‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 108 sur 326 · JEAN-JACQUES COUCHE A LA BELLE ÉTORE · texte numérisé non relu

JEAN-JACQUES COUCHE A LA BELLE ÉTORE

C'était souffrir assurément que d'être réduit à passer la nuit dans la rue , et c'est ce qui m'est arrivé plusieurs fois à Lyon, J'aimais mieux employer quelques sous qui me restaient à payer mon pain que mon gîle, parce qu'après tout je risquais moins de mourir de sommeil que de faim. Ce qu'il y a d'étonnant , c'est que dans ce cruel état je n'étais ni inquiet ni triste. Je n'avais pas le moindre souci sur l'avenir, et j'att^idais les réponses que devait rece-

voir mademoiselle du Cbâtelet, couchant à la belle étoile ou sur un banc, aussi tranquillement que sur un lit de roses. Je me souviens même d'avoir passé une nuit délicieuse hors de la ville, dans un chemin qui côtoyait le Rhône ou la Saône , car je ne me rappelle pas lequel des deux. Des jardins élevés en terrasse bordaient le chemin du côté opposé. Il avait fait très-chaud ce jour-là; la soirée était charmante, la rosée humectait Therbe flétrie ; point de vent; une nuit tranquille; Tair était frais sans être froid; le soleil, après son coucher, avait laissé dans le ciel des vapeurs rouges dont la réflexion rendait Teau couleur de rose ; les arbres des terrasses étaient chargés de rossignols qui se répondaient l'un à Tautre. Je me promenais dans une sorte d*extase, livrant mes sens et mon cœur à la jouissance de tout cela ; absorbé dans ma douce rêverie, je prolongeai fort avant dans la nuit ma promenade sans m'apercevoir que j'étais las. Je m*en aperçus cnfm. Je me couchai voluptucusoment sur la tablette d'une espèce de niche ou d'arcade enfoncée dans un mur de terrassç : le ciel de mon lit était formé par les têtes des arbres ; un rossignol était précisément au-dessus de moi ; je m'endormis à son chant; mon sommeil fut doux, mon réveil le fut davantage. Il était grand jour; mes yeux en s'ouvrant virent le soleil, l'eau, la verdure, un paysage admirable. Je me levai, me secouai. La faim me prit, je m'acheminai gaiement vers la ville.

(Confessions.)

Page 1