Pascal, Pensées, XV
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de la conformité extérieure, les Torquemada ou les Pobiédonosef. Mais pour la paix et l'œuvre du monde il faut, sous l'opposition libre et pittoresque des formes, une communion d'esprit, telle que les églises ne soient plus séparées par Tanathème, mais marchent, sous des drapeaux émules, à la défaite de la misère, du vice, et de la tristesse.
Or, des forces léguées par le passé, le Prophétisme est la seule qui puisse parler à l'une età l'autre religion, enfaire deux sectes d'une même religion de progrès. Seul il peut rendre à l'Église le souffle d'avenir, en lui rendant le sens des formules d'où elle est sortie : et seul il peut donner à la science la puissance d'expression morale qui lui manque. Et la raison en est que la lettre des prophètes est dans l'Église et leur esprit est dans la science.
Leur esprit est dans Tâme moderne. Il importe peu qu'ils aient parlé au nom d'un dieu, Jéhovah, et que l'âge moderne parle au nom de la pensée humaine : car leur Jéhovah n'était que l'apothéose de l'âme humaine, leur propre conscience projetée au ciel. Ils ont aimé tout ce que nous aimons et rien de leur idéal n'a coûté ni à la raison ni à la conscience. Ils ont installé dans le ciel un dieu qui ne veut ni autels, ni holocaustes, ni cantiques, « mais que le droit jaillisse comme de l'eau et la justice comme une intarissable rivière ». Ils ont fait du droit une force, de l'idée un fait devant lequel tout fait se trouble ; à force de croire à la justice, ils l'ont mise en marche dans l'histoire. Ils ont eu un cri de pitié pour tous les malheureux, de vengeance pour tous les oppresseurs, de paix et d'alliance pour tous les peuples. Ils n'ont point dit à l'homme : Ce monde ne vaut. Ils lui ont dit: Le monde est bon; et toi aussi, sois bon, soisjuste, sois pur. Ils ont dit au riche : tu ne retiendras pas
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le salaire de l'ouvrier ; au juge : tu frapperas sans humilier ; au sage : tu es responsable pour l'âme du peuple ; et ils en ont instruit plus d'un à vivre et mourir pour le droit sans espérance des Champs- Élysées. Ils ont appris aux peuples que sans idéal <( l'avenir pend devant eux comme un haillon » ; que l idéal seul fait vivre, et que l'idéal, ce n'est point la gloire du conquérant, ni la richesse, ni la puissance, mais de dresser, comme une lumière au milieu des nations, l'exemple de lois meilleures et dune âme plus haute. Enfin ils ont jeté sur l'avenir, par-dessus les orages du présent, l'arc de paix d'une immense espérance : une vision radieuse d'une humanité meilleure, plus affranchie du mal et de la mort, qui ne connaîtra plus ni guerre, ni juges iniques ; où la science divine emplira la terre comme les eaux couvrent le fond de l'Océan et où les mères n'enfanteront plus pour une mort soudaine. — Rêves de voyants, aujourd'hui rêves de savants.
L'esprit du Prophétisme est dans la science, mais s'ignorant et sans voix ; c'est pourquoi, dans l'interrègne du Verbe, l'anarchie règne : car l'esprit n'est et n'opère que par la magie de la parole qui l'exprime : au commencement est toujours le Verbe. Or la parole de ces vieux prophètes, comme elle est la plus antique, est aussi la plus jeune, et l'âge nouveau, ni dans ses philosophes, ni dans ses moralistes^ ni dans ses poètes, ni même
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dans ses manuels de morale municipale, n'a encore trouvé de paroles qui ait une puissance magique comme celles-là; car elles ont concentré en elles toutes les tyrannies de la conscience et de ridéal.
Et le jour où l'Église catholique, — par un coup d'audace qui lui est permis, sans se renier, puisqu'elle ne ferait que remonter à sa source, — du haut de la chaire mettra dans la bouche du Christ la parole des prophètes, elle fera un nouveau bail avec la vie et pourra reprendre, haut la main, la direction des sociétés humaines. Bien que la vie semble se retirer d'elle, elle est encore la seule force organisée d'Occident, le cœur dont les battements se feraient sentir jusqu'au bout du monde si un sangrajeuni venait à. y battre. Ce centre unique d'où partait la parole obéie, aujourd'hui encore, dans une société désabusée et hostile, dès qu'un mot de bonne volonté en descend, un frémissement de filiale attente court à travers toute l'Europe, catholique, protestante, infidèle. Depuis qu'il n'y a plus de Pape-Roi, la papauté dépouillée, devenue d'une façon plus frappante le centre idéal et immatériel, la Rome intangible du grand em-
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pire catholique, — la seule Rome intangible, puisqu'elle est la Rome impalpable, — semble sentir que dans Tacharnement des nations et des classes Thumanité attend un arbitre. Déjà elle s'essaie timidement à lever la voix dans le conflit des classes; mais la fatalité de ses traditions, plus forte que son instinct, l'enferme dans un cercle de formules impuissantes et qui ne pénètrent pas. La révolution nécessaire, qui, sans changer un dogme, un rite, un geste de prêtre, changerait l'esprit du Christianisme, rendrait à l'Europe un centre, un arbitre, un guide, referait de l'Église, devenue l'obstacle, une force de vie, peut-être faudra-t-il un schisme désastreux pour l'accomplir, peut-être suffira-t-il du génie d'un moine Hildebrand.
Le Christianisme a reçu les formules des Prophètes, mais les a volatilisées en métaphores : saura-t-il en rapprendre le sens ? Tu étais venu accomplir les Prophètes: accomplis-les!
Si l'Église manque à sa fortune; si, au nom d'une immutabilité qui n'est qu'une fiction de dogme que toute son histoire dément dès la première heure, elle oppose aux sommations de l'avenir un Nonpos sumus, l'œuvre nécessaire se fera autrement et plus péniblement: le profit que l'esprit de l'avenir pour-
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rait tirer de cet admirable instrument d'unité et de propagande sera perdu pour l'œuvre, et la secte scientifique aura seule à prendre la charge du monde.
Noël, 1891.