‹ Les prophètes d'Israel (volume 2)Chapitre 35 sur 110 · Isaïe XI, 1 sq · texte numérisé non relu

Isaïe XI, 1 sq

Le triomphe du prophétisme ne dura pas. Ézéchias mourant laissa pour héritier un enfant de douze ans, Manassé (696). La régence fut le signal d'une réaction libertine qui dura soixante ans. Le long règne de Manassé, — plus d'un demi-siècle, — fut à celui d'Ezéchias ce que la restauration des Stuarts avait été au règne des saints de Cromwell et des Puritains. On en avait assez de la morale d'isaïe et de son école, de ces hommes toujours à tonner contre les gens du monde, la bouche pleine d'un Dieu insolent et irrité, et qui voudraient que vous fussiez toujours à vous occuper des misères du prochain quand vous avez bien assez à faire avec vos plaisirs. La réaction emporta le Jéhovah prophéti-

que, sa morale et ses doctrines sociales. Jérusalem redevint le centre hospitalier de tous les dieux de la Syrie qui érigèrent même leurs autels dans le temple de Jéhovah. Manassé fit, diton même, passer ses fils par les feux de Moloch : les sorciers, les enchanteurs, les thaumaturges furent tout-puissants à la cour, et l'on s'amusa tout un demi-siècle*. Le prophétisme fut réduit au silence ; on n'a pas un prophète du temps de Manassé.

La régence d'un roi enfant avait enlevé le pouvoir aux prophètes; la régence d'un roi enfant le leur rendit (639). Une réaction populaire, dont nous ne voyons que les effets sans pouvoir en suivre l'histoire, et amenée sans doute par les excès de l'ancien régime, ramena vent en poupe les doctrines proscrites. Cette réaction trouva un tout-puissant porte-voix dans la personne d'un prêtre de Benjamin, Jérémie.

Jérémie passe généralement pour le prophète des jérémiades : il doit cette réputation à un

i . Rois II, XXI, 1-9.

petit recueil d'élégies sur la chute de Jérusalem, qui n'est point de lui. Dans ses quarante années de prophétisme, il a prêché, il a agi, il a maudit, il a peu pleuré. Il a pleuré une fois pour la mort du roi Josias : mais cette mort, qui brisait tous ses rêves d'avenir, ne lui laissa plus de larmes pour aucune des choses du siècle. Avec Jérémie, en effet, le prophétisme prend conscience de l'impossibilité radicale de réaliser avec le présent les réformes qui pourraient sauver la nation : il renonce à la nation présente qui court volontairement et inévitablement à sa ruine, et ne songe plus qu'à préparer la nation future qui sortira de ses débris.

Jérémie était prêtre, c'est le premier prophète prêtre. J'oserai pourtant ne pas suivre M. Renan, qui voit en Jérémie une forme nouvelle de prophétisme, où le prêtre domine le prophète. « Le caractère religieux^ dit M. Renan ^ devient plus prononcé ; le tribun incline au prêtre. Amos et Osée, à certains moments Isaïe, nous étonnent

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