II. — La première hallucination verbale
Fils d’un dévot et d’une dévote surémotive et qui avait été longtemps stérile, soumis dès l’âge le plus tendre aux suggestions des cohènes, des roës, des dévots, de tous les psychopathes qui fréquentaient Tohel-mohed, vivant dans la maison du dieu, parmi les objets du culte, dans 1. Scfcemouël, II.
une atmosphère d’idées religieuses et de foi passionnée, Sehemouël fit bientôt preuve d’une mentalité spéciale, qu’il devait sans doute autant à son ascendance qu’au milieu où ses parents l’avaient plongé.
La vie religieuse est monotone. Le cerveau fermé à la lumière et au bruit extérieurs du moine et du prêtre, du prêtre sémitique surtout, est toujours dans un état intermédiaire entre la veille et le sommeil. La moindre idée nouvelle y provoque des sursauts, et, absorbant toute l’énergie cérébrale, allume en cette ombre des clartés d’incendies. Le plus petit fait y prend la proportion d’fin événement, et Nicolas Boileau- Despréaux, en écrivant le Lutrin, n’a fait que grossir jusqu’au burlesque des réalités.
Le scandale soulevé dans le monde des dévots qui fréquentaient Schilo par les deux cohènes fils d’Éli, Hophni et Pinehas, dut révolutionner le petit Sehemouël. Un jour, nous l’avons vu, un homme atteint de l’affection mentale que nous retrouverons chez Sehemouël,unroë, vint menacer, dans le langage incohérent et enflammé propre à ’ces fous mystiques, Éli de faire mourir ses fils :
« Plus jamais de vieillards dans ta famille!
Cependant il y a l'un des tiens que je ne retrancherai yas de mon autel , afin d’affaiblir tes yeux et d’accabler ton âme ; mais les autres succomberont en pleine virilité. Ce qui arrivera à tes deux fils, Hophni et Pinehas, te servira de signe. En un même jour tous lès deux mourront. Je me susciterai un cohène fidèle , qui selon mon cœur et ma volonté se comportera. Je lui hâtitirai une sûre maison , et il se promènera devant mon oint tous les jours. Quiconque restera de ta maison viendra se prosterner devant lui pour une pièce d'argent ou pour un rond de pain , et dira : « Donne-moi Vonction pour que je puisse manger un morceau de pain. »
Ces scandales, ces rumeurs, cette prédiction effrayante, quelle source d’émotions, d’obsessions et de rêves pour le jeune Schemouël!
L’ohel-mohed était une construction de bois de 30 mètres de long sur 10 mètres de large, et divisée par un voile précieux en deux compartiments. Le compartiment antérieur ou héhal mesurait 20 mètres, le compartiment postérieur
ou débir 10 mètres de longueur. C’était dans le débir ou Saint des Saints de Schilo que se trouvait l’Arche. C’était là que, selon la croyance populaire, Iahvé descendait dans une colonne de nuée pour s’entretenir avec le chef du sacerdoce. L’un des cohènes ou des lévites de service y couchait, et une lampe y brûlait jusqu’au jour.Un matin,— la lampe d’ÉIohim n’était pas encore éteinte — comme Schemouël reposait dans le débir, a côté de l’arche, il eut une hallucination hypnagogigue. 11 s’entendit appeler, répondit : « Me voici, » et courut vers Éli, qui était sans doute couché dans une construction attenante à l’ohel-mohed :
« Me voici, lui dit-il, tu m’as appelé. »
— « Je ne t’ai pas appelé, répondit Éli, retourne te coucher. »
L’enfant se remit à reposer*. »
Mais il s’entendit appeler une seconde fois et se rendit vers Éli.
cc Me voici, lui dit-il, tu m’as appelé. »