CHAPITRE IV
Les progrès de la Thessalie depuis sa libération.
Avant-propos
Lord Salisbury déclarait officiellement au Congrès de Berlin que la Thiace et la Macédoine étaient aussi grecques que la Thessalie et l'Epire dont la haute assemblée allait s'occuper plus spécialement. Si le noble lord n'avait pas garanti quelques semaines auparavant Tintégrité de la Turquie d'Asie, il aurait sans doute ajouté à la liste des provinces hell^ig^es le vilayet de Smyrnc et certaines autres région».
Les philhellènes ont généralement insisté, pour soutenir les droits de l'hellénisme, sur la composition ethnologique des provinces grecques irrédimées. Il est certain que, si la théorie des nationalités est appliquée aussi intégralement en Orient que dans l'Europe centrale, tout autre argument devient superflu. Mais il n'est peut être pas inutile de montrer que — en ce qui concerne les Grecs tout au moins — l'application de la théorie des nationalités veut dire non seulement droit, mais aussi progrès ; qu'elle satisfait également celui qui cherche avant tout la justice et celui qui tient compte aussi du développement, matériel.
La preuve vaut d'autant mieux la peine d'être faîte que la Grèce h'f po encore donner sa mesure en Macédoine. Le dépècement — il n'y a pas d'autre mot —de la Turquie d'Europe a apporté un profond bouleversement dans les traditions économiques et commerciales de légions qui formaient un tout depuis cinq siècles. Les difficultés se sont accrues par la politique des Jeunes-Turcs qui provoquèrent. des
u» pnocaÈs écoNOiiiQUES db la grècb
persécutions en masse en Thrace et en Asie Mineure, tandis qu ils incitaient les Turcs des province» perdue» à quitter le pays.
Quand je visitai en juillet 1914, pour la cinquième fois la Macédoine, une nouvelle vie à l'européenne était en train de succéder à rancienne vie turque ; douie moi» à peine s'étaient écoulés depuis la paix de Bucarest et j'admirais la rapidité du changement. Mai» mon Toyage n'était pas terminé que la guerre européenne éclatait. La Macédoine en subit le contre coup plus qu'aucune autre région du monde, l'est de la France excepté.
Pour voir donc ce que la Grèce peut faire dans une province réunie à la mère patrie, et ce qu'elle aurait fait en Macédoine, il faut voir ce qu'elle a fait dans une province délivrée en 1881, la Thessalie.
Là aussi les débuts furent difficiles, car. répétons-le, un pays qui a été cinq siècles sous le joug turc a besoin d'une période de transition pour se mettre à un régime de liberté politique et économique. Des esprits chagrins qui visitèrent Larissa ou Trikkala au lendemain de l'annexion firent entendre des critiques que nous avons quelquefois entendu formuler depuis au sujet des provinces délivrées en igiS. Mai» peu à peu les récriminations s'appaisèrent, et tout ce que les ennemis nombreux, variés et puissants que compte l'hellénisme purent faire, ce fut de passer sous silence l'œuvre réalisée par la Grèce en Thessalie. On nous permettra de la rappeler ici.
Pour montrer combien la Thessalie turque diffère de celle de 1918, il suffirait à la rigueur de reproduire la belle étude dans laquelle Melchior de Vogué rébuma ses impressions de voyage». On y verrait une province sans porls, sans routes, sans sécurité, sans petite propriétaires; un pays potentiellement riche, en fait misérable où la conversation roule uniquement sur les bandes à éviter et la quantité de quinine à prendre, car le brigandage et le paludisme infestent le pays «.
A la description de Vogué, on opposerait une description de l'Etat actuel. Mais nos lecteurs ne sauraient attendre d'un professeur de sciences économiques, écrivant dans une langue étrangère, qu'il rivalisât avec le « Chateaubriand de la troisième République» ». On souffrira donc que je me borne à des faits et à des chiffres :
Et pour ne pas donner à la présenteétude une longueur démesurée, je donnerai d'abord les preuves les plus palpables des progrès de la Thessalie et indiquerai ensuite le» facteur» les plus importants desdits progrès.
■ 1 Cf lo ThessaUe (Re«uc (îes Deux Mondes, janvier 1S79).
a. ELorrconvient-il d'ajouter que les autorités étaient .impu^s^antej . contie les bandits et que le» pharmacieu» vendaient de la quinine plus ou moins » sophistiquée »• 3. Jttlea Lemaitie.
LES P^OOeàs iC^WMUQUBS 0£ OilàOS
^ U façon la plus simple d'établir si un pays a progressé ou oon, ceit d'examiner sa population (progrès généraux); le prix des tecm (progrès agricoles) ; la situation de Tinduitrie (progrès urbains).
1° L'augment(Uion de la popukUion
Les progrès de la popuUtion, de i88i à 1907, se résument dans le tanlean suivant :
Augmen-
Moyenne de
Recensement
Recensemeat
tation
Taugmentatioa
ArroDdissMiieiiti.
totale.
annaôUe.
Arta (Epiie)
Larissa (Thessalie). .
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Volo »
Trikkala »
Karditsa »
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TotaL
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Pour comprendre 1 importance de ces chilîres, il £aut considérer : • 1° Que la moyenne de l'augmentoUon annuelle : 1,72 p. 100, n'est dépassée que dans un seul État en Europe, la Belgique (2,08 p. 100) et que même dans les pays, où la population s'accroît le plus rapidement, elle dépasse rarement i,5o p. loo *.
a" Que l'augmentation aurait été plus rapide qu'en Belgique même, •ans la guerre de 1897, la longue occupation turque qui s'ensuivit, et les craintes que suscitait l'éventualité d'un nouveau conOit gxeco-tax«: toujours imminent à cause des quesUons de Crète et de Macédoine.
3* Que le dernier recensement date de 1907. Depuis lors, la population des provinces délivrées en i88i a dù, d'après les calculs les plus modérés ^ dépasser ôooooo âmes.
Dans les pages qui suivent nous insisterons plus particulièrement
Q '-.Vo^^'^'^eJ'ï^es chiffres concernant la période décennale 1903-1009 • Serbie, i 56; Prusse, i 54; Roumanie, i,5i ; Bulgarie, i,48; Hollande, lig- Saxe, 1,39 Dans la plupart des grands Etats, elle tombe en dessous de I p. 100 : Grande-Bretagne 0,87 ; Espagne, 0,69; Italie, 0,66; Fran<ie. 0.16.
a. Selon les données de la science statistique qui applique à la poDAlation les procèdes qu on emploie pour trouver l'augmentation, d'un caoital sur la base de l'intérêt composé, une augmentation de 1,72 p. 100 car an sur une population de 422 0 .0 âmes, donne plus de 100000 âmes en onze ans. De plus, il faut considérer que la libération de la Macédoine a délivré la Tbessalie du cauchemar d'une invasion et de l'insécurité qui est la conséquence fatale du voisinage d'une frontière turque La poDulation a dù suivre l'essor économique du pays . fyfuidwon a au
un nuKwte économuèim ns ut gbècb 4$
sur les progrès de l'agriculture et âe l'industrie. Les pcogrès du commerce * peuvent à la rigueur être établis par seule l'augmenUtkm de la population urbaine (cf. les tableaux du cbap. I")-
a* VmgmenUUion du priât de la terre
Ce serait enfoncer une porte ouverte que de montrer que la hausse du prix de la terre est le signe le plus tangible des progrès agricole» d'une province. Pour ce qui est de la Tbessali^ , on peut suppléer à l'absence de statistiques officielles par des renseignements de première
main.
M. D. C. Tsopotos, la plus haute autorité en matière de choses thessaliennes*, m'écrivait le a juin 19 18 ce qui suit: « A la veille de la libération de la Thessalie, les domaines (tchiflicks) se vendaient dansla province de Larissa au prorata de 10-12 drachmes par stremme. Par suite d'une hausse constante, ce prix avait doublé ou triplé, dès avant la hausse des denrées qui a été une des conséquences de la présente guerre. Notez que la hausse fut proportionnellement plus forte dans la province de Trikkala et de Garditaa, qui, plus éloignées de la mer, souffraient du temps de la domination turque de l'absence des communications plus que la province de Larissa. Notez aussi que je parle de terres ordinaires; le prix des terres à tabac icapnotopia) a subi une augmentation infiniment supérieure. » v
D'autre part, MM. Katsaouni, banquiers à Larissa, ont eu l'extrême obligeance de m'envoyer un tableau que j'ai publié ailleurs 3 et qui confirme pleinement les renseignemenU de M. Tsopolos, U montre, en effet, que dans la commune de Larissa, les prix ont presque doublé de i884 à 1896. Dans cette môme commune ils ont doublé de 190a à 1907 et presque triplé de 1896 à 191 7 *. Pareillement dans la commune de Crannon, on constate une augmenUtion de plus de a5 p. lOOpour la période de 1SS2 à 1909 et de plus de 100 p. ïoode 1906 à 1918. Le prix des petits domaines pour lesquels on trouve beaucoup plus facilement des acheteurs augmente dans des proporUons encore plus fortes; il triple presque de 1897 à 1908.
Et la hausse réelle dépasse la hausse apparente ; voici pourquoi : les
1. Ainsi la population de Volo a presque quinluplé en vingt-six ans, c'est que cette ville, seul port de la Thessalie, a suivi les progrès du commerce thessalien. „. ,
2. M. Tsopotos a écrit sur la Thessalie beaucoup d études couronnées par un.iiTre de premier ordre : Terre et Agriculteurs en Thessalie (Volo, 1910);. nous en avons donné un compte rendu dans la Revue des éludes grecques.