LE PAYS DE GENÈVE
Gooime le voyageur e$t ravi d'admiration, lorsque, dans un beau jour d*6té, auprès avoir péniblement traversé les sommets du Jura, il arrive <i cette gorge oik se déploie subitement devant lui l'immense bassin de Genève ; qu'il voit d'un coup d'œil ce beau lac dont les eaux réfléchissent le bleu du ciel, mais plus pur et plus profond ; cette vaste campagne, si bien cultivée, peuplée d'habitations si riantes; ces coteaux qui s'élèvent par degrés, et que revôt une si riche
DIX-INEUVIÈME SIÈCLE. 635
végétation ; ces montagnes couvertes de forêts toujours vertes ; la crête sourcilleuse des Bautes-Alpes, ceignant ce superbe amphithéâtre, et le mont Blanc, ce géant des montagnes européennes, le couronnaut de cet immense groupe de neiges, où la disposition des masses et Fopposition des lumières et des ombres produisent un effet qu'aucune expression ne peut faire concevoir à celui qui ne Ta pas vu ! £t ce beau pays , si propre à frapper l'imaginatiou , à nourrir le talent du poète ou de Tartiste, Test peut-être encore davantage à réveiller la curiosité du philosophe, è exciter les recherches du physicien. C'est vraiment là que la nature semble vouloir se montrer par un plus grand nombre de faces.
Les plantes les plus rares, depuis celles des pays tempérés jusqu'à celles delà zone glaciale, n'y coÛt tent que quelques pas au botaniste; le zoologiste peut y poursuivre des insectes aussi variés que la nature qui les nourrit ; le lac y forme pour le phy^ sicien une sorte de mer, par sa profondeur, par son étendue, et même par la violence de ses mouvements; le géologiste, qui ne voit ailleurs que l'écorce extérieure du globe, en trouve là les masses centrales relevées et perçant de toutes parts leurs enveloppa pour se montrer à ses yeux; enfin, le météorologiste y peut à chaque instant observer la formation des nuages, pénétrer dans leur intérieur ou s'élever au-dessus d'eux.
636 PROSATtiURS FRANÇAIS.
BUFFON ET LINNJSDS.
L'histoire naturelle ne serait peut-être pas arrivée sitôt à la brillante destinée que ces sages préceptes lui préparaient, si deux des plus grands hommes qui aient illustré le dernier des siècles n'avaient concouru , malgré l'opposition de leurs vues et de leur caractère, ou plutôt à cause de cette opposition môme , à lui donner des accroissements aussi subtils qu'étendus.
Linnaeus et Bulfon semblent en effet avoir possédé , chacun dans son genre, des qualités telles, qu'il était impossible que le même homme les réunit , et dont l'ensemble était nécessaire pour donner à l'étude de la nature une impulsion aussi rapide.
Tous deux passionnés pour leur science et pour la gloire , tous deux infatigables dans le travail, tous deux d'une sensibilité vive , d'une imagination forte, d'un esprit transcendant, ils arrivèrent tous deux dans la carrière armés des ressources d'une érudi* tion profonde; mais chacun s'y traça une route différente, suivant la direction particulière de son génie. Linnœus saisissait avec fmesse les traits dis- Unctifs des êtres ; Buffon en embrassait d'un coup d'œil les rapports les plus éloignés. Linnaeus , exact et précis , se créait une langue à part pour rendre ses idées dans toute leur vigueur ; Buffon , abondant et fécond, usait de toutes les ressources de la sienne
pour développer Téteudue de ses conceplions. Personne mieux que Linnaeus ne fit jamais sentir les beautés de détail dont le Créateur enrichit avec profusion tout ce qu*il a fait naître ; personne mieux que Bulfon ne peignit jamais la majesté de la création, et la grandeur imposante des lois auxquelles elle est assujettie. Le premier, effrayé du chaos où Tincurie de ses prédécesseurs avait laissé l'histoire de la nature , sut , par des méthodes simples et par des définitions courtes et claires , mettre de Tordre dans cet immense labyrinthe , et rendre facile la connaissance des êtres particuliers ; le second , rebuté de la sécheresse d'écrivains qui, pour la plupart , s'étaient contentés d'être exacts, sut nous intéresser à ces êtres particuliers par les prestiges de son langage harmonieux et poétique. Quelquefois, fatigué de l'étude pénible de Linnaeus, on vient se reposer avec Buffon ; mais toujours , lorsqu'on a été délicieusement ému par ses tableaux enchanteurs, on veut revenir à Linnaeus pour classer avec ordre ces charmantes images dont on craint de ne conserver qu'un souvenir confus; et ce n'est pas sans doute le moindre mérite de ces deux écrivains que d'inspirer continuellement le désir de revenir de l'un à l'autre, quoique cette alternative semble prouver et prouve en effet qu'il leur manque quelque chose à chacun.