Jérémie, XXXVIII
90 LES PROPUÈTES d'iSRAEL.
de Jérusalem. Mais ce qui fait précisément la grandeur inouïe de l'homme, c'est que ce traître à la patrie était le patriote des patriotes. Jérémie n'est point le saint ou le fanatique qui détruit la cité terrestre pour une cité céleste. Bien que le christianisme sorte des prophètes, il n'y a rien de chrétien, en ce sens, dans Jérémie même, pas plus que dans aucun des prophètes. Ce qu'il rêve, comme tous ses prédécesseurs, c'est une patrie terrestre, une patrie nationale, une patrie juive; avec la capitale nationale, Jérusalem ; avec une dynastie nationale, celle de David, mais avec une loi de justice, de piété, de moralité, celle de Jéhovah. Ces illuminés avaient compris la folie qu'il y avait, pour le petit Juda, de jouer un rôle politique et conquérant au milieu des grandes monarchies militaires d'Asie et d'Afrique. Rouler quelques siècles dans l'ornière sanglante de la force et du hasard, intriguer aujourd'hui avec celui-ci, demain avec celui-là, agir à la façon des autres peuples, manger le voisin, être mangé de lui, Israël n'était point armé pour ce rôle. Ses
princes et ses chefs pouvaient en avoir l'appétit, mais il n'avait point les griffes assez puissantes. Le prophète rêvait pour lui un autre rôle : lever, au milieu des peuples, l'étendard de la loi éternelle : « Je vous ai mis comme une lumière au milieu des nations. » Et c'est au moment où ce rêve prenait corps et réalité, au moment où la loi, destinée à faire la justice et la paix dans le monde, montait sur le trône de Juda, que des enfants étourdis, des viveurs et des intrigants, des politiciens et des charlatans, jetaient Israël à sa ruine, la double ruine, matérielle et morale ; et, pour le plaisir de jouer au jeu de diplomatie, anéantissaient et la nation temporelle et sa mission universelle de tous les temps. Si Jérémie se fût fait tuer sur la brèche, ou si, refoulant son désespoir au fond du cœur, se disant qu'il est peu généreux de triompher de son peuple qui périt, il eût assisté en silence à la ruine de Jérusalem, le monde ne serait peutêtre pas pire, après tout, qu'il n'est aujourd'hui, mais l'humanité n'entendrait pas planer au-dessus d'elle des paroles qui pourraient en-
core la sauver et qui ont consolé vingt-six siècles. Ce n'est ni de Babylone, ni même d'Athènes ou de Rome que seraient descendus le Décalogue et le Sermon de la montagne. Jérémie eut l'héroïsme sans pareil de lutter contre la patrie du jour, infidèle à elle-même, au profit d'une patrie future qui n'était pas encore née , qui n'existait encore que dans son cœur et celui de quelques disciples. Il eût sans doute préféré, et c'est ce qu'il prêchait sans cesse, une soumission prompte à Babylone, qui, laissant subsister la nation, laissait à la réforme le centre de ralliement du temple et de la tradition politique ; mais puisque les conseils de raison étaient impuissants, que le destin s'accomplît et que l'avenir, plus radical, fût préparé par l'anéantissement de la patrie du Jour! Une autre patrie renaîtra, de l'autre côté du néant.
Dès la première déportation, celle du roi Joiachin, cette conviction était entrée dans Jérémie que le Juda prophétique ne pourrait pousser en Terre-Sainte qu'après avoir été dé-
racine. Les premiers déportés se faisaient mal à l'idée d'un exil indéfini : ils rêvaient un retour triomphant auprès de leurs frères, et les prophètes patriotes leur parlaient de quelque coup miraculeux du ciel en leur faveur. Deux d'entre eux, Achab et Sédécias, furent jetés par Nabuchodnozor dans un four ardent \ L'implacable clairvoyance de Jérémie soufflait sur ces généreuses illusions avec plus de succès que les bourreaux du roi. Des lettres de lui circulaient parmi les proscrits, les décourageant de la patrie, les pressant d'accepter l'exil, d'y planter^ d'y bâtir, de s'y marier, de s'y multiplier, sans se laisser séduire par les faux prophètes de l'espérance. Au bout de soixante-dix ans, le Seigneur, fidèle à ses promesses, les ramènerait dans la terre natale. Le plan du prophète se déroulait avec une clarté sans pareille : il fallait l'abîme d'une vie humaine tout en-
1. Point de départ de la légende des trois amis de Daniel jetés par Nabuchodnozor dans la fournaise ardente, mais protégés par Dieu. — Jérémie, XXII, 22; Daniel, III.
tière * entre la nation condamnée et celle de l'avenir; il fallait, comme au temps de l'autre Exode, qu'il ne restât pas un enfant du peuple corrompu pour entrer dans la terre promise de l'esprit ; il fallait une race neuve, nourrie tout entière dans l'enseignement prophétique, loin des influences troublantes des vieux partis, loin des ambitions mondaines et de toutes les traditions politiques et politiciennes, pour produire enfin une nation une, absolument nouvelle et faite selon le cœur de Jéhovah et des prophètes. Alors Rachel qui pleure à Rama sur ses enfants, parce qu'ils ne sont plus, ne pleurera plus et sera consolée \ Jéhovah les fera tous revenir de tous les pays où les a dispersés sa colère; il les ramènera dans la Terre-Sainte. Et il fera avec la maison d'Israël et la maison de Judaun pacte nouveau, mais non plus comme celui qu'il fit avec leurs pères à la sortie d'Egypte et qu'ils ont rompu : car il mettra sa loi dans
1. « Le nombre de nos années, quel est-il? Soixantedix ou quatre-vingts au plus. » (Psaume XC, 10).