CHATEAUBRIAND
Après le dix-huitième siècle , qui est en général sec, analytique, incolore; après Jean-Jacques, qqi fait une glorieuse exception , mais qui manque souvent d'un certain velouté et d'épanouissement; après Bernardin de Saint-Pierre, qui a bien de la mollesse, mais de la monotonie dans la couleur, M. de Chateaubriand est venu , remontant à la phrase sévère , à la forme cadencée du pur Louis XIV, et y versant les richesses d'un monde nouveau , les études du monde antique. Il y a du Sophocle et du Bossuet dans son innovation , en même temps que le génie vierge du Méchascébé. Chactas a lu Job et a visité le grand roi. On a comparé heureusement ce style aux blanches colonnes de Palmyre : ce sont , en effet, des fûts de style grec , mais avec les lianes des grands déserts pour chapiteaux. Et puis, comme dans Louis XIV, un fond de droit sens, mêlé même au faste de la mesure et de la proportion dans la grandeur. En osant la métaphore comme jamais on ne l'avait fait en français avant lui , M. de Chateaubriand ne s'y livre pas avec profusion , avec étourdissement; il est sobre dans son audace; sa parole , une fois l'image lancée, vient se retremper droit à la
pensée principale , et il ne s^amuse pas aux ciselures ni aux moindres ornemenls.
Le fond de son dessin est d'ordinaire vaste et distinct. Les bois, la mer retentissante, la simplicité lumineuse des horizons ; et c'est par là qu'on le retrouve surtout homérique et sophocléen. M. de Chateaubriand apparaît donc littérairement comme un de ces écrivains qui maintiennent une langue en osant la remuer et la rajeunir. Toute l'école moderne émane plus ou moins directement de lui.
Cette langue du moyen âge, qui se retrouve condensée , refrappée avec un art et une autorité dont on ne peut se faire une idée , laisse çà et là des traces énergiques dans tout le courant du récit de M. de Chateaubriand. L'effet est souvent heureux , de ces mots gaulois rajeunis , mêlés à de fraîches importations latines, et encadrés dans des lignes d'une pureté grecque, au tour grandiose, mais correct et défini. Le vocabulaire de JV(. de Chateaubriand comprend toute la langue française imaginable , et ne la dépasse guère que parfois en deux ou trois mots que je voudrais retrancher. Cet art d'écrire qui ne dédaigne rien, avide de toute fleur et de toute couleur assortie, remonte jusqu'au fini de Ducange pour glaner un épi d'or oublié, ou ajouter un antique bleuet à sa couronne. {Portraits littéraires.)
DÏX-NKUVIKMK S1KCLE. 713