‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 158 sur 326 · ALEXANDRE · texte numérisé non relu

ALEXANDRE

Je vis alors cet Alexandre, qui, depuis, a rempli la terre d'admiration et de deuil. Il avait dix-huit ans, et s'était déjà signalé dans plusieurs combats^ A la bataille de Chéronée , il avait enfoncé et mis eo fuite Taile droite de l'armée ennemie. Cette victoire ajoutait un nouvel éclat aux charmes de sa figure* Il aies traits réguliers, le teint beau et vermeil; le nez aquilin , les yeux grands, pleins de feu , les che* veux blonds et bouclés, la tête haute, mais un pea penchée vers l'épaule gauche , la taille moyenne, fine et dégagée, le corps bien proportionné et fortifié par un exercice continuel. On dit qu'il est très^léger à Ist course , et recherché dans sa parure. Il entra dans Athènes sur un cheval superbe qu'on nommait Bu^ céphale , que personne n'avait pu dompter jusqWà lui , et qui avait coûte treize talents

. {Voyage d' Anacharèis,)

LA Mort de socrate.

Les onze magistrats qui veillent à l'exécution des criminels se rendirent de bonne heure à la prison pour le délivrer de ses fers et lui annoncer le moment de son trépas. Plusieurs de ses disciples entrèrent ensuite ; ils étaient à peu près au nombre de vingt: ils trouvèrent auprès de lui Xàntipti^i sOti

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épouse , tenant le plus jeune de ses enfants entre ses bras. Dès qu*elle les aperçut, elle s*écria d'une voix entrecoupée de sanglots : « Ah ! voilà vos amis , et c*ést pour la dernière fois ! » Socrate ayant prié Griton de la faire remener chez elle, on l'arracha de ce lieu , jetant des cris douloureux et se meurtrissant le visage.

Jamais il ne s'était montré à ses disciples avec tant de patience et de courage ; ils ne pouvaient le voir sans être oppressés par la douleur, l'écouter sans être pénétrés de plaisir. Dans son dernier entretien, il leur dit qu'il n'était permis à personne d'attenter à ses jours, parce que, placés sur la terre comn:e dans un poste , nous ne devons le quitter que par la permission des dieux; que pour lui, résigné à leur volonté, il soupirait après le moment qui le mettrait en possession du bonheur qu'il avait tâché de mériter par sa conduite. De là passant au dogme de Tim^ mortalité de l'âme, ill'établitpar une foule de preuves qui justifiaient ses espérances. « £t quand même , disait-il, ces espérances ne seraient pas fondées, outre que les sacrifices qu'elles exigent ne m'ont pas empêché d'être le plus heureux des hommes , elles écartent loin de moi les amertumes de la mort , et répandent sur mes derniers moments une joie pure et délicieuse.

n Ainsi , ajoutait-il , tout homme qui , renonçant aux voluptés, a pris soin' d'embellir son âme, non d'ornements étrangers, mais d'ornements qui lui

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sont propres, tels que la justice, la tempérance et les autres vertus , doit être plein d'une entière confiance, et attendre paisiblement Theure de son trépas. Vous me suivrez quand la vôtre sera venue; la mienne approche, et, pour me servir de Texpression d'un de nos poètes, j'entends déjà sa voix qui m'appelle.

» — N'auriez -vous pas quelque chose à nous prescrire à l'égard de vos enfants et de vos affaires T lui demanda Criton. — Je vous réitère le conseil que je vous ai souvent donné, répondit Socrate, celui de vous enrichir de vertus : si vous le suivez , je n'ai pas besoin de vos promesses ; si vous le négligez , elles seraient inutiles à ma famille. »

Il passa ensuite dans une petite pièce pour se baigner : Criton le suivit. Ses autres amis s'entretinrent des discours qu'ils venaient d'entendre, et de l'état où sa mort allait les réduire ; ils se regardaient déjà comme des orphelins privés du meilleur des pères, et pleuraient moins sur lui que sur euxmêmes. On lui présenta ses trois eufants; deux étaient encore dans un âge fort tendre. Il donna quelques ordres aux femmes qui les avaient amenés, et, après les avoir renvoyés, il vint rejoindre ses amis.

Un moment après le garde de la prison entra. « Socrate, lui dit-il, je ne m'atteuds pas aux imprécations dont me chargent ceux à qui je viens annoncer qu'il est temps de prendre le poison. Comme

je l'ai jamais ?u personne ici qai eût autaat de force et de douceur que vous, je sols assuré que vous n'êtes pas fâché contre moi, et que vous ne m'attribuez pas votre infortune; tous n*en connaisiez que trop les auteurs. Adieu, tâchez de tous soumettre à la nécessité. » Ses pleurs lui permirent à peine d^achcver, et il se retira dans un coin de laf prison pour les répandie sans contrainte. « Adieu , lui r^modit Socrate , je suivrai votre conseil, v Et se tournant vers ses amis : « Que cet homme a bon cœur I leur dit-il , pendant que j'étais ici il venait quelquefois causer avec moi.... Voyez comme it pleure. .. dxitxna , il fout lui obéir ; <^on apporte le poison, s'il est prêt; et s'il ne l'est pas, qu'on le broie au plus tôt. »

Criton voulut lui remontrer que le soleil n'était pas encore couché , que d'antres avaient eu la liberté de prolonger leur vie de quelques heures. « ils avaient leurs raisons , dit Socrate , et j*ai les miennes pour en agir autrement. »

Criton donna des ordres , et quand ils furent exé-» entés , im domestique apporta la Coupe fotale. Socrate ayant demandé ce qu'il avait h faire i « Yous promener après avoir pris la potion, répondit cet homme^ et vous coucher sur le dos quand vos jambes commenceront à s'appesantir, m Alors, sans changer de visage, et d'une main assurée, il prit la coupe, et, w^H avoir adressé ses prières aqx dieux , il l'appro^ éba dé sa bouche.

Dans ce moment terrible, le saisissement et l'effroi s'emparèrent de toutes les âmes, et des pleurs involontaires coulèrent de tous les yeux; les uns, pour les cacher, jetaient leur manteau sur leur tête, les autres se levaient en sursaut pour se dérober à sa vue ; mais lorsqu*en ramenant leurs regards sur lui ils s'aperçurent qu'il venait de renfermer la mort dans son sein , leur doulear, trop long-temps contenue, fut forcée d'éclater, et leurs sanglots redoublèrent aux cris du jeune ApoUodore, qui, après avoir pleuré toute la journée , faisait retentir la prison de hurlements affreux. « Que faites-vous, mes amis? leur dit Socrate sans s'émouvoh*; j'avais écarté ces femmes pour n'être pas témoin de pareilles faiblesses. Rappelez votre courage ; j'ai toujours ouï dire que la mort devait être accompagnée de bons augures. »

Gq)endant il continuait à se promener ; dès qu'il sentit de la pesanteur dans ses jambes, il se mit sur son lit et s'enveloppa de son manteau. Le domestique montrait aux assistants les progrès successifs du poison. Déjà un froid mortel avait glacé les pieds et les jambes; il était près de s'insinuer dans le cœur, lorsque Socrate, soulevant son manteau, dit à Criton : « Nous devons un coq à Esculape ; n'oubliez pas de vous acquitter de ce vœu. — Cela sera fait, répondit Criton ; mais n'avez-vous pas encore quelque autre ordre à nous donner? » Il ne répondit point; un instant après il fit un petit mouvement, le dômes-

tique rayant découvert reçut son dernier regard , et Criton lui ferma les yeux.

Ainsi mourut le plus religieux, le plus vertueux et le plus heureux des hommes ; le seul peut-ôtre, qui, sans crainte d'être démenti , pût dire hautement : « Je n*ai jamais, ni f)ar mes paroles ni par mes actions , commis la moindre injustice. »

{Voyage (V Anacharsis.)

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