LE RÈGNE DE LA TERREUR EN FRANGE
Alors , sur les débris de l'autel et du trône , sur les ossements du prêtre et du souverain , commença le règne de la force , le règne de la haine et de la terreur : eiïroyable accomplissement de cette prophélic : « Ihx peuple entier se ruera , homme C4)ntre » honime, voisin contre voisin, et, avec un grand » tumulte , l'enfant se lèvera contre le vieillard , la
» populace contre les grands ; parce qu'ils ont opposé » leur langue et leurs inventions contre Dieu. » Pour peindre cette scène épouvantable de désordres et de forfaits, de dissolution et de carnage , cette orgie de doctrines , ce choc confus de tous les intérêts et de toutes les passions , ce mélange de proscriptions et de fêtes impures , ces cris de blasphème , ces chants sinistres , ce bruit sourd et continu du marteau qui démolit , de la hache qui frappe les victimes » ces détonations terribles et ces rugissements de joie, lugubre annonce d*un vaste massacre, ces cités yeu« ves , ces rivières encombrées de cadavres , ces temples et ces villes en cendre, et le meurtre, et la volupté , et les pleurs , et le sang , il faudrait emprunter à Tenfer sa langue , comme quelques monstres lui empruntèrent ses fureurs.
« Si le monde , avait dit Voltaire , était gouverné » par des athées , il vaudrait autant être sous Tem- » pire immédiat de ces êtres infernaux qu'on nous » peint acharnés contre leurs victimes. • Des athées gouvernèrent la France , et , dans l'espace de quelques mois , ils y accumulèrent plus de ruines qu'une armée de Tartares n'en aurait pu laisser en Europe pendant dix années d'invasion.
Jamais, depuis l'origine du monde, une telle puissance de destruction n'avait été donnée à l'homme. Dans les révolutions ordinaires, le pouvoir se déplace, mais descend peu. Il n'en fut pas ainsi quand l'athéisme triompha. Gomme s'il eût fallu que, sous
l'empire exclusif de rhorome , toot portât un caractère particulier d'abjection , la force , fuyant les nobles et hautes parties du corps social , se précipita entre les mains de ses Tils membres, et leur orgueil, que tout offensait , n'épargna rien. Us ne pardonnèrent ni à la naissance , parce qu'ils étaient sortis de la boue ; ni aux richesses , parce qu'ils les avaient longtemps enviées ; ni aux talents , parce que la nature les leur avait tous refusés ; ni à la science , parce qu'ils se sentaient profondément ignorants ; ni à la vertu , parce qu'ils étaient couverts de crimes ; ni enfin au crime même, lorsqu'il annonça quelque espèce de supériorité. Entreprendre de tout ramener à leur niveau , c'était s'engager à tout anéantir. Aussi , dès lors , gouverner , ce fut proscrire , confisquer, et proscrire encore. On organisa la mort dans chaque bourgade : et , achevant avec des décrets ce qu'on avait commencé avec des poignards, on voua des classes entières de citoyens à l'extermination ; on ébranla par le divorce le fondement de la famille : on attaqua le principe même de la population , en accordant des encouragements publics au libertinage.
Cependant la haine de l'ordre , trop à l'étroit sur ce vaste théâtre de destructions , franchit les frontières , et alla menacer sur leur trône tous les souverains de l'Europe. L'athéisme eut ses apôtres , et l'anarchie ses séides. La guerre redevenant ce qu'elle est chez les sauvages, on arrêta de ne faire aucun
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prisonnier ; Thonneur do soldat frémit , et repoussa cet ordre barbare. Mais , hors des camps , Tenfance même ne put désarmer la rage, ni attendrir les bourreaux. Je me lasse de rappeler tant d'inexpiables horreurs. La France, couverte de débris, offrait rimage d*un immense cimetière, quand, chose étonnante ! voilà qu'au milieu de ces ruines , les princes mêmes du désordre , saisis d'une terreur soudaine , reculent épouvantés, comme si le spectre du néant leur eût apparu. Sentant qu'une force irrésistible les entraîne eux-mêmes au tombeau , leur orgueil fléchit tout à coup. Vaincus d'effroi , ils proclament en hâte l'existence de l'Être suprême et l'immortalité de l'âme ; et , debout sur le cadavre palpitant de la société , ils appellent à grands cris le Dieu qui seul peut la ranimer.
{Essai sur {'Indifférence religieuse,)
LA FOI, l'espérance ET LA CHARITÉ.
O homme ! abaisse-toi donc ; mortel coupable, humilie-toi, prosterne-toi, mets ton front dans la poudre, et remplis de tes inconsolables gémissements cette terre , royaume de désolation , que Dieu t'a donnée dans sa vengeance pour exil et pour tombeau, comme on assigne un vil domaine à un roi dépossédé. Mais que dis-je? réjouis-toi plutôt, et chante avec la nouvelle Sion ; « Heureuse faute, qui a mérité d'avoir un si grand rédempteur ! » La Religion te rond et bien
au delà de ce que tu avais perdu ; elle t'élève à ooe perfection qui t'élève autant au-dessus des anges que 1(^ triouiplies de la vertu sont au-dessus d'une innocence |>aisibie et sans combats. Soutenu par la grâce divine, il n'est point de vicieux penchants que tu ne puisses surmonter. Qu'on cesse de me parler de nature corrompue : je ne vois plus, je ne veux plus voir que la nature réparée et resplendissante de gloire. La Foi m'ouvre le Ciel, éclaire mon igno* rance, fixe mes incertitudes, dissipe les sombres nuages qui environnaient ma raison , et la remplit d'un torrent de lumière. A sa suite marche l'Espérance, charme éternel de la vie, et l'aimable compagne de l'Amour. Croire, espérer, aimer, voilà toute la religion. Aucun sacrifice ne coûte lorsqu'on est assuré du prix ; tous les devoirs sont doux à celui qui aime : « Aknez et faites ce que vous voudrez, » disait un des Pères de l'Église : c'est qu'on n'a de volonté , quand on aime , que celle de l'objet aimé. 0 loi d'amour! loi sublime, loi adorable, que n'obtiens-tu pas des vrais chrétiens! A l'exemple de leur maître, ils passent dans le monde en faisant du bien. Une charité immense comme Dieu même, qui la leur inspire, anime toutes leurs actions, remplit toutes leurs pensées , féconde tous leurs sentiments. Est-ce pour eux-mêmes qu'ils vivent, ou est-ce uniquement pour les autres qu'ils existent? voyez-les voler au secours de toutes les misères humaines; voyez-les verser, comme le Samaritain , l'huile et le
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baume sur les plaies de leurs frères. Rien ne les lasse, rien ne les rebute; plus vous êtes infortunés, plus vous leur êtes chers. Leurs trésors sont le patrimoine de Tindigence ; leur temps, leurs soins, leur compassion , leurs larmes appartiennent à tous ceux qui souffrent. Êtes-vous pauvre, malade, infirme? venez , ils vous soulageront. Votre cœur saigne-t-il de ces blessures secrètes que Ton s'efforce de dérober à la dure pitié d'une philanthropie égoïste? accourez , ils vous prodigueront des consolations ineffables , qui adouciront vos maux , et vous les feront oublier. Pour eux, il n'y a point d'ennemis, point d'étrangers : il n'y a que des hommes. Avez-vous commis quelque faute ? approchez, ne craignez point : leur bouche ne connaît pas le reproche insultant; ils vous plaindront, ils pleureront avec vous, ils s'avoueront faibles comme vous, et vous montreront, avec le sourire de l'espérance sur les lèvres, le commun libérateur. Bons pères , bons fils , bons époux , amis sûrs, sujets fidèles, quelle vertu n'est pas la leur? et pourtant, loin d'être épris de leur propre excellence, ils gémissent incessamment sur leur indignité, se regardent comme des serviteurs inutiles, et n'attendent leur récompense que de la gratuite miséricorde de l'être infiniment bon , qui la leur a promise. Détachés des biens terrestres, ils n'aspirent qu'à la céleste patrie , où le Sauveur les a précédés. Honneurs, plaisirs, richesses, rien de ce qui est du monde ne les touche; il n'en aiment, ils n'en dési-
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rcnt que les tribulations et les croix. Les larmes sont leur joie; les humiliations, leur gloire; les soufTrances, leur ht.de repos. Frappez-les sur la joue droite, ils vous présenteront aussitôt la gauche; enlevezleur leur habit, ils vous abandonneront encore leur manteau. Persécutez-les, emprisonnez-les, arrachezleur la vie dans d^effroyables tortures, ils prieront pour vous le Dieu qui pardonne, et leurs douces paroles seront des paroles de bénédiction.
Je m'arrête : sont-ce des hommes que j'ai peints? Non ; ce sont des disciples de Jésus-Christ Que celui qui n'aperçoit dans la religion qu'une invention humaine se lève maintenant et dise : J'aurais créé cette doctrine, j'aurais changé la nature de l'homme, j'aurais inventé la Foi, l'Espérance et l'Amour.
{Méianges.)
l'homme est né pour travailler.
Insouciance, paresse, amour d'une vie molle, peur surtout, la tremblante peur, voilà ce qui aveugle ou corrompt les débiles consciences de tant d'hommes, qui s'en vont balbutiant avec une sécurité feinte : Paix, paix! et il n*y a point de paix. Ils craignent le travail, ils craignent le combat, ils craignent tout, excepté ce qu'il faudrait craindre. Je vous le dis, il y a un ciel dont le regard tombe d'en haut comme une malédiction sur ces lâches. Et pourquoi donc croient-ils être nés? Dieu n'a point mis l'homme sur
cette terre pour s'y reposer comme dans la patrie, ou pour s'engourdir quelques jours dans un indolent sommeil. Le temps n'est pas une brise légère qui en passant caresse et rafraîchisse son front, mais un vent qui tour à tour le brûle et le glace, une tempête qui emporte rapidement sa frêle barque, sous un ciel nébuleux , à travers les rochers. Il faut qu'il veille, et remue , et sue ; il faut qu'il violente sa nature et . plie sa volonté à l'ordre immuable qui la froisse et la brise incessamment. Le devoir, le sévère devoir s'assied près de son berceau , se lève avec lui quand il en sort, et l'accompagne jusqu'à la tombe. On se doit à ses frères aussi bien qu'à soi ; on se doit à son pays, à l'humanité ; on se doit surtout à l'Église, qui, si on veut le bien entendre, n'est que la famille universelle, la grande cité d'où le Christ , roi en même temps que pontife, domine les mondes, appelant, de tous les points de l'univers, les créatures libres à s'unir sous les lois éternelles de l'intelligence et de l'amour. {Affaires de Rome.)
L'exilé.
Il s*en allait errant sur la terre. Que Dieu guide le pauvre exilé !
J'ai passé à travers les peuples, et ils m'ont regardé, et je les ai regardés, et nous ne nous sommes point reconnus. L'exilé partout est seul.
Lorsque je voyais, au déclin du jour, s'élever du
creux d*un vallon la fomée de quelque chamnière, je me disais : Heureux celui qui retrouve le soir le foyer domestique, et s*y assied au milieu des siens! L'exilé partout est seul.
Où vont ces nuages que chasse la tempête? File me chasse comme eux, et qu'importe où? L'exilé partout est seul.
Ces arbres sont beaux, ces fleurs. sont belles; mais ce ne sont point les fleurs ni les arbres de mon pays : ils ne me disent rien. L'exilé partout est seul.
Ce ruisseau coule mollement dans la i^ine ; mais son murmure n'est pas celui qu'entendit mon enfance : il ne rappelle à mon âme aucun souvenir. L'exilé partout est seul.
Ces chants sont doux, mais les tristesses et les joies qu'ils réveillent ne sont ni mes tristesiies ni mes joies. L'exilé partout est seul.
On m'a demandé : Pourquoi pleurez-^vous ? £t quand je l'ai dit, nul n'a pleuré, parce qu'on ne me comprenait point. L'exilé partout est seul.
J'ai vu des vieillards entourés d'enfants, comme l'olivior de ses rejetons; mais aucun de ces vieillards ne m'appelait son fils, aucun de ces enfants ne m'appelait son frère. L'exilé partout est seul.
J'ai vu des jeunes filles sourire, d'un sourire aussi pur que la brise du matin , à celui que leur amour s'était choisi pour époux ; mais pas une ne m'a souri. L'exilé partout est seul.
J'ai vu. des Jeunes boaunest poitrine contre poi-
trine, s'étreindre comme s'ils avaient voulu de deux vies ne faire qu'une vie ; mais pas un ne m*a serré la main. L'exilé partout est seul.
Il n'y a d'amis, d'épouses, de pères et de frères que dans la patrie. L'exilé partout est seul
Pauvre exilé I cesse de gémir ; tous sont bannis comme toi : tous voient passer et s'évanouir pères, frères, épouses, amis.
La patrie n'est point ici-bas; l'homme vainement l'y cherche; c^ qu'il prend pour elle n'est qu'un gîte d'une nuit.
Il s'en va errant sur la terre. Que Dieu guide le pauvre exilé! (Paroies d'un croyant,)