmée solennellement au Congrès de Paris qui suivit la déplorable guerre de Crimée. Mais Lord Derby disait» en 1876: « Nous avions garanti, il y a vingt ans, à l'homme malade, qu'il ne serait

* I. Voir le Mémoire de M. Venixeloa. Journal de< UilUnes, 97 jeftvier*

9 février. '

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pas tué, mais nottS n'avouspu lui garantir qu'il ne se suici- <lerait pas. ».

Depuis cette époque, il a commis plusieurs suicides dont

il a été sauvé plus mal que bien; le dernier est définitif.

Le gouvernement turc, depuis plus de deux siècles, n'a •été qu'un foyer de coafliU entre l^s grandes nations européennes, soigneusement entretenus parles politiques comme Abdul-Hamid qui finit par le livrer à l'Allemagne. Les repré- ^ sentants des Jeunes-Turcs en sont devenus les vassaux. La Turquie n'est pas une nation : elle n'a pas de gouTernement.

Ceci étant incontestable, on nous parle du rôle religieux -duaultan. On nous dit qu'il est le khalife et que Constantinople est le siège du khalifat. Ce titre n'a jamais été admis ni par les mahomélans sunnistes ni par les mahométans shia. On a pu juger de l'impuissance religieuse du sultan quand il a proclamé la guerre sainte. Maintenant que Médine et la Mecque sont affranchies de son pouvoir, il ne pourra même plus s'intituler « protecteur des deux saintes places ». Des Turcs font de Stamboul, Islambol, la cité de l'Islam, tandis que l'étymologie de ce nom est grecque : « eis Tèn Pôlin, •dans la ville ». Avant la guerre, on y comptait approximativement 8^àooo liabitants» dont 3iS4ooo OUo«aans« soit une minorité.

Ni Constantinople ni les détroits ne peuvent rester en possession des Ottomans. La gestion de Constantinople par un 430xidominium perpétuerait l'état de trouble et d'intrigues dont Constantinople a été le théâtre *. Son administration et la police des détroits doivent appartenir à une seule nation; •et il y a une nation toute préparée à remplir ce rôle.

Pourquoi aller chercher au loin quand la Grèce est là P Le mot d'annexion a été supprimé par la Coaférence de la paix. Soit. Qu'elle désigne la Grèce pour assurer la sécurité et la liberté de l'accès à la mer Noire. La Ligue des nations en fera son mandataire.

Les Slaves ne peuvents'opposer à cette solution. Milioukof, 'Cn parlant de l'occupation de Constantinople par la Bussie, a donné un prétexte aux Bolcheviks pour le renverser et, avec lui le gouvernement provisoire. La Grande-Bretagne a eu pendant'longtemps pour politique de fermer les Dardanelles à la Russie. Elle ne peut avoir maintenant que la politique de

1. V. Yves-Guyot, les Garanties de la paix, t. 1. Liv. IV, ch. v. La Sainte Alliance pour les Turcs. — Liv. Vi, ch. nr. Im Protoelettn de TEmpire -ottoman et la menace de guerre en i84o, p. tQk.

LBS PROGRÈS éctUrOMIQUES OE LA GRÈCE

TU

la porte ouverte. Toute la question pour elle est de savoir si la Grèce peut donner des garanties suffisantes. La manière dont le peuple grec a soutenu pendant la guerre son grand homme d'État, Venizelos, peut inspirer confiance.

La libération de l'hellénisme doit être la solution de la question d'Orient, et ce sera une solution définitive.

Le général Pranchet d'Espérey finissait la lettre qu'il écrivait, le 7 décembre 1918, à M. Véuizelos sur la conduite de l'armée grecque en Macédoine par ces mots : « Les enfants se sont montrés dignes des ancêtres. » Ils se sont montré» héroïques dans la lutte suprême pour l'émancipation hellénique, mais les Grecs ne représentent pas la civilisation guerrière. Ils représentent la civilisation économique. Nous venons de voir le résultat de leurs aptitudes agricoles. Les grandes maisons de commerce et les grandes banques, instituées par eux dans le monde, depuis de longues années, montrent la capacité de leurs fondateurs et de leurs successeurs.

Dans la crise actuelle, la Grèce a restreint les émissions de papier non couvert. Son change, quiétaitde i65p. 100 en i^oi, était tombé, en 191 1, à 99. Pendant les deux guerres balkaniques, il n'a pas dépassé le pair. Il est resté autour du pair pendant les deux premières années de la grande guerre. Encore aujourd'hui, il a l'avantage sur beaucoup de pays y compris la France.

Pendant chacune des deux années de la guerre, la Btarine marchande a rapporté de 200 à 3oo millions à la Grèce. Mais elle est la nation qui, proportionnellement, a le plus souffert de la guerre sous-marine; 46 p. 100 de ses navires ont été torpillés, tandis que la Grande-Bretagne n'en a perdu que 42 p. 100. Pendant les deux premières années de la guerre, les armateurs grecs étaient autorisés à vendre leurs navires : la marine marchande grecque, qui jaugeait à la veille de la guerre 960000 tonnes, n'en jauge plus aujourd'hui que 297 000. *

La plupart des navires furent ou sont au service de la Grande-Bretagne et de la France. La marine grecque aura donc sa part d'indemnités.

Ce sont les îlea qui font les marins. Elles n'ont pas plus manqué aux Grecs qu'à la Grande-Bretagne, à la Norvège et au Japon. Les marins grecs ont toujours été renommés pour leur habileté, leur audace, leur sobriété et le bon marché de leur navigation.

LES PROGRES ECONOMIQUES DE LA GRàCB

Si grandes qu'aient été les récentes pertes maritimes subies par la marine grecque, la Grèce a maintenant des capitaux. On peut s'attendre que, dans deux ans, elle pourra acheter des navires disponibles; car certaines nations en auront trop. Il ne suffit pas de construire des navires pour constituer une industrie maritime. Il faut des marins et des hommes qui connaissent l'art des armements. On peut prévoir que la Grèce deviendra rapidement une des grandes puissances maritimes du globe.

Si elle peut exploiter du charbon, elle pourra avoir aussi une industrie. Mais elle fera bien de ne pas chercher à la développer d'une manière factice par des droits de douane Je crois qu'il y a fort à rabattre de l'opinion de M. Ellis Barkeri, citée par M. Andreadès. L'agriculture continue d être la plus grande et la plus florissante industrie du monde, celle qui provoque le plus grand commerce.

La Grèce, attachée à son agriculture, à sa marine et au commerce, régénérera ces contrées de la Macédoine, de la rhrace, de l'Asie Mineure stérilisées par les Osmanlis et deviendra une puissance économique dont la prospérité sera M ne garantie de paix.

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