‹ Les prologues de TérenceChapitre 101 sur 143 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

ment démontré que celte reproduction ne vous soit pas interdite. Or on ne vous reproche pas autre chose. Il est évident que ïérence, dans rintérét de sa cause, a confondu à dessein deux choses très différentes. Il s'est dit que la distinciion, facile pour lui comme pour nous, était assez subtile pour échapper à l'esprit peu exercé des spectateurs qui n'auraient pas, d'ailleurs, le temps d'y regarder de près. Enfin, pour donner à cette apologie une couleur plus spécieuse, il a invoqué l'argument magique, l'exemple des anciens.

Si le raisonnement de Térence manque de franchise, sa véritable façon de penser n'en est pas moins très claire pour nous. Sachant que le Colax de Ménandre avait été traduit par Névius et Plante, il s'en est tout de même servi comme original secondaire de son Eunuque ; il était donc convaincu qu'il pouvait, sinon piller ses devanciers, au moins essayer après eux de tirer une meilleure copie des mêmes modèles grecs. La justesse de son opinion nous paraît indiscutable ; mais son public ne la partageait pas, persuadé qu'une pièce ne pouvait le divertir que si elle était pour la première fois traduite du grec. Le poète n'a pas dit sa pensée en termes clairs et sincères, parce qu'il n'a pas osé heurter de front ce préjugé. Les spectateurs se sont contentés de ses mauvaises raisons. Ils ont écouté VEu7iuque, ils l'ont applaudi, ils l'ont redemandé. Toutes leurs préventions contre les comédies tirées, totalement ou en partie, d'originaux déjà exploités, n'auraient- elles pas dû tomber à ce coup ? Les faits avaient démontré de la plus éclatante manière, d'abord, que le poète méritait des éloges au lieu de reproches, ensuite, que son procédé, bien distinct du plagiat, n'était pas mauvais et condamnable en soi.

On se demande, à la première lecture du vers :

Colacem esse Nsevi et Plauti, veterem fabulam,

comment il se fait que Térence ne se soit pas défendu par une excuse autrement décisive que celles dont il s'est servi. 11 a cité, pour mieux faire passer un sophisme, l'exemple

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des anciens en général '. Au lieu de cela, ne pouvait-il fonder une justification légitime sur un exemple précis ? Si Piaule avait traduit après Névius le Colax de Ménandre, il avait commis, lui aussi, la faute qui restait au compte de notre poète, son innocence du chef de plagiat une fois reconnue ; le cas de Térence était même beaucoup moins grave, puisqu'il n'avait donné qu'une reproduction partielle de Toriginal en question, et que son Eunuque était bien, pour la plus grande partie, une pièce nouvelle. Voilà, certes, un moyen de défense éminemment propre à faire impression sur les spectateurs romains: Que Luscius ne Tait pas prévu, cela se conçoit : la jalousie l'aveuglait; d'ailleurs, il a lancé son accusation brusquement et sans prendre le temps de la réflexion. Mais Térence qui a préparé son plaidoyer à tête reposée, qui attachait le plus grand prix aux arguments de cette sorte, qui n'a pas cherché d'autre réponse au grief de contamination, comment n'a-t-il pas ici profilé d'un tel avantage ? S'il n'a pas agi ainsi, c'est que la situation n'était point ce qu'elle paraît être au premier coup d'œil ; c'est qu'il n'y avait pas deux comédies latines distinctes, traduites du Colaœ de Ménandre ; c'est qu'il est question dans le vers cité plus haut d'une seule et unique pièce. A Ritschl revient l'honneur d'avoir fait la lumière sur ce point important ". Il a prouvé qu'au lieu de la leçon fournie par tous les manuscrits pour le vers 25 du prologue : « eas fabulas, » il faut lire: « eas ab aliis. » On traduisait jusqu'à lui : « Mais l'existence de ces pièces latines antérieures à la sienne, le poète affirme qu'il l'ignorait. » Et pour donner un sens satisfaisant à cette déclaration, on admettait un Colax de Piaule distinct du Colaœ de Névius. Avec la

1 Ib. 43 .

2 Parerga, loc. cit. Grauert et Diibner pensaient, comme Ritschl, que le Colax de Plante était un remaniement du Colax de Névius ; c'est Osann qui considérait les deux Colax comme distincts. Ritschl réfute aussi dans ce passage, et toujours avec sa correction pour principal argument, l'opinion de Vissering qui entendait : a Colacem esse Nœvi et Plauti (esse) vctcrem fabulam (^Militcm gloriosum). »

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