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Les propos de Labiénus: (la critique historique sous Auguste)

Ceci se passait l'an VU après i.~C., la Irente-huitiènte aanée du régne d'Auguste, sept ans avant sa mort; on était en plein prîncîpat, le peuple roi avait un maître. Lentement sorti de cette vapeur de sang qui avait empourpré son aurore, l'astre des Jules moulait et versait une douce lumière sur le forum silencieux. C'était un beau momentl I.a curie était muette et les lois se taisaient ; plus de comices curiates ou centuriales, plus de rotations, plus de prùvocations, plus de séeestiotu, plus de plébiscites, plus d'élections, plus de désordre, plus d'armée de la république, nulla publica arma, partout la paix romaine, conquise sur les Romains; un seul tribun, Auguste; une seule armée, l'armée d'Auguste; une seule volonté, la sienne; on seul consul, lui; un seul censeur, lui encore; ua seul préteur, lui, toujours lui. L'éloquence proscrite allait mourir dans l'ombre des écoles ; la littérature expirait sous la protection de Hécéne; Tîte-Lîve cessait d'écrire; Labéoa, de parler; la lecture de Cicèron était défendue ; la société était sauvée. Pour de la gloire, on en avait sans doute, comme il convient & un empire qui se respecte; on avait ferraillé un peu partout; on avait battu les gens, an nord, an sud, à droite, A

gauche, sufOsamment; on avait des noms à mettre au coin des rues et sur les arcs de triomphe; on avait des peuples vaincus à enchaîner en has-reliefs; on avait les Dalmates, on avait les Cantahres, et les Aquitains, et les Pannonïens; on avait les lllyriens, les Rhétîens, les Vindéliciens, les Salasses et les Daces ; et les Ubiens, et les Sicambres, et les Parthes, rêve de César, sans compter les Romains des guerres civUes, dont Auguste eot l'audace de triompher contre la coutume, mais à cheval seulement, par modestie. II y eut même une de ces guerres où l'empereur commanda et fut blessé en personne; ce qui est le comble de la gloire pour une grande nation.

Cependant les sesterces pleuvaient sur la plèbe;- le prince multipliait les distributions; on eût dit que cela ne lui coûtait rien ; il distribuait, distribuait, distribuait ; il était si bon, qu'il donnait même aux petits enfants au dessous de onze ans, contrairemeni à la loi. Il est beau de violer la loi, quand on est meilleur qa'dle.

Pour les spectacles, c'était le bon temps qui commençait. On n'avait que l'embarras du choix : jeus du théâtre, jeux de gladiateurs, Jeux du forum, jeux de l'amphithéâtre, Jeux du cirque, jeux des comices. Jeux nautiques et Jeux troyens, sans compter les courses, les chasses et les luttes d'athlètes, et sans préjudice des exhibitions de iliinocéros, de tigres et de serpents de cinquante coudées. Jamais le peuple romain ne s'était tant amusé. Ajoutez que le prince passait fréquemment la revue des chevaliers et qu'il aimait à renouveler souvent la cérémonie da défilé ; spectacle majestueux, sinon varié, et qu'il serait injuste ' d'omettre dans l'énumération des plaisirs qu'il prodiguait aux maîtres du monde. Quant h lui, ses plaisirs étaient simples, et, si ce n'est qu'il donna peut-être trop souvent la place légitime de Scribonie on de Livîe, soit A Drusîlla, soit à Tertulla, soit ft Térentilla, soit i Bufilla, soit ftSalvîaTitiscénla, soit ft- d'autres, et qu'il eût le mauvais goût, en pleine fomine, de banqueter

trop joyeoBement, déguisé en dien, avec onze compères, déifiés comine lui, et qu'il aima un peu trop passionDémeni les beaux meubles et les beaux vases de Corinthe, an point quelquefois de tuer le maître pour avoir le vase, et qu'il fut joueur comme les dés, et qu'il fut toujours ua peu enclin au vice de son oncle, et que, dans sa vieillesse, son goût étant devenu plus délicat, il ne voulait plus admettre à l'honneur de son intimité que des ~ vierges, et que le soin de lui amener lesdites vierges était confié par lui k sa femme Livie, qui, du reste, s'acquittait avec un grand zèle de ce petit emploi; si ce n'est œla et quelques menus suffrages, qui ne valent pas même la peine d'être mentionnés, Suétone assure que, en tout le reste, sa vie fut très réglée et à l'abri de tout reproche. Donc c'était une heureuse époque que cette ère julienne, c'était un grand siècle que le siècle d'Auguste, et ce n'est pas sans raison que Virgile, un peu exproprié d'abord, indemnisé ensuite, s'écrie que c'est le règne de Saturne qui revient.

Il y avait bien, çà et là, quelque ombre au tableau ; il y avait en une dizaine de complots, autant de séditions, et cela gâte on r^e; c'étaient les républicains qui revenaient. On en avait tué le plus qu'on avait pu, à Pliarsale, à Tbapsus, à Hunda, à Philippes, à Actium, à Alexandrie, en Sicile ; car la liberté romaine avait la vie dure ; il n'avait pas fallu moins de sept tueries en masse, sept égorgements, pour la mettre hors de combat; les légions semblaient sortir déterre suivant le voeu de Pompée; on avait donc tué consciencieusement ces républicains toujours renaissants; mais combien? Trois cent mille, peut-être, tout au plus; c'était bien, ce n'était pas assez; il y en avait encore. De U quelques petites contrariétés dans la vie du grand homme. Au sénat, il lui fallait porter une cuirasse et une épée sous sa robe, ce qui est gênant, surtout dans les pays chauds; et se faire entourer de dix robustes gaillards, qu'il appelait ses amis, et qui n'en étaient pas moins pour lui une compagnie fâcheuse. .

Il y avait aussi ces trois cohortes qui traînaient derrière lui leui' ferraille, dans cette même ville où, soixante ans auparavant, il n'était pas permis d'entrer avec un petit couteau; cela pouvait faire naître quelques doutes sur la popularité du Pérc de la patrie. Il y avait ensuite Agrippa qui démolissait trop; mais il fallait bien faire un tombeau de marbre pour ce grand peuple qui voulait mourir. Il y avait encore le préfet de Lyon, Licinius, qui pressurait trop sa province; il ne savait pas tondre la bêle sans la faire crier; c'était un administrateur ignorant et grossier, qui se contentait de prendre l'argent où il était, c'estâ dire dans les poches, procédant sans façon, manquant de génie dans l'exécution ; c'est lui qui imagina d'ajouter deux mois au calendrier, pour faire payer, deux fois de plus, par an, l'impôt mensuel A sa bonne ville. Du reste, il faut reconnaître qu'il partageait équitablcment avec son maître le produit de son administration.

Les bonnes gens de Lyon, ne sachant comment s'arracher celte sangsue de la peau, eurent la simplicité de demander à César le rappel de leur préfet, qui fut maintenu.

Il y avait encore certaine expédition lointaine dont on n'avait pas lieu d'être absolument lier; le malheureux Varus avait été bêlement se faire écraser avec trois légions, lâ-bas, là-bas, par delà le Rhin, au fond de la forêt Hercynienne. Cela fil mauvais effet. La guerre est comme toutes les bonnes choses, il ne faut pas en abuser. Elle a le mérite d'être un spectacle absorbant, la plus puissante des diversions, je le veux bien, mais c'est une ressource qu'il faut ménager ; il ne faul pas jouer trop facilement ce jeu insolent et terrible, qui peut tourner contre celui qui le joue ; et quand on est un sauveur, il ne convient pas d'envoyer trop légèrement à la boucherie les gens qu'on a sauvés ; voilà ce qu'on pouvait dire ; mais qui donc y pensait? à peine vingt mille mères, et qu'est-ce que cela, dans un grand empire? On sait bien que la ^oire ne donne pas ses laveurs, et Rome était assez riche de sang et d'argent pour les payer, Âugosle en

fat quitte pour se cogner tout douœment U tête contre les portes, et pour faire une prosopopée qai, du reste, est devenue classique.

Il y avait enfin Lollius qui avait perdu une aigle ; on pouvait s'en passer; et, quant aux finances, une ère nouvelle venait de s'ouvrir, la grande administration était inventée, le inonde allait être administré. Le monstre-empire a cent millions de mains et an ventre, l'unité est fondée! Je travaillerai avec vos mains et vous digérerez avec mon estomac, voilà qui est clair, etMénénius avait raison, et je n'ai que faire de l'avis du paysan du Danube.

Si œ système entraînait quelques abus, s'il y avait de temps en temps quelque famine, ce n'était là qu'un nuage dans ie rayonnement de ia joie universelle, une note discordante qui se perdait dans le concert delà reconnaissance publique,et tous ces petits malheurs, qui d'aventure, ridaient la surface de l'empire, n'éteient à vrai dire que d'heureux contrastes, et de piquantes diversions ménagées A un peuple heureux par sa bonne fortune, pour le reposer de son bonheur et lui donner le temps de respirer; c'était comme l'assaisonnement du régal, juste assez pour rompre la monotonie du succès, tempérer l'allégresse et prévenir la satiété. On étouffait de prospérité ; il y a des bienfaits qui accablent et des bonheurs qui font mourir.

Qui donc, en cet âge d'or, qui donc pouvait se plaindre? Tacite dit que, sept ans plus terd, à la mort d'Auguste, il ne restait que peu de citoyens qui eussent vu la république ; il en restait encore moins de ceux qui l'avaient servie : ils avaient été emportés par les guerres civiles, ou par les proscriptions, ou par les exécutions sommaires, ou par l'assassinat, ou par la prison, ou par l'exil, ou por la misère, ou par le désespoir ; le temps avait fait te reste; il restait quelques esprits cliagrrns, quelques vieillards moroses, et quanta ceux qui étaient venus au monde depuis Actium, ib étaient tous nés avec une image de l'empe-

reur dans l'œil, et s'ils n'en voyaient pas plas clair, on avait lieu (Tespérer dn moins qu'ils seraient disposés â trouTn* belle la nouvelle face des choses, et même la plus belle de toutes, n'en ayant jamais vu d'autre. Doue la tourbe de Rémus était contente, et tout était au mieux, dans le meilleur des empires.

En ce temps-là vivait Labiénus. Connaissez-vous Labiénusî C'était un homme étrange et d'humeur singulière. Figurez-vous qu'il s'obstinait à rester citoyen dans une ville où il n'y avait plus que des sujets. Comprend-on celaT Civix Romatuis gum, disait-il; impossible de le faire sortir de là. Il voulait, comme Cicéroo, mourir libre dans sa patrie libre ; imagine-t-on pareille extravagance? citoyen et libre, rinsensél Sans doute il disait cela, comme plus tard Polyeucle disait : Je suis ebrétien 1 sans trop savMr ce qu'il disait. Le vrai, c'est que sa pauvre tète était malade; il était atteint d'une dangereuse affection du cerveau; du moinsc'élait l'avis du médecin d'Auguste, le célèbre Arlorivs, qui appelait ce genre de folie une monomanie raisonneuse, et qui avait ordonné de traiter le malade par la prison. Labiénus n'avait pas suivi l'ordonnance ; aussi n'était-il pas guéri eomme vous allez voir, quand je vous l'aurai fait mieux connaître.

Titius Labiénus portait un nom honoré déjà deux fois par de bons citoyens. Le premier Labiénus, lieutenant de César, l'avait quitté, lors du passage du Rubicon, pour ne pas être complice de son attentat ; le second avait mienx aimé servir les Partbes que tes triumvirs; notre héros était le troisième. Une ligne de Sénèque le rhéteur suffît déjà pour nous faire entrevoir cette grande figure, car nous y trouvons cette fiëre parole de labiénus : Je gaia que ce que f écris »e peut être tu qu'après ma mort. Orateur et historien de premier ordre, parvenu à la gloire à travers mille obstacles, on disait de lui qu'il avait arraeké plutôt qu'obtenu l'admiration. Il écrivait alors une histoire dont il Usait parfois, portes closes, quelques pages à des amis sûrs.

Cest à propos de Mtte histoire que la coadamnation des livres au feu fut appliquée pour la première fois, sur la motion d'un séUBleur qui fut lui-même frappé, quelque temps après, de la peine qu'il avait inventée; et Labiénus eut ainsi, le première Rome, l'honneur, dcveou commua plus tard, d'un sénatusconsulte incendiaire. C'est ce que H. Egger appelle judicieusement ■ les difficulté nouvelles que le régime impérial fit naître pour l'histoire (1). > Le pauvre historien brûlé, ne pouvant survivre à son œuvre, alla s'enfermer dans le tombeau de ses ancêtres, pour n'en plus sortir. II croyait son œuvre anéantie; elle ne l'était pas. Cassius la savait par cœur, etCassius, pro- . légé par l'exil, était, comme il disait lui-même, une édition vivante du livre de son ami, une édition qu'on ne brûlerait pas. Sans doute la mort de Labiénus fut aussi folle que sa vie ; un livre brûlé, la belle affaire 1 est-ce qu'on se tue pour cela? le sénat ne voulait pas la mort du coupable, il ne voulait que lui donner un avertissement ; il fallait en profiter ; mais cet [homme prenait tout à rebours, et entendait toujours de travers, quand il entendait. Il était bien digne de figurer dans ce long défilé de suicides stoïciens qui venait de commencer, et parmi tous ces héroïques niais, tous ces opposants systématiques et absolus, enragés et absurdes, qui faisaient de leur mort même un dernier acte d'opposition, et s'imaginaient, en s'ouvrant les veines, faire un bon tour à l'empereur. Aucuns même se tuaient uniquement pour faire enrager le prince, qui en riait avec ses alTrauchis, et n'en était que plus persuadé de l'excellence de sa politique, en voyant que sa besogne se faisait toute seule. Labiénus était de ceux-là ; vous voyez bien que c'était un imbécile; tel est l'homme dont nous voulons vous redire les propos, et vous verrez que dans ses propos, comme dans sa vie et dans sa mort, il fut toujours le même, c'est à dire un incorrigible. C'était

(1) EMimens critiques, p. Vi.

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un homme du vieux parti, puisque la liberté était passée; un réactiounaire, puisque la république était une chose du temps jadis; un ci-devant de l'ancien régime, puisque le gouvernement des lois était le régime d'autrefois; en un mot, c'était une ganache.

Il était de ces méchants qui doivent trembler sous an gouvernementfort, pour que les bons se rassurent, et qae la société, ébranlée jusque dans ses fondements, puisse se rasseoir sur ses bases. Ce n'est pas tout , Lebiénus était ingrat : en plein césarisme, en pleine gloire, au milieu de celte surabondance de félicité publique et de cette fête immense du genre humain, il méconnaissait les bienfaits que répandait â pleines mains le second fondateur de Rome, le pacificateur du monde ; il avait à la fois les passions aveugles et les passions ennemies qui font les hommes dangereux et les citoyens funestes. Mais vous ne le connaissez pas encore. Sa passion manquant d'air et d'espace, dans l'êtouffement du principat, ne pouvant ni parler, ni écrire, ni agir, ni se mouvoir , il passait des heures entières sur le pont Sublicius, à voir couler le Tibre, immobile et muet, mais le regard furieux, le geste menaçant, la poitrine gonflée de l'esprit des anciens jours , comme une statue de Mars vengeur, comme un tribun pétrifié. Il est doux de dormir, disait Hichcl-Ange, ou d'être de pierre, tant que durent la misère et la honle. Labiénus ne dormait pas , mais il était de pierre, plus dur que le roc du Capilole (immobile saxutn). La tyrannie n'avait pas prise sur lui, et l'empire n'y pouvait mordre; c'était un Romain de la vieille roche, que rien ne pouvait entamer. Seul, debout, comme Coclès, entre une armée et un précipice, il défiait l'une et l'autre : il défiait Auguste et souriait à la mort. Dans tout cela, il y avait du bon, si vous voulez ; mais à côté, quel caractère détestable et quel esprit mal fait ! Octave avait eu beau frapper une superbe médaille, avec les trois mains entrelacées des triumvirs, et celle sublime légende iLesatut du genre humaùi,

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cela encore lui dÉplaisait; il prétendait qu'on l'avait sauvé malgré lui, et il citait le vers d'Horace :

Quand d'être ainsi sauvé je n'ai pas le dessein. Au diable le sauveur, qui n'est qu'un assassin '.

Le vieux Labiénus était de ceux qui avaient vu la république ; ce n'était pas sa Tàute; mais il avait la sottise de s'en souvenir, là était le mal. Il voyait maintenant un grand régne, et il n'était pas content. 11 y a des gens qui ne le sont jamais. Il se croyait toujours au lendemain de Pharsale; quarante ans de gloire lui crevaient les yeux, sans les ouvrir ; il avait l'air d'un bomme qui fait un mauvais rêve, et la réalité pour lui n'était qu'une infernale vision. 11 avait des élonnements naïfs ; il ne voulait pas croire que c'était arrivé, Épiménide (qui dormît cent ans), quand il se réveilla , était moins étonné. Triste dans la joie universelle, sombre au milieu de l'orgie romaine, comme les âcax philosophes du tableau de Couture, il était là et semblait vivre ailleurs ; c'était un spectre dans une fête; vous eussiez dit un mort écbappé dea tombeaux de' Philippe», une ombre curieuse qui vient voir. Quelquefois un ami le plaignait; lui, plaignait son ami. Le plus souvent , tout seul, il grondait dans son coin; il regardait passer l'empire. Il n'était guère possible de fiiire entendre raison à un pareil bomme : il était d'un autre .''.ge, exilé dans l'âge nouveau; il avait la nostalgie du passé; il n'avait rien appris, ni rien oublié; il ne comprenait rien à l'époque présente ; il avait tous les préjugés de Brutus, U était infecté d'opinions grecques qui n'étaient plus de mise à Rome depuis longtemps. Il avait l'air vieux comme les Douze Tables; il pensait encore comme on pensait du temps de Fabricius ou des Ca mi lies, chevelus. Et puis des idées fantasques et d'incroyables manies; surtout un goûlbizarre, inexplicable, étrange : il aimait la liberté! ÉvidemmentT. Labiénus n'avait pas le sens commun.

Aimer la liberté I Compreoez-Toss oqUI Celait une opinion rétn^ade, puisque la liberté était la chose ancienne; les hommes nouveaux aimaient le ré^me nouveau. 11 n'avait pas le sentiment des nuances, ni la notion du temps, ni llntelligence des transitions.

Le temps avait marché, les idées aussi; lui, restait planté là comme un terme; il croyait encore à la justice, aux lois, à la science et à la conscience ; évidemment il radotait. H parlait du parti des honnêtes gens, eomme Cicéron ; il parlait de Sénat, de tribuns, de cemices , et ne voyait pas que tout cela était fondu comme n«ge dans le cloaque immense, et qu'il était presque seul sur le bord. Il comptait encore les années par les consuls, car Auguste avait laissé le nom pour faire cnHre i la chose, et lui, espérait ressusciter la chose en conservant le nom. Il préparait des discours au peuple, comme s'il j avait un peuple; il invoquait les lois, comme s'il y avait des lois ; le principal n'était pour lui qu'une parenthèse de l'histoire, une page honteuse des annales romaines, il avait hâte de tourner la page ou de la déchirer; il disait toujours que cela allait finir, et il le croyait; les gens le croyaient fou, et il l'était, comme vous voyez. Au demeurant, bonhomme ; entêté plutôt que méchant; incapable de tuer un poulet, et de souhaiter le moindre mal A un homme, si ce n'est â Auguste, et encore. Il était si doux , qa'il était d'avis de ne l'envoyer qu'au bagne, tourner la meule, contrairement & l'opinion plus commune de ceux qui voulaient le mettre en croix. Il pensait d'ailleurs , avec tes stoïciens , que le châtiment est un bien pour le coupable ; il est donc vrai de dire qu'il souhaitait à Auguste le seul bonheur qui put lui arriver : l'expiation.

Un jour qu'il se promenait sous le portique d' Agrippa, il rencontra Gallion. Junius Gallion était un jeune sage, comme Labiénus était un vieux fou. C'était un jeune homme sérieux et doux, instruit et élégant, poli, circonspect et prudent, un sloï-

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den modéré; espapud «t romain, citoyen et sujet, honuoe d« denx époques et de deux pays, sang mêlé, opinion croisée, un peu ceci et nn peu cela ; tonruaDt parfois , comme Horace , ses regards attendris sur le toml)ean de la liberté, et les reportant, non moins attendris , sar le berceau de l'empire ; donnant une larme à Ceton, un sourire à Céser; caractère bienveillant, aimant un peu tout le monde, même Labîénus. Il était frère de Sénéque, qui n'osa pas vlTre, et oncle de Lucain, qui ne sut pas mourir : on n'avait plus que des moitiés d'béroïsme et des tioaçons de grandeur; peuple en ruines, avant ses temples; çà et là encore quelques demi-Romains, Gallion faisait des vers pour le fovori de Mécène ; les critiques l'appellent llngénieux Gallion. Enfin, il avait de l'esprit, car il fut proconsul. Cest de lui qu'on a nommé gallionistea les indifférents en matière religieuse; il aurait pu être un peu patron, du même genre, en matière politique. C'est ce que lui reprochait Labiénus. El je crois qite le sombre promeneur allait passer sans se soucier de le reconnaître; car Labiénus n'était pas aimable ; il n'était guère plus affable que ces fameux sénateurs qui , fièrement assis an milieu du foram , reçurent un jour si froidement les Gaulois. Aussi Gallion ne se serait pas basardé à lui caresser la barbe ; mais le jeune bomme était si content, si ému, avait si grand besoin de trouver quelqu'un à qui dire la grande nouvelle qu'il venait d'apprendre, il était si curieux d'en voir l'effet sur Labiénus , qu'il l'aborda : Bonjour, Titus! qutd agis, duleissime, rerum? comment te portes-tuî — Mal, si l'empire se porte bien,

— C'est bon, on sait bien que tu es lonjours de mauvaise humeur; mais j'ai une nouvelle A t'apprendre. — 11 n'y a pas de nouvelle pour moi, tant qu'Auguste règne encore. — Allons, je sais que lu es en colère depuis trente ans, et que tu n'as pas ri une seule fois depuis le triumvirat ; mais voici ma nouvelle : les Mémoires d'Auguste viennent de paraître. — Et depuis quand les brigands font-ils des livres? — Depuis que les bonu3,.z.»»,Coogle

né(eg gens font des empereurs. — Hélas I — Ainsi, mon cher Titus, tu ne liras pas ces Mémoires ? — Je les lirai, Gallion, je les lirai, en pleurant de honte. — Et tu vas j répondre, les critiquer, faire un anti-César, comme César a fait un anti-Caton ? — Non, Gallion, je ne veux rien publier sur ce sujet, je ne discute pas avec celui qui a trente légions ; dans un pays qui n'est pas libre, on doit s'interdire de toucher à l'histoire contemporaine, et la critique, en pareille matière, est impossible. — Tu ne veux pas éclairer le public? — Je ne veux pas contribuer à le tromper, car, par ie temps qui court, sar de tels sujets, rien de ce qui parait ne peut être bon, rien de ce qui est bon ne peut paraître. Je continuerai mon histoire secrète, dont j'enverrai les feuillets à Sévérus, en licusùr; je sauverai la vérité, en ('exilant. — Hais on assure que la critique sera libre; la tyrannie donnera huit jours de congé A la littérature. — Ils ne pourront donner qu'une fausse liberté, une liberté de décembre, c'est à dire une liberté de carnaval, libertas decembris, comme dit Horace; je ne veux pas en user. Je ne veux pas, en écrivant contre le livre, me trouver placé entre la vengeance d'Oclave et la clémence d'Auguste, sens avoir même le choix. Je ne veux pas, comme Cinna, donner au drôle l'occasion de faire le magnanime, et être exécuté par une grâce. Quant à louer le livre, je ne le puis que s'il est bon, auquel cas, je craindrais d'être confondu avec ceux qui le louent pour d'autres motifs. Il m'est donc aussi impossible de louer que de blâmer. El d'ailleurs, le livre n'est pas bon et ne pouvait pas l'être. Quand an homme est assez coupable pour se faire roi, et assez sot pour se faire dieu, je pense qu'il ne saurait avoir toutes les qualités requises pour écrire l'histoire. Vous êtes sur déjà qu'il n'a ni bon sens, ni bonne foi; alors qu'est-ce qui lui reste? Il ne peut ni savoir la vérité, ni la dire, s'il la savait; alors de quoi se mêle ce porte-sceptre? Et pourquoi s'avise-t-il d'écrire? Un roi historien doit commencer par abdiquer. Il ne l'a |>as fait; mauvaissigne;

Et puis, j'en ai lu des passages. Il justifie les proscriptîoos et fait l'apologie de l'usurpation. Cela devait être. Et tu veux Gallion, que jefasse la critique de cette œuvre d'ignorance et de mensonge, revêtue de l'approbation de deux mille centurions, et recommandée au lecteur par les vétérans. La critique! c'est le siège, que lu devais dire. Et lu ne vois pas, mon petit Gallion, que c'est là un des meilleurs tours que le fils du banquier ait joués aux fils de la louve, qui, hélas ! ne savent plus mordre, comme leur aïeule. Ah ! Gallion, nous sommes dégénérés, nous sommes des Romains de décadence, tombés de César dans Auguste, et de Charybde dans Scylla ; de la force dans la ruse, et de l'oncle dans le neveu ! Pouah! Non, je ne veux pas tomber dans ce guet-apens littéraire, ni donner dans le panneau, ni surfout y faire tomber les autres; non, je n'écrirai pas sur les Mémoires d'Auguste. Le silence du peuple est la leçon des rois. Labiénus la donnera à Auguste.

Sois tranquille, d'ailleurs ; si tu veux de la critique sur ce petit morceau de littérature impériale, si tu veux de fines appréciations, on l'en donnera; si tu veux de savantes dissertations, il en pleuvra ; si tu veux d'ingénieuses et piquantes observations, des aperçus pleins de nouveauté, des discussions élégantes et courtoises, soutenues d'un ton exquis par des gens du meilleur monde, lu en auras; si tu veux de la controverse à genoux et de la rhétorique à plat-ventre, et des épigrammes à surprise, dont la pointe chatouille au lieu de piquer, et des morsures qui sont des caivsses, et des reproches sanglants qui font plaisir, et d'adorables gentillesses adroitement glissées sous l'apparence d'un jugement sévère, etde jolis petits mots tout aimables, délicatement enveloppés dans k plis d'une phrase féroce et rébarbative, et des bouquets de fleurs de latinité, et des flots d'éloquence melliflue, cl des arguments offerts sur des coussins de velours, et des objectioi^ nrésentées sur un plateau d'argent, comme une lettre par un domestique; rien de tout cela ne

te manquera, mon cher Gallioa; nons allons voir danser le chœar des mnses d'État, et c'est Mécène qai conduira le ballet. Les chastes sœurs ont quitté le Pinde pour le mont Palatin, et Apollon s'est mis dans la police. Donc Auguste est assuré d'avoir ua public, des lecteurs, des juges, des critiques, des copistes et des commentateurs ; il se trouvera des gens pour cette besogne. Quia fait des Virgiles, peutfairedes Aristarqnes; il lui en faut, il en aura I

Déjà toute la littérature est en liesse : Varitis pleure de joie; Flavus trépigne de tendresse; Rabirins prépare ses tablettes; Hatérius fera une lecture, et Tarpa une déclama* tîon; Pompéius Hacer déclare que c'est un beau jour pour la morale, et commande IrtHS exemplaires de luxe, pour les trois bibliotbéqnes publiques qu'il vient d'organiser ; Feneslella va ajouter un volume à son Histoire littéraire; Hétellus, qui fait si bien les discours du prince, comptera les beautés oratoires de son livre; et Verrius, le grammairien, les beautés grammaticales; Harathns, l'hbtoriographe, donnera une analyse dans le journal de la cour; et Athénodore, le protégé d'Octavie, rédigera une parapbrase pour les dames, et les notules explicatives à la portée des princesses. En voilà dix, j'en connais mille; ces gens-là vont défiler devant l'empereur, en criant A tue-lâle, comme les chevaliers h la parade ; lui, cependant, anra une attitude pleine de modestie et de majesté; son geste dira : assez I son sourire dira : encore! et la cobue s'égosillera de plus belle. Comme il a eu, pour applaudir ses actes, la populace d« sept collines ; il aura, pour louer sou livre, la populace des auteurs; les applaudissements sont sârs, mais ils ne peuvent venir que d'un c^té ; c'est même là une conséquence assez grotesque de sa situation littéraire unique. L'infortuné ne l'a peut-être pas prévue, mais je m'en moque; il réussira par ordre, c'est dur, mais je n'y peux rien. La toute-puissance a des inconvéoi^ls pour un auteur; tout n'est pas roses dans le métier d'écrivain

eoaroBnË. la plaee n'est pas tenable, et Tir^Ie y aarait perdu son latin. Hais il faut snbir la loi qu'on s'est faîte, et quand la honte est Yerste, il faut la boire. Attention donc, mon cher Gailion; la fêle va s'ouvrir, elle sera bruyante et nombreuse; déjà les musiciens sont à leurs places, accordent leurs instruments et prMudent au concert; regarde donc et écoute, si c'est ton goât; j'aTOue que le spectacle ne laissera pas d'être assez réjouissant pour ceux qui peuvent rire encore.

le sais que l'ouvrée comprendra la dernière guerre cÎTile, et même la dernière année de Jules César. En bonne foi, mon cher Gallîon, peux-tu prendre cela au sérieux? Auguste publiant un livre sur la révolution qu'il a faite! Que dire, selon toi, d'un criminel qui publie l'apologie de son crime 1 A mon sens, 11 commet un second attentat plus difficile, il est vrai, que le premier (car il est plus facile de commettre un crime que de le justifier); mais ce second attentat, s'il est plus difficile, est aussi plus coupable et plus funeste, car les victimes sont plus nombreuses, les conséquences plus durables. Le premier s'attaque â la vie des hommes, l'autre à leur conscience; l'un tue le corps, l'autre l'esprit; l'un opprime I& présent, Pautre l'avenir, Cest le coup d'État dans la morale, la création du désordre, l'injustice systématisée, l'organisation du mal, la promulgation du nondroit, la proscription de la vérité, la défaite définitive de la raison publique, la déroute générale des idées, une bataille d'Aciium intellectuelle. C'est le vrai couronnement d'un édifice de scélératesse et d'infamie, c'est aussi le seul possible. Le livre d'Auguste, c'est sa vie érigée en exemple, c'est son ambition innocentée, c'est sa volonté formulée en loi, c'est le code des malfaiteurs, la bible des coquins ; et c'est un pareil livre que vous voulcE critiquer publiquement, sous le ré^jme de son bon plaisiri Vous voulez faire à Auguste une opposition littéraire? Allons donct delà critique contre Octave! quelle dérision! il n'a pas hit de critique coptre Cicéron j il l'a tué 1 Quoi ! le mi-

sérable qui voua assassine, vous fait un sermon snr l'assassinat, et, avant de vous achever, il voas demande votre avis sur sa petite composition, mais votre avis, lA, bien sincère, sur le Tond et sur la forme, votre evis politique et littéraire; car il est artiste , et bon enfant, et il veut savoir votre opinion sur son œuvre; et vous, bonnement, vous iriez la lui dire, et, le couteau sur la gorge, vous allez gentiment confabuler avec le bourreau! Gailion, mon ami, vous n'y pensez past

Que diriez-vous de Verres faisant un livre sur la propriété? Est-ce que vous discuteriez avec lui? Les Mémoires d'Octave sont-ils donc autre chose? N'est-ce pas la théorie de l'usurpation, écrite par un usurpateur? C'est une école de conspiration, ouverte par un conspirateur impuni.

L'anteur n'y peut dire, après tout, que ce qu'il sait; Usait piller une ville, égorger un sénat, forcer un trésor dans un temple et voler Jupiter; il sait faire de fausses clefs, de faux serments et de faux testaments ; il sait mentir au Forum et à la Curie, corrompre les électeurs, ou s'en passer; tuer ses collègues blessés, comme à Modène, proscrire en messe, et autres jeux de princes; il sait, suivant la méthode du premier César, comment on emprunte aux uns pour prêter aux autres, et se faire des amis des deux côtés ; il sait, d'un vigoureux élan, franchir toutes les barrières et tous les Rubicons, puis, d'un bond suprême, s'enlevant au dttssus des lois divines et humaines, ff|ire le saut périlleux, cabrioler et tomber roi. Il sait tout cela, mais il ne sait pas un mol d'histoire, ni de politique, ni de morale, si ce n'est de la grande, c'est à dire de la morale des grands qui s'enseignait dans sa famille. On ne trouve donc rien dans son livre de ce qu'on a besoin de savoir, et on y trouve, à profusion, ce qu'il est dangereux d'apprendre. Il aime les vieux mots, les vieilles monnaies et les vieux casques, mais il n'aime pas les vieilles mœurs. Allez-vous discuter avec lui quelque point de grammaire, d'archéologie ou de numismatique? Sot

qui lui ferait cet honneur. Vous voyez bien que ce serait là tomber dans son piège et jouer son jeu. Les gens de sa sorte se sentent, quoi qu'ils fassent, au ban de la société ; ils en sont sortis violemment par un crime, ils veulent y rentrer doucement par la ruse. Ils n'ont plus qu'une ambition, se faufiler parmi les honnête gens. Pour cela, ils prennent tous les déguisemenls: ils vont cherchant partout leur pauvre honneur perdu; on les voit, mendiants couronnés, quêter l'estime à toutes les portes ; c'est la seule aumdne qu'on ne puisse pas leur faire. Auguste en est là ; ce bnveur de sang n'a plus qu'une soif, celle des louanges ; ce voleur de l'empire du monde ne veut plus voler qu'une chose : sa réhabilitation. Hais il tente l'impossibie. L'effort impuissant et désespère qu'il fait pour sauver quelques débris de sa réputation naufragée, cet effort sujH^me pour raccrocher son honneur à une dernière branche qui va casser, cette dernière lutte de César avec l'opiniou qui l'écrase, a je ne sais quoi de lugubre et de comique, comme la dernière grimace d'un pendu, ou comme le sourire du gladiateur, qui veut mourir avec grâce. Le livre de César, c'est la toilette du condamné, c'est le salut du supplicié à la foule, en marchant au supplice. C'est la coquetterie du dernier jour. César était si sele, que le bourreau n'en eAtpes voulu; il se débarbouille un peu, pour embrasser la mort. Et il demande des lecteurs ! l'insolent ! des lecteurs pour César t à quoi bon 1 11 ose, dans une préface, ^dresser des questions aux lecteurs; mais c'est le licteur qui répondra. — En attendant cette réponse, je vais lire les Mémoires d'Auguste. — Et moi, répondit Labiénos, je vais relire les LibelUa de Cassius.

- Typi^rapbiede D. Busmée, rue des Aleiiens, 13.

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