LA FAUSSE SINGULARITÉ
Les sots (jfui connaissent souvent ce qu*ils n'ont pas, et qui s'imaginent que ce n'est que faute de s'en être avisés , voyant le succès de la singularité , se font singuliers , et Ton sent ce que ce projet bizarre doit produire.
Au lieu de se borner à n'être rien, ce qui leur convenait si bien , ils veulent à toute force être quelque chose, et ils sont insupportables. Ayant remarqué, ou plutôt entendu dire, que des génies reconnus ne sont pas toujours exempts d'un grain de folie, ils tâchent d'imaginer des folies , et ne font que des sottises.
La fausse singularité n'est qu'une privation de caractère , qui consiste non-sculcment à éviter d'être ce que sont les autres , mais à tâcher d'être unique- «nent ce qu'ils ne sont pas.
On voit de ces sociétés où les caractères se sont partagés , comme on distribue des rôles : l'un se fait philosophe , un autre plaisant , un troisième homme d'humeur. Tel se fait caustique qui penchait d'abord à être complaisant; mais il a trouvé le rôle occupé. Quand on n'est rien , on a le choix de tout.
Il n'est pas étonnant que ces travers entrent dans la tête d'un sot ; mais on est étonné de les rencontrer avec de l'esprit, delà se remarque dans ceux qui, ayant plus de vanité ([uc d'orgueil , croient rendre
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leurs défauts brillants par la singularité eu les outrant , plutôt que dé s'appliquer à s*en corriger. Ils jouent leur propre caractère; ils étudient alors h nature pour s'en écarter de plus eu plus , et s*en former une particulière ; ils ne veulent rien faire ni dire qui ne s'éloigne du simple ; et malheureusement, quand on cherche l'extraordinaire, on ne trouve que des platitudes. Les gens d'esprit même n'en ont jamais moins que lorsqu'ils tâchent d'en avoir.
On devrait sentir que le naturel qu'on cherche ne se trouve jamais , que l'effort produit l'excès , et que l'excès décèle la fausseté du caractère.
On veut jouer le brusque , et l'on devient féroce; le vif, et l'on n'est que pétulant et étourdi. La bonté jouée dégénère en politesse contrainte , et se trahit enflu par l'aigreur; la fausse sincérité n'est qu'offensante , parce qu'elle pourrait s'imiter quelque temps, parce qu'elle ne consiste que dans des actes passagers ; on n'atteindrait jamais à la franchise qui en est le principe , et qui est une continuité de carac-. tère. £lle est comme la probité ; plusieurs actes qui y sont conformes n'en font pas la démonstration , et un seul de contraire la détruit.
Enfin, toute affectation unit par se déceler, et l'on retombe alors au-dessous de sa valeur réelle : tel est regardé comme un sot , après et peut-être pour avoir élé pris pour un génie. On ne se venge point à demi d'avoir été sa duix.\
Soyons donc ce que nous sommes , n'ajoutons rien à notre caractère ; tâchons seulement d'en retrancher ce qui peut être incommode aux autres, et dangereux pour nous-mêmes; ayons le courage de nous soustraire à la servitude de la mode, san» passer les bornes de la raison.
(Considérations sur tes mœurs.)