Rois II, xxiii
immédiate. On a souvent prononcé, à ce propos, le mot de fraude pieuse. Le mot n'est qu'à moitié exact, et ne peut s'appliquer qu'à la mise en scène : car le fond même du livre ne contenait pas une idée, pas un précepte, pas une menace, pas une promesse qui n'eût été dans la bouche des prophètes depuis près de deux siècles. Il n'y avait pas une ligne qui eût été écrite pour introduire, sous le couvert d'une autorité ancienne, une idée nouvelle, ce qui est le propre de l'apocryphe. Le Deutéronome était bien le Livre de la loi de Jéhovah, telle qu'elle planait sur Juda depuis les premiers prophètes. Quand les prophètes parlaient de la loi de Jéhovah, on leur demandait : « Où donc est-elle, cette fameuse loi? et dites-nous une fois pour toutes ce qu'elle veut. » Il fallait un livre pour fermer la bouche aux railleurs, pour fixer les indécisions des hommes de bonne volonté, pour substituer l'autorité toujours présente de l'écrit qui reste aux influences fugitives de la parole qui vole. La prédication peut créer une agitation religieuse; pour faire aboutir cette agitation, il faut
un livre. Ce qui faisait du Livre de la loi une chose toute nouvelle, toute-puissante sur beaucoup même qui avaient les oreilles ressassées de la loi, c'est que pour la première fois elle se présentait là dans son ensemble, comme un tout systématique et cohérent. Ce code, dit M. Renan, « était un des essais les plus hardis que l'on ait tentés pour garantir le faible », et plus efficace que la parole intermittente et dispersée des prophètes, il tombait sur les consciences de bonne volonté de toute sa force ramassée.
Nous ne savons pas jusqu'à quel point la loi nouvelle fut appliquée et devint la règle de l'Etat. Le Livre des Rois est l'œuvre de la caste sacerdotale et ne nous renseigne que sur l'épuration du culte qui intéressait le clergé plus que tout et qui était d'ailleurs la chose facile. Les prescriptions rituelles furent appliquées avec rigueur, les cultes étrangers furent proscrits, les prêtres idolâtres furent expulsés, ceux qui avaient sacrifié dans le temple même de Jéhovah furent mis à mort, la vallée de la
Géhenne où se faisaient les offrandes humaines à Moloch fut souillée^. Mais il est plus facile de réformer le culte que l'âme, et dans le triomphe matériel du jéhovisme continua la vieille protestation prophétique : « Quand je vous ai donné mes ordres, au sortir d'Egypte, était-ce pour des holocaustes et des sacrifices ? »
Josias n'avait que vingt-six ans à la promulgation du néo-jéhovisme (637). Un long règne, comme celui de Manassé, en aurait peut-être fait une réalité dans la loi et les mœurs comme dans le culte. Malheureusement, Josias allait être saisi dans l'engrenage de la politique étrangère et y périr.
L'Asie venait d'être bouleversée par une révolution formidable : l'Assyrie venait de succomber sous la coalition des peuples qu'elle avait si longtemps foulés aux pieds et était descendue dans le Scheol rejoindre ses victimes, saluée par l'acclamation des prophètes : (( Elle est ruinée, Ninive : qui la plaindra? Où