‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 39 sur 326 · L'IMPERTINENT · texte numérisé non relu

L'IMPERTINENT

J 'entends Théodecte de l'antichambre; il grossit sa voix l\ mesure qu'il s'approche. Le voilà entré : il

rit, il crie, il édate; on bouche ses oieilles, c'est un tonnerre ; il n*est pas moins redoutable par les choses qu'il dit, que par le ton dont il parle; il ne s*apaise, il ne revient de ce grand fracas que pour bredouiller des vanités et des sottises. Il a si peu d'égard au temps, aux personnes, aux bienséances, que chacun a son fait sans qu'il ait eu intenciou de le lui donner ; il n'est pas encore assis qu'il a , à son insu, désobligé toute l'assemblée. A-t-ou servi, il se met le premier à table, et dans la première place ; les femmes sont à sa droite et à sa gauche : il mange, il boit, il conte, il plaisante , il interrompt tout à la fois; il n'a nul discernement des personnes, ni du maître, ni des conviés; il abuse de la folle déférence qu'on a pour lui. Kst-ce lui , est-ce Eutydème qui donne le repas ? il rappeUe à lui toute l'autorité de la table ; çt il y a un moindre inconvénient à la lui laisser entière qu'à la lui disputer : le vin et les viandes n'ajoutent rien i sou caractère ; si l'on joue , il gagne au jeu; il veut railler celui qui perd, et il l'oiîense; Les rieurs sont pour lui : il n'y a sorte de fatuités qu'on ne lui passe. Je cède enfin, el je disparais, incapable de souffrir plus long-temps Théodecte et ceux qui le souffrent. {Caractères.)

l'homme tJNIVERSEr.

Arrias a tout lu, a tout vu; il veut le persuade!* ainsi ; c'est un homme universel , et il se donne pouf

tel; il aime mieux mentir que de se taire ou de paraître ignorer quelque chose. On parle à table d'un grand d'une cour du Nord , il prend la parole et l'ôte à ceux qui allaient dire ce qu'ils en savent , il s'oriente dans cette r^on lointaine comme s'il en était originaire; il discourt des mœurs de cette cour, des femmes du pays, de ses lois et de ses coutumes ; il récite des historiettes qui y sont arrivées ; il les trouve plaisantes, et il en rit jusqu'à éclater. Quelqu'un se hasarde de le contredire, et lui prouve nettement qu'il dit des choses qui ne sont pas vraies; Arrias ne se trouble point, prend feu, au contraire, contre l'interrupteur : « Je n'avance , lui dit-il , je ne raconte rien que je ne sache d'original; je l'ai appris de Séthon , ambassadeur de France dans cette cour, revenu à Paris depuis quelques jours , que je connais familièrement, que j'ai fort interrogé, et qui ne m'a caché aucune circonstance. » Il reprenait le fil de sa narration avec plus de confiance qu'il ne l'avait commencée , Iors(|u'un des conviés lui dit : « C'est Séthon lui-même à qui vous parlez , et qui arrive fraîchement de son ambassade. » ( ^^' )

CLITON, OC l'homme NÉ POUR MANGER.

Cliton n'a jamais eu en toute sa vie que deux affaires, qui sont de dîner le matin, et de souper le soir : il ne semble né que pour la digestion : il n'a de même qu'un entretien; il dit les entrées qui ont

été servies au dernier repas où il s*cst trouvé ; il dit combien il y a eu de potages, et quels |K)tage8; il place ensu'te le rôt et les entremets, il se souvient exactement de quels plats on a relevé le premier service; il n'oublie pas les hors-d*œuvre , le fruit et les assiettes : il nomme tous les vins et toutes les liqueurs dont il a bu ; il possède le langage des cuisines autant qu'il peut s'étendre, et il me fait envie de manger à une bonne table où il ne soit point : il a surtout un palais sûr, qui ne prend point le change, et il ne s'est jamais vu eisposé à Thorrible inconvénient de manger un mauvais ragoût, ou de boire d'un vin médiocre. C'est un personnage illustre dans son genre, et qui a porté le talent de se bien nourrir jusques où il pouvait aller : on ne reverra plus un homme qui mange tant, et qui mange si bien; aussi est-il l'arbitre des bons morceaux , et il n'est guère permis d'avoir du goût pour ce qu'il désapprouve. Mais il n'est plus; il s'est fait du moins porter à table jusqu'au dernier soupir : il donnait à manger le jour qu'il est mort. Quelque part où il soit, il mange, et, s'il revient au monde, c'est pour manger. {10,)

GNATHON, ou L'ÉGOISTE.

Gnathoh ne vit que pour soi , et tous les homme» ensemble sont à son égard comme s'ils n'étaient point. Non content de remplir à une table la première place^ il occupe lui seul celle de deux autres : il oublie que

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ie repas est pour lui et pour toute la compagnie ; il se rend maître du plat , et fait son propre de chaque service : il ne s'attache à aucun des mets qu'il n*ait achevé d'essayer de tous : il voudrait pouvoir les savourer tous tout à la fois ; il ne se sert à table que de ses mains, il manie les viandes, les remanie, démembre, déchire, et en use de manière qu'il faut que les conviés , s'ils veulent manger, mangent ses restes ; il ne leur épargne aucune de ces malpropretés dégoûtantes, capables d'ôter l'appétit aux plus affamés : le jus et les sauces lui dégouttent du menton et de la barbe : s'il enlève un ragoût de dessus un plat, il le répand en chemin dans un autre plat et sur la nappe; on le suit à la trace : il mange haut et avec grand bruit; il roule les yeux en mangeant, la table est pour lui un râtelier : il écure ses dents, et il continue à manger. Il se fait, quelque part où il se trouve, une manière d'établissement , et ne souffre pas d'être plus pressé au sermon ou au théâtre que dans sa chambre. Il n'y a , dans un carrosse , que les places du fond qui lui conviennent; dans toute autre , si on veut l'en croire, il pâlit et tombe en fai<blesse. S'il fait un voyage avec plusieurs , il les prévient dans les hôtelleries, et il sait toujours se conserver, dans la meilleure chambre, le meilleur lit. Il tourne tout à son usage : ses valets , ceux d'autrui courent dans le même temps pour son service : tout ce qu'il trouve sous sa main lui est propre, bardes, équipages; il embarrasse tout le monde, ne se cou-

traint pour personne , ne plaint personne , ne connaît de maux que les siens, que sa réplétion et sa bile; ne pleure point la mort des autres, n'appréhende que la sienne , qu*il rachèterait volontiers de Vextinction dû genre humain. (16,)

GITON Et t>HÉDON , OU LE RICHE ET LE PAUVRE.

Giton a le teint frais, le visage plein, et les joues pendantes , Toeil fixe et assuré , les épaules larges , Testomac haut, la démarche ferme et délibérée : il parle avec confiance , il fait répéter celui qui l'entretient , et il ne goûte que médiocrement tout ce qu'il lui dit : il déploie un ample mouchoir, et se mouche avec grand bruit; il crache fort loin, et il étemue fort haut; il dort le jour, il dort la nuit, et profondément; il ronfle en compagnie; il occupe à taUe et à la promenade plus de place qu'un autre; il tient le milieu en se promenant avec ses égaux ; il s'arrête, et Ton s'arrête; il continue de marcher, et l'on marche; tous se règlent sur lui; il interrompt, il redresse ceux qui ont la parole; on ne l'interrompt pas, on l'écoute aussi long-temps qu'il veut parler, on est de son avis; on croit les nouvelles qu'il débite. S'il s'assied, vous le voyez s'enfoncer dans un fauteuil , croiser les jambes Tune sur l'autre, froncer le sourcil , abaisser son chapeau sur ses yeux pour ne voir personne, ou le relever ensuite, et découvrir son front par fierté ou par audace.

Il est enjoué, grand rieur, impatient, présomptueux, .colère, libertin, pol tique, mystérieux sur les affaires du temps : il se croit des talents et de Tesprit; il est riche.

Phédon a les yeux creux, le teint échauffé, le corps sec et le visage maigre : il dort peu , et d*un sommeil fort léger : il est abstrait , rêveur, et il a , avec de Tesprit, Fair d'un stupide : il oublie de dire ce qu'il sait ou de parler d'événements qui lui sont connus; et, s'il le fait quelquefois, il s'en tire mal ; il croit peser à ceux à qui il parle : il conte brièvement , mais froidement ; il ne se fait pas écouter, il ne fait point rire ; il applaudit , il sourit à ce que les autres lui disent, il est de leur avis, il court, il vole pour leur rendre de petiis services : il est complaisant, flatteur, empressé; il est mystérieux sur ses affaires, quelquefois menteur; il est superstitieux, scrupuleux, timide; il marche doucement et légèrement, il semble craindre de fouler la terre; il marche les yeux baissés, et il n'ose les lever sur ceux qui passent. Il n'est jamais du nombre de ceux qui forment un cercle pour discourir ; il se met derrière celui qui parle , recueille furtivement ce qui se dit , et se retire si on le regarde. Il n'occupe point de lieu , il ne tient point de place ; il va les épaules serrées , le chapeau abaissé sur ses yeux pour n'être point vu ; il se replie , et se renferme dans son manteau ; il n'y a point de galeries si embarrassées et si remplies de monde, où il ne trouve moyen de passer

sans effort, et de se couler sans être aperçu. Si on le prie de s'asseoir, il se met à peine sur le bord d'un siège; il parle bas dans la conversation, et il articule mal : libre néanmoins sur les affaires publiques, chagrin contre le siècle , médiocrement prévenu des ministres et du ministère, il n'ouvre la bouche que pour répondre : il tousse, il se mouche sous son chapeau , il crache presque sur soi , et il attend qu'il soit seul pour éternuer, ou , si cela lui arrive, c'est à l'insu de la compagnie; il n'en coûte à personne ni salut , ni compliment ; il est pauvre. (/6.)

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