BOULEVARDS
Les plaisirs de la nuit valent bien ceux du jour.
UE d'œuvics de ténèbres je pourrois produire à la lumière! Que de rendez-vous mis en défaut! Que de maris détrompés, de femmes affichées, d'agréables idiotement dupes, de mères furieuses, de coquettes triomphantes ou punies! enfin, je ne tarirois pas ; mais, crainte que cet innocent badinage ne passe lui-même pour une œuvre de ténèbres, je mécontenterai seulement de crayon-
ner une idée du spectacle, sans entrer dans l'analyse des scènes qui s'y donnent. Moins prolixe et plus fécond que l'auteur de la Folie du Jour, je tâcherai d'amuser le lecteur par la variété des tableaux, sans m'épuiser, comme lui, sur une seule aventure.
N'auroit-il pas mieux fait d'inventer mille portraits d'après son imagination, dont les originaux auroient sauté aux yeux de tout le monde? Que ne m'a-t-il communiqué son projet, ou plutôt que n'étudioit-il la carte galante du Boulevard? Oh ! assurément il auroit fait une brochure unique. Qu'il ne me sache donc point mauvais gré de ces petites réflexions sur son ouvrage ; sa réputation ne dépend pas, je pense, d'une misérable feuille; si cela étoit, j'avoue que je le plaindrois fort.
Mais je m'aperçois que je m'écarte de mon sujet pour faire une méchante critique. N'est-ce pas porter le coup sensible à un auteur qui se flattoit peut-être d'en mériterune bonne? Soyons donc plus indulgent, et revenons aux Boulevards.
Tout le monde sait que c'est depuis minuit jusqu'à deux heures que le règne de cette vo-
luptueuse promenade recommence. Curieux spectateur, c'est alors que je m'y rends; là, je tâche de démêler d'une foule d'artisans ces precieux tête-à-tète qui semblent se perdre dans le nombre.
Quelle est cette petite femme, en déshabillé galant et leste, qui pèse nonchalamment sur le bras de ce grand jeune homme sec et efflanqué, dont les jambes peuvent à peine le porter luimême? Suivons-les, écoutons un peu leur conversation :
« Vous voyez. Chevalier, à quoi je m'expose pour vous; mon mari n'a qu'à rentrer pendant que je suis ici... D'ailleurs il m'a fallu mettre mes gens du secret... S'ils venoient à jaser, je serois une femme perdue...
— Hé! fi donc, Madame, est-ce que des gens jasent ? Quand même, pour qui gardezvous tant de ménagemens? Pour votre mari, que je viens de laisser tout à l'heure en très galant tête-à-tête? Mais où avez-vous donc pris tous ces préjugés-là? Depuis quand les femmes ont-elles de semblables craintes? Oh! assurément, ces bizarreries-là sont faites tout exprès pour moi; d'honneur, vous êtes la pre-
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mièie femme de voire espèce qui me soyez tombée entre les mains; mais une nuit de ma petite maison va vous mettre en règle, et je suis sûr que vous m'en remercierez; d'ailleurs, vos gens vous attendront jusqu'à quatre heures, et je vous promets que vous serez rentrée bien avant votre mari; si vous voulez, vous pourrez encore, pour vous amuser, lui fabriquer une bonne querelle, je vous communiquerai de petites anecdotes fort amusantes sur le conjugal personnage. Mais à propos... la voiture vous attend... >.
Il me fut impossible d'entendre ce qu'on lui répondit; elle se laissa entraîner rapidement vers un fiacre qui attendoit à quelques pas ; notre femme à préjugés y monta d'un air très leste; je remarquai seulement qu'on prenoit le chemin de la Nouvelle France.
Je continuai ma promenade et aperçus à côté de moi une jeune femme passablement bien faite, quoique grande; elle avoit une assez jolie tête, des yeux petits mais vifs, un air de coquetterie qui lui alloit à miracle; elle marchoit de façon à faire remarquer un très joli pied et l'échantillon d'une aussi jolie jambe; comme elle rioit beaucoup, cela piqua ma curiosité, je
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me glissai derrière elle sans affectation ; voici ce qu'elle disoit à un petit homme fort laid, qu'à son air magnifique et pesant je jugeai un financier du premier ordre.
« Convenez, mon cher, que la situation est tout à fait neuve... l'aventure du dernier bon... Comment ! on est venu, dites-vous, ce matin, se jeter à vos genoux, vous supplier de ne point retirer votre protection? Oh! ma foi, rien n'est plus risible! Que j'aurois voulu voir la figure qu'il faisoit là!... Je suis sûr qu'il étoit à peindre... Entre nous, il méritoit bien cette petite humiliation. Un... qui tient tout de vous et s'avise de trouver mauvais que je sois reconnoissante pour lui! le procédé est indécent, aussi cette petite leçon lui profitera; la vengeance est comique, qu'en pensez-vous?
— Il est vrai que cela est fort plaisant, reprit pesamment le financier, je m'en tiens encore les côtés ; cependant , pour consoler le pauvre diable, car je suis bon, j'ai ajouté à mes bienfaits une petite recette d'un millier d'écus. Mais n'est-il pas heure de nous retirer? votre jaloux pourroit encore reprendre de l'humeur.
— Ne craignez rien ; je vous assure, répondit
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la femme, qu'il doit être complètement guéri de sa sotte manie; je gagerois presque avec vous lui faire quelque jour tirer les rideaux.
— Parbleu, cela est aussi trop fort », dit le financier.
Je n'en pus pas entendre davantage, j'en fus fâché, car la conversation commençoit à m'amuser quand ils disparurent. Ce qu'il y a de singulier, c'est que le lendemain l'aventure se répandit au point que des femmes entraînèrent méchamment notre Vidcain aux Marionnettes du Boulevard '.
A propos de ce spectacle si couru toutes les nuits, voici une fort bonne plaisanterie dont un autre jour je fus témoin ; la scène étoit aussi aux Boulevards, car c'est toujours là le théâtre des bonnes aventures. M. de "■*y rencontra sa femme en mystérieux tête- à -tête avec le baron de M' ' "; voyant qu'ils prenoient ensemble le chemin des Marionnettes, il les devança, et, comme c'est un homme qui a toutes sortes de talens, il fit lui-même le polichinelle et composa sur-le-champ une farce d'un comique