‹ Les prophètes d'Israel (volume 2)Chapitre 6 sur 110 · Histoire critique du Vieux Testament · texte numérisé non relu

Histoire critique du Vieux Testament

France, remarquant dans la Genèse l'emploi alternatif de deux noms différents pour Dieu, Jéhovah et Elohim, tira de là la conclusion que notre livre de la Genèse était né de la fusion de deux Genèses antérieures et indépendantes \ Il substituait ainsi Fexégèse historique, qui nous apprend comment les textes se sont formés et nous permet par là d'entrevoir de plus près comment se sont formées les idées ellesmêmes, à l'exégèse théologique et édifiante, qui n'est qu'une forme de la prédication et ne suffisait plus qu'à une foi sans curiosité et sans inquiétude intellectuelle.

Astruc était un croyant avec une intelligence de savant. Il y a loin d'Astruc à Voltaire et des Conjectures sur la Geiièse à la Bible enfin expliquée ; et pourtant, par certains côtés, ce pauvre pamphlet mérite une place d'honneur dans l'histoire de la critique moderne. Son bon sens profond ne pouvait jamais tout à fait aban-

1. Conjectures sur les Mémoires originaux dont il paraît que Moïse s'est servi pour composer le livre de la Genèse,

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donner Voltaire, et au travers des niaiseries triomphantes qu'il entassait pour en écraser la Bible et avec elle le christianisme, il mettait la main, sans se douter de la découverte, sur la clef de l'exégèse historique. Que ce soit à lui qu'en revienne l'honneur, ou à son maître Bolingbroke, il n'en est pas moins vrai, comme Ta fait remarquer M. Renan, que Voltaire, un siècle avant Reuss et l'école allemande, avait reconnu la date exacte du premier code religieux d'Israël. Il n'est pas jusqu'à une des hypothèses les plus hardies, sinon les plus sûres, de l'école moderne, celle qui attribue une partie du Pentateiique au prophète Jérémie, qui ne se retrouve déjà en toutes lettres dans l'Examen de Bolingbroke. Un siècle de dissertations allemandes et de discussions à n'en pas finir sur la Grundschrift et les Fragments ont abouti à la formule qu'avait jetée en passant le formidable bouffon, et Gavroche s'était trouvé d'un siècle en avance sur toutes les universités d'Allemagne. La science ne lui en a pas su gré, et M. Reuss, dans son résumé de l'histoire de

l'exég-èse, ne prononce même pas son nom. Ce n'est que justice. Son génie inintelligent avait aperçu la vérité sans la comprendre : il l'avait d'ailleurs enveloppée de tant d'impureté que nul n'aurait eu la pensée ni le cœur d'aller la ramasser où il l'avait mise, et la science se refit sans lui et contre lui.

La critique biblique, telle qu'elle s'est constituée après un travail pénible de près d'un siècle, est à peu près exclusivement l'œuvre de l'Allemagne. Elle y est sortie du travail libre des théologiens, surtout des théologiens protestants : car il n'y a guère que des théologiens protestants qui puissent se permettre l'inconséquence heureuse qui concilie la croyance au développement historique de la foi avec une foi lointaine en l'autorité de la révélation. Cette origine purement allemande, théologique et protestante, a marqué la critique biblique de sa triple empreinte et est peut-être une des causes principales de la lenteur de ses progrès. Elle a généralement manqué de souplesse et de mesure ; elle a voulu tout savoir, tout expli-

quer, tout préciser ; elle a prétendu arriver aux éléments primitifs de formations dix fois modifiées et dont nous n'avons que les résidus ; elle a reporté dans la synthèse, qui doit sacrifier les faits indifférents et sans force historique, les scrupules de l'analyse, qui n'a le droit de rien ignorer et de rien négliger. De là des constructions compliquées et obscures, qui ont des recoins étranges pour abriter tous les détails et peu de jour et de dégagements pour le mouvement des faits et les courants de l'histoire. Ajoutons que, par scrupule théologique et protestant, elle s'est embarrassée de maint souci qu'une science laïque aurait ignoré, et s'est souvent traînée dans l'ornière du rationalisme, ce compromis médiocre entre la pensée libre et la croyance à l'inspiration verbale.

Mais en retour, et en dépit ou plutôt à raison même de ces lenteurs, les savants allemands ont porté dans leur tâche une patience, un scrupule, un respect religieux dignes d'admiration. Pas un mot du Livre qui n'ait été retourné sur toutes les faces, pas une voie qui n'ait été tentée,

et ceux qui viennent après eux trouvent le terrain déblayé, tous les matériaux amassés, et le problème des origines bibliques plus près d'une solution durable que le problème des poèmes homériques. Deux hommes, dans les quarante dernières années, ont donné à la science sa forme définitive, Edouard Reuss* et Graf% son élève. Bien que ces deux savants appartiennent l'un et l'autre à la tradition allemande, il y a quelque plaisir à rappeler qu'ils étaient l'un et l'autre d'origine alsacienne et que Reuss, qui était à l'heure de sa mort, arrivée il y a quelques mois à peine, le doyen et le maître des études bibliques, est né à Strasbourg et y a professé cinquante ans durant. Élevé à l'école de l'Allemagne et ayant écrit presque tous ses ouvrages en allemand, M. Reuss s'est rappelé, après les désastres de

1. La Bible, traduction Jiouvelle avec introduction et commentaires, 13 vol. iii-8°. Paris, Sandoz et Fischbacher, 1874-1878.

2. Lie Geschichtîichen Bûcher des Altcn Testaments. Leipzig, 1865.

la France, qu'il était né Français; et quand il a voulu résumer le travail de toute sa vie et de trois générations de savants, c'est notre langue qu'il a prise pour écrire son admirable traduction de la Bible, legs touchant de l'Alsace à la France, et doublement précieux, comme symbole de reconnaissance pour le passé et comme instrument de régénération scientifique pour l'avenir.

Telle qu'elle est sortie des mains de M. Reuss et de son école, il ne manquait plus à la critique biblique que de se dégager des dernières raideurs du hiératisme théologique et universitaire. Aussi est-il heureux pour elle, autant que pour la France, que la France, après un siècle d'oubli, lui revienne. La science, entrevue par Voltaire, et tuée par lui, nous a été ramenée par l'homme qui a le plus ressemblé à Voltaire et qui en diffère le plus ^:

\J Histoire diipeiiple cVlsraël de M. Renan, en marquant dans l'évolution scientifique de la

1. E. Renan, Histoire du peuple tUlsraël, 3 vol. in-8'', Paris, Galmann Lévy, 1887-1890.

France, marquera aussi dans son évolution religieuse ; car cette œuvre de science se trouve être, par la force des choses et des circonstances, une œuvre d'action philosophique. Ici, comme dans les Origines du christianisme^ et plus encore peut-être, Tœuvre de M. Renan, en dépit de la critique banale et superficielle, qui affecte de n'y voir que l'ironie d'un grand désabusé, est la grande œuvre constructive du siècle. Par sa large intelligence, ouverte à toutes les formes de la pensée et de la sympathie humaine, comme par ses origines et son éducation première, M. Renan était prédestiné à faire comprendre à la France et à la partie voltairienne de l'Europe ce qu'il y a de durablement divin dans les dieux de l'humanité. Il faut un peu de scepticisme pour bien comprendre les religions, mais il y faut aussi et autant l'imagination d'un croyant. Pour la première fois, la critique religieuse était abordée dans un esprit de liberté sympathique, dans un esprit d'intelligence et d'amour. Ce qui a fait l'impuissance scientifique de Voltaire et de tous les Français

qu'il a formés, c'est qu'ils n'ont pas eu le bonheur d'avoir dans leur enfance de ces heures de foi naïve, de ces souvenirs qui, dans le progrès de la vie et le tumulte de la raison raisonnante, se raniment soudain et éclairent d'une lumière surnaturelle les voies obscures de l'âme ancienne, où la science, à tâtons, chemine en étrangère. Malheur au savant qui aborde les choses de Dieu sans avoir au fond de sa conscience, dans l'arrière-couche indestructible de son être, là où dort l'âme des ancêtres, un sanctuaire inconnu d'où s'élève par instants un parfum d'encens, une ligne de psaume, un cri douloureux ou triomphal qu'enfant il a jeté vers le ciel, à la suite de ses pères, et qui le remet en communion soudaine avec les prophètes d'autrefois !

Un des maîtres de la philosophie moderne nous disait naguère que les admirables traductions dont M. Renan a semé son livre lui avaient donné pour la première fois l'impression du génie biblique. On peut dire de même de tout l'ouvrage que c'est le premier qui fasse saisir le développement du génie d'Israël. Je n'ai point l'intention de résumer le livre de M. Renan : on ne résume point Hérodote. Je voudrais seulement, si je puis, mettre en lumière l'originalité maîtresse de l'œuvre, la pensée qui la traverse d'un bout à l'autre et qui en fait la nouveauté et la puissance d'attraction.

La nouveauté, c'est d'avoir fait du prophélisme le centre d'intérêt de l'histoire d'Israël :

la puissance d'attraction, c'est la parenté inattendue qui éclate entre le cœur des prophètes et le cœur du xx'' siècle. Si cette œuvre, toute de science, et qui ne recule point, à l'occasion, devant les discussions de l'exégèse la plus aride, a fasciné et frappé jusqu'à des critiques de boulevard et leur a vaguement fait sentir un instant qu'il y avait là des choses vitales et qui touchent au salut, cela ne lient ni à l'intérêt historique du sujet, ni même au génie de l'écrivain : mais au coup de baguette divinatoire par lequel l'historien magicien a fait du vieux texte lapidaire jaillir à Ilots toute l'âme moderne.

Le grand changement de perspective que la critique nouvelle introduit dans VHistoire sainte^ c'est qu'elle met au centre de cette histoire, non plus Moïse sur le Sinaï, mais le chœur des prophètes, c'est-à-dire des hommes qui ont parlé à Israël durant les deux derniers siècles de la royauté juive et durant la captivité de Babylone, soit de l'an 800 à l'an 536 avant le Christ. Les prophètes, qui, selon la

conception traditionnelle, viennent, aux heures de défaillance, rappeler à Israël les vérités oubliées, sont en réalité les créateurs de ces vérités, et le prophétisme, au lieu d'être la fleur du judaïsme, en est la racine même.

Le prophétisme n'est pas un phénomène particulier à Israël : tous les peuples anciens ont eu des prophètes, c'est-à-dire des hommes qui ont parlé au nom de Dieu ou des puissances surnaturelles. Le prophète est autre chose que le prêtre, qui est un personnage sans grande originalité, ministre d'un rituel établi dont la puissance agit d'elle-même, sans que la personne du prêtre y soit pour rien. Le prophète est l'homme possédé de Dieu et par qui la volonté de Dieu se révèle aux hommes. Mais chez les autres peuples, et en Israël même dans les périodes anciennes, le prophète, — voyant, divin, sorcier, hypnotiseur, — oscille entre le charlatan, le fol et l'inspiré. Ce qui fait une chose unique du prophétisme juif, c'est qu'il est devenu Farme toute-puissante, non de charlatans et de fous, mais d'inspirés en qui la rai-

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son et la conscience de l'humanité moderne ont trouvé leur première expression victorieuse et durable. L'œuvre de ces prophètes nous est restée dans une centaine de pages de la Bible et dans trois religions.

L'instrument matériel de la victoire du prophétisme a été JcJiovah^ le Dieu national des Juifs. Il est possible que le mouvement prophétique ait commencé avant la constitution définitive de Jéhovah, mais c'est par lui qu'il a vaincu, et, pour comprendre l'évolution du prophétisme, il importe de suivre d'abord la formation du Dieu. Nous devons l'esquisser rapidement, d'abord d'après la Bible, puis d'après l'histoire.

D'après la Bible, Jéhovah, après s'être révélé aux patriarches, a choisi définitivement pour son peuple la descendance de Jacob : c'est à ce peuple qu'il fera connaître sa loi et par lui qu'il la fera connaître au monde. Il le délivre d'Égypte par la main de Moïse, et sur le Sinaï lui révèle et lui propose sa loi. Israël

accepte cette loi, entre en alliance avec Jéhovah, devient son peuple. S'il observe le pacte d'alliance et suit la loi de Jéhovali, Jéhovah le protège et le fait prospérer ; s'il y manque, le livre à ses ennemis.

Israël conquiert la terre que Jéhovah a promise à ses ancêtres. Mais il oublie son serment, se livre aux idolâtries de Chanaan, et Jéhovah l'abandonne à ses oppresseurs. Son cri de détresse et de repentir monte vers Jéhovah, qui envoie des juges pour le sauver. La royauté s'établit sous les auspices de Jéhovah, mais elle ne reste qu'avec David dans les voies du Seigneur. L'unité nationale se brise sous le second successeur du roi psalmiste. Le royaume de Juda, qui reste fidèle jusqu'au bout à la race de David, et le royaume d'Israël, que déchirent les révolutions militaires, sont l'un et l'autre infidèles à Jéhovah, Israël d'une infidélité continue, Juda avec des retours. Les prophètes que Jéhovah envoie à Israël, Élie, Elisée, Mika, Amos, Osée, lui annoncent en vain le châtiment imminent, jusqu'au jour où l'Assyrie vient

accomplir sur Samarie les menaces du Seigneur.

Juda survit à son frère un siècle et demi. Sous la prédication enflammée des prophètes, le retour de Juda à Jéhovah s'accentue. Mais ni la piété d'Ezéchias, ni celle de Josias ne peuvent expier les sacrilèges de ceux qui ont précédé et de ceux qui suivent. Jérusalem est condamnée à son tour, Juda s'en va en exil à Babylone. Mais l'épreuve a épuré les proscrits. Jébovali leur rendra la liberté, la gloire, l'empire moral de l'humanité : un rejeton de David fera régner dans l'univers la justice et le nom du dieu d'Israël. Déjà Babylone succombe, déjà Cyrus rouvre la terre promise aux exilés, et déjà, sous Zorobabel, Esdras et Néhémie, elle est rendue au seul culte de Jéhovah et à la seule loi de Moïse.

On peut voir tout au long, dans ÏHistoire du peup le d'Israël de M . Renan , commen t la méth ode scientifique, appliquée à cette histoire, en a fait éclater le cadre, d'une simplicité enfantine ou

divine, et retrouve, par-dessous, l'infinie complexité des choses humaines. A la merveille de cette révélation uniforme et continue, présente de tout temps, et qui est complète dès le premier jour, puisqu'elle est descendue du ciel, elle substitue l'histoire, non moins merveilleuse, d'une révélation progressive sortie du cœur de l'homme, sortie des méditations ardentes de quelques voyants, lentement couvée, transformée, agrandie à la taille de l'humanité ; et Israël, au lieu d'être l'élu de Dieu, a fait Dieu même à la sueur de son front.

Israël, une fois en possession d'une doctrine qu'il a crue révélée d'en haut, et qui, par suite, se présentait à lui avec le caractère de l'éternité, a reporté sa conquête récente dans les limites les plus lointaines de son passé et refait son histoire à coups d'idéal. De là ces révélations successives de Jéhovah aux ancêtres légendaires de la race, à Noé, Abraham, Jacob; de là la révélation du Sinaï et la figure colossale de Moïse, transformé de chef d'exode en législateur ; de là tout ce drame de l'histoire

nationale qui devient l'histoire d'une lutte continue de Dieu contre l'homme, où Dieu triomphe enfin pour sauver.

Tout cela n'est qu'une fiction grandiose. Les textes historiques, considérés en eux-mêmes et débarrassés de la glose édifiante que la doctrine, une fois triomphante, y a attachée, afin de montrer en action, dans la marche du monde, l'accomplissement de la parole divine, nous font voir, clair comme le jour, que tous ces héros de la préhistoire, que ces patriarches, premier symbole de la sainteté juive; que Moïse, le législateur suprême, l'homme de Dieu ; que les juges libérateurs, envoyés par la pitié divine au secours d'un peuple repentant; que David même, le prototype du Messie, ont ignoré, avec une sécurité sans pareille, la plupart des principes qui sont le cœur du judaïsme organisé. C'est l'époque des Téraphins, que Rachel emporte pieusement avec elle de la maison de son père^ ; c'est l'époque où Gédéon, envoyé de

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