EN QUITTANT LA FRANCE
Après six jours de séjour seulement à Calais, ayant dit ses adieux piteux et pleins de soupirs, toute la grande compagnie qui estoit-là, depuis le plus grand jusques au plus petit, s*embarca; ayant, de ses oncles, avec elle, messieurs d'Aumale, grand-prieur, et d'Ëlbeuf, et monsieur Damoillc, aujourd'huy monsieur le connestable, et force noblesse que nous estions avec elle dans la galère de monsieur de Mevillon, pour estre la meilleure et la plus belle.
Ainsi doue qu'elle vouloit commencer h sortir du port, que les rames commcnçoicut à se vouloir lais-
scr mouiller, elle y vit entrer ea pleine mer, cl tout à sa veiie, s'enfoncer un navire devant elle et se périr, et la pluspart des mariniers se noyer, pour n'avoir pas bien pris le courant et le fond; ce qu'elle voyant, s'escria incontinent : « Ha ! mon Dieu ! quel » augure de voyage est cecy ! » Et la galère estant sortie du port, et s'estaut eslevé un petit vent frais, oi) commença à faire voile , et la chiourme se reposer : elle , sans songer à autre action , s'appuya les deux bras sur la poupe de la galère du costé du tiuion, et se mit à fondre en groBses larmes, jettant tousjours ses beaux yeux sur le port et le lieu d'où elle estoit partie, prononçant tousjours ces tristes paroles : « Adieu, France; adieu, France, » les répétant à chaque coup; et luy dura cet exercice dolent près de cinq heures, jusques qu'il commença à faire nuit, et qu'on luy demanda si elle ne se vouloit point oster de là, et souper un pen. Alors, redoublant ses pleurs plus^c^ jamais, dit ces mots : « C'est » bien à cette heure, ma chère France, que je voin n perds du tout de veôe, puisque la nuit obscure et n jalouse du contentement de vous voir tant que B j'eusse pu , m'apporte ua voile noir devant les n yeux, pour me priver d'un tel bieuv Adieu donc» » nia chère France , que je perds du tout de veiie : n je tie vous verray jamais plue. » Ainsi se retira^ disant qu'elle avoit fait tout le contraire de Didoa, qtii ne Gt que regarder la mer, quand Énée se départit d'avec elle, et elliî regardoit tousjours la terre
Elle voulut se coucher sans avoir mangé, et ne voulut descendre en bas dans la chambre de pou|>e ; mais on luy fit dresser la traverse de la galère en haut de la poupe, et luy dressa-t-on là son Kct : eC reposant un peu, n'oubliant nullement ses soupirs et larmes, elle commanda au timonnier, si-tost qu*il feroit jour, s'il voyoit et descouvroit encore le terrain de la France, qu'il l'éveillast, et ne cratgnist de l'appeller. A quoy la fortune la favorisa; car le vent s'estant cessé, et ayant recours aux rames, on ne fit guères de chemin cette nuit : si bien que le jour paraissant, parut encore le terrain de la France; et n'ayant failly le timonnier au commandement qu'elle luy avoit fait, elle se lève sur son lit, et se mit à contempler la France encore, tant qu'elle peut. Mais la galère s'esloignaot, elle s'esloigna son contentement, et ne vit plus son beau terrain. A donc redoubla encore ces mots : « Adieu, la France, cela est fait; adieu, la » France : je pense ne voua revoir jamais plus. •
Si désira-t-elle cette fois qu'une armée d'Angleterre parut, de laquelle nous eslions fort menacés, afin qu'elle eut sujet et fut contrainte de relascher en-arrière, et sauver au port d'où elle estoit partie : mais Dieu en cela ne l'a voulu favoriser à ses souhaits. Car, sans aucun eropeschement , nous arrivasmes à Peiit-Ltte ^
{Fie^ des dames illustres.)
' Petit Leith.