‹ Les prophètes juifsChapitre 20 sur 136 · Schemouël, h. Traduction Ledrain · texte numérisé non relu

Schemouël, h. Traduction Ledrain

lement le premier écrivain de l’époque, mais le plus délicieux causeur qui se puisse entendre.

Anatole France connut dans sa jeunesse un bohème dans le genre du Coline d’Henri Mürger, mais d’une autre mentalité. Il répondait au nom de Nicolardeau.

L’histoire ecclésiastique, la théologie et le droit canon n’avaient pas de secrets pour Nicolardeau, qui, le cas échéant, donnait des conseils au Saint-Père.

Un matin, l’auteur de La Rôtisserie de la reine Pédaugue suivait une rue tortueuse et sombre, une rue de tire-laine et de coupe-jarrets, lorsqu'il vit sortir d’une de ces maisons qui ferment leurs volets comme on baisse les paupières, et auxquelles le rouge de la honte monte, non pas au front, mais à la lanterne, le théologien Nicolardeau coiffé d’une grecque, chaussé de pantoufles, et portant une boîte au lait.

Anatole France se croyait le jouet d’un rêve, lorsque Nicolardeau, marchant droit à lui, lui décocha ces mots : « Avez-vous lu l’Encyclique? »

Abasourdi, Anatole France considérait tour à

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tour la maison close et sa lanterne, Nicolardeau, ses pantoufles et sa boîte au lait.

Finalement on s’expliqua. Le cinquième étage de l’immeuble n’étant pas occupé par l’entreprise, et la location en étant, comme bien on pense, des plus malaisées, le théologien Nicolardeau avait profité de l’occasion pour s’offrir un appartement dont le doyer modique lui permît, chose inouïe, de payer son propriétaire.

Ce qui prouve que les canonistes contemporains ne sont guère plus argentés que la plupart des prophètes juifs, même lorsqu’ils ont une assez haute opinion d’eux-mêmes pour donnerdes conseils à Sa Sainteté.

Pour en revenir au nabi de Schilo et aux mystiques intransigeants du même type, ce sont des dégénérés qui parfois viennent échouer dans nos asiles.

Esquirol 1 a rapporté l’histoire d’un certain Jonathan Martin, qui, sur l’ordre d’un ange venu de la part de Dieu, mit le feu à la cathé-

1. Esquirol, Des maladies mentales considérées sous les rapports médical hygiénique et médico-légal. Paris, 1838.

drale d’York, « afin de purifier la maison du Seigneur des indignes ministres qui s’éloignent de l’Évangile : « C’est le doigt de Dieu, déclaraitil, qui a dirigé mon bras. Les chrétiens sévèrement convertis à la vraie religion trouveront que j’ai bien fait. »

Yon Krafft Ebing 1 parle de deux frères qui, se croyant prophètes, essayèrent d’assassiner le curé de leur paroisse, parce qu’il n’avait pas la vraie foi et enseignait de fausses doctrines.

Un malade d’Émile Laurent 2 était persuadé que Dieu parlait par sa bouche et lui avait donné mission de réformer la religion catholique, de supprimer Pâques et la confession, et d’offrir le pain bénit à la sainte table, à la place de l’hostie. Il fréquentait assidûment les pèlerinages, se posait en justicier et en vengeur, portait les hommes au remords et à la pénitence, et prophétisait de grands cataclysmes.

Les trois prophètes anonymes du temps des Juges présentent un certain nombre de caractères communs.

i* Annales médico-psychologiques, 1871, t. VI p 140 2. Id., 1887, t. VII, p. 392.

Tous les trois déclarent qu’ils rapportent les paroles d’Iahvé. Le maleàk de Bokim s’identifie même avec le dieu.

Tous les trois sont tristes et font des reproches. Deux profèrent des menaces.

Tous les trois font preuve d’une haine violente à l’égard de ceux qui n’adorent pas lahvé ou n’obéissent pas à ses ordres.

Deux évoquent les mêmes faits: l’alliance d’Iahvé avec le peuple d’Israël, la fuite hors d’Égypte et la conquête du Kenaân, qu’ils attribuent au concours du dieu.

Ces divers caractères sont reliés entre eux.

Le nabi iahvéiste est un dégénéré, dont l’écorce cérébrale, incomplètement développée, ne contient qu’un nombre restreint de neurones mnésiques, c est-à-dire de clichés à images et à idées. De ce fait, le champ de sa pensée est limité. De plus, en raison de l’arrêt de développement de ces neurones et de l’hypercontractilité qui en est la conséquence, il présente une prédisposition particulière à la dissociation cérébrale, à la formation de ces groupes neuroniens indépendants, qui son

le théâtre des courts circuits mnésiques, condition des hallucinations et des obsessions.

Soumis, au cours de son évolution, aux suggestions religieuses de son entourage, c’est à quelques idées que se réduit sa personnalité consciente. A-t-il des hallucinations? Ce sont des hallucinations religieuses. Il voit lahvé ou il l’entend.

Égoïste comme tous les êtres qui, mal doués par la nature, se voient dans l’obligation de concentrer sur eux-mêmes toute leur énergie vitale, et-par suite extrêmement orgueilleux, il rapporte tout à sa propre personne, et n’hésite pas, pour peu que ses hallucinations l’y convient, à se croire l’interprète ou l’agent de son dieu.

Aussi oublie-t-on les bienfaits d’Iahvé? ne lui obéit-on point? ne l’adore-t-on point? C’est lui qu’on humilie et qu’on offense. »

D’ailleurs, comme tous les dégénérés, qui font de la mauvaise chimie physiologique et sont constamment intoxiqués, comme tous les impuissants, dont la moindre opposition compromet l’euphorie, il suinte la tristesse et la haine.

Nous retrouvons cet état d’esprit chez tous les prophètes.

Un historien catholique de l’épidémie camisarde, l’abbé Brueys, s’exprime ainsi : « Mes frères, disoit le prophète, amendez-vous ; faites pénitence, la fin du monde approche. Repentezvous du grand péché que vous avez commis d’aller à la messe. C’est le Saint-Esprit qui parle par ma bouche. » Toutes les collines et les échos du voisinage retentissoient du grand cri-de Miséricorde, d’imprécations contre les prêtres, contre l’église, contre le pape, contre l’empire antichrétien, de blasphèmes contre la messe, d’exhortations à se repentir d’avoir abjuré leur religion, de prédictions de la chute prochaine du papisme et de la délivrance de la prétendue réforme h » Les historiens protestants parlent de leurs prophètes dans les mêmes termes. « Ils exhortaient fortement à la repentance, dit Jean Cabanel, et assuroient que Dieu détruiroit Babylone et rétabliroit son église ? . »

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