‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 46 sur 326 · SUR LA MORT DE TURENNE · texte numérisé non relu

SUR LA MORT DE TURENNE

C'est à vous que je m'adresse, mon cher comte, pour vous écrire une des plus fâcheuses pertes qui pût * arriver en France ; c'est celle de monsieur de 'furennc , dont je suis assurée que vous serez aussi touché et aussi désolé que nous le sommes ici. Cette nouvelle arriva lundi à Yersailles : le roi en a été

• Il faudrait : qui pussent.

affligé, comme on doit l'être de la mort du pins grand capitaine et du plus honnête homme du monde : toute la cour fut en larmes , et M. de Coudom * pensa s'évanouir. On était prêt d'aller se divertir à Fontainebleau ; tout a été rompu ; jamais un homme n'a été regretté si sincèrement; tout ce quartier où il a k^é, et tout Paris , et tout le peuple , était dans le trouble et dans Témotion; chacun parlait et s'attroupait pour regretter ce héros. Je vous envoie une très-bonne relation de ce qu'il a fait quelques jours avant sa mort.

Il monta à cheval le samedi à deux heures , après avoir mangé ; et comme il avait bien des gens avec lui, il les laissa tous à trente pas de la hauteur où il voulait aller, et dit au petit d'Elbeuf : « Mon neveu, demeurez là, vous ne faites que tourner autour de moi, vous me feriez reconnaître. » M. d'Hamilton, qui se trouva près de l'endroit où il allait, lui dit : « Monsieur, venez par ici ; on tirera du côté où vous allez. — Monsieur, lui dit-il, vous avez raison; je ne veux point du tout être tué aujourd'hui , cela sera le mieux du monde. » Il eut h peine tourné son . cheval, qu'il aperçut Saint-Hilaire , le chapeau à la main , qui lid dit : « Monsieur, jetez les yeux sur cette batterie que je viens de faire placer là. » M. de Torenne revint, et, dans l'instant, sans être arrêté, il eut le bras et le corps fracassés du même coup qui

* Bossuet.

emporta le bras et la main qui tenait lé chapeau de Saint-Hilaire. Ce gentilhomme, qui le regardait toujours, ne le voit point tomber; le cheval l'emporte où il avait laissé le petil d'Eibeuf ; il était penché lé nez sur Tarçon : dans ce moment le cheval s'arrête; le héros tombe entre les bras de ses gens; il ouvre deux fois de grands yeux et la bouche, et demeure tranquille pour jamais. Songez qu'il était mort, et qu'il avait une partie du cœur emportée ; on crie, on pleure : M. d'Haniiltbn fait cesser ce bruit, et ôter le petit d'Eibeuf, qui s'était jeté sur ce corps, ^tii he voulait t)às lé quitter, et qui se pâmait de crier. On couvre le corps d'un maiiteau ; oii le porte dans une haie : bb le garde à petit bruit ; uh carrosse tient, on l'emporte daiiâ sa tenté : ce filt là dû* M. de Lorge , H^L de Roye et beaucoup d'autres pensèrent mobrir de douléiu* ; mais il fallut se faire vio^ lence, et songer aux grandes àftdrés qu'oti avait stir les bras. On lui a fait un serviée faiilitaire dâhs le camp, où les larmes et lés cHs faisaient le véritable detiil : tbus lés officiers avaieht pourtant des écharpes de crêpé ; tous les tambours en étaiebt couverts; ils né battaient qû'ub coup; les piqués traînantes, et lés mousquets renversés; mais ces cris de toute une année ne peuvent pas se re)itésenter sans que l'bn n'en soit ému.

* Il faudrait que.

DIX-SEPTÎÈteE SIÈCLE. 103

Écoutez, je vons prie, une chose qui est , Il mon sens ^ fort belle : il me semble que je lis Thistotre romaine. Saint- Hilàite, lieutenant-général de Tartillërie , fit prier M. de Turenne , qui allait d*un autre côté, de se détourner un instant pour venir voir une batterie : c'était comme s'il eût dit : Monsieur ^ arrêtez vous un peu, car c'est ici que tous devez être tué. Uii cbiip de canon vient donc , et emporte lé bras de Sàint-Hilaire, qui inbntrait cette batterie, et tùe M. de Turenné : le fils de Sàint-Rilaire se jette S sbh père , et se inet â crier et à pleurer. Taisez^ voilé f fiidn bnfû/nty lu! dit-il , voyez (en lui Uion* trant M. dé Turentic rdde mort), voilà ce qtdil faut pieûrei' éterhtitembht, voilà ce qui tèt irrêpa^âèib; et Sans fidre nulle attention sur ItU, sb ihet i briët et à {Aèiii*ér cette grande perte.

Né croyez poiiit, înà fillé, que son souvenir soit déjà fini dans ce pays-ci ; ce fleuve qui entraîne tout n'entraîne pas sitôt une telle mémoire, elle est consacrée à l'immortalité.

A M. DE GOULANGE,

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