SUR LA DOULEUR DE LA DUCHESSE DE LONGUEYILLE, A LA MORT DE SON FILS
20 juin 4672.
Je ne puis songer sans une extrême émotion à Tétat où j'apprends que vous avez été; et, quoique je sache que vous en êtes quitte , il m'est impossible de tourner les yeux sur le passé , sans une horreur
qui me trouble; faut-il donc que cette tristesse inutile se trouve avec tant d'autres peines qui sont pré* sentement dans mon cœur ? Le péril extrême où se trouve mon fils, la guerre qui s*écliaufTe tous les jours, les courriers qui n'apportent plus que la mort de quelqu'un de nos amis ou de nos connaissances, et qui peuvent apporter pis , la crainte qu'on a des mauvaises nouvelles, et la curiosité que l'on a de les apprendre; la désolation de ceux qui sont outrés de douleur, et avec qui je passe une partie de ma vie ; l'inconcevable état de ma tante, et l'envie que j'ai de vous voir ; tout cela me déchire, et me lue, et me fait mener une vie si contraire à mon humeur et à mon tempérament, qu'en vérité il faut que j'aie une bonne santé pour y résister. Vous n'avez jamais vu Paris comme il est ; tout le monde pleure ou craint de pleurer. L'esprit tourne à la pauvre madame de NogenL Madame de Longueville fait fendre le cœur, à ce qu!on dit; je ne l'ai point vue, mais voici ce que je sais. Mademoiselle des Vertus était retournée depuis deux jours à Port- Royal , où elle est quasi toujours : on est allé la quérir avec monsieur Arnauld, pour dire cette terrible nouvelle. Mademoiselle des Vertus n'avait qu'à se montrer ; ce retour si précipité marquait bien quelque chose de funeste ; en effet, dès qu'elle parut : « Ah! mademoiselle, comment se porte monsieur mon frère ?» sa pensée n'osa aller plus loin. — « Madame , il se porte bien de sa blessure ; il y a eu im combat. — Et mon fils ? » On ne lui répondit
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rien. — « Ah , mademoiselle , mon fils , mon fils, mon cher enfant, répondez-moi, est-il mort? — Madame* je n*ai point de paroles pour vous répondre. — Ah ! mon cher fils, est-il mort stir-le-champ ? n'a-t-îl pas eu un seul moment ? Ah ! mon Dieu, quel sacrifice ! » et là-dessus elle tombe sur son lit, et tout ce que la plus vive douleur peut faire, et par des convulsions, et par des évanouissements, et par un silence mortel, et par des cris étouffés, et par des larmes amères, et par des élans vers le ciel , et par des plaintes tendres et pitoyables, elle a tout éprouvé. Elle voit certaines gens, elle prend des bouillons, parce que Dieu le veut ; elle n'a aucun repos : sa santé déjà très-mauvaise est visiblement altérée; pour moi, je lui souhaite la mort, ne comprenant pas qu'elle puisse vivre après une telle perte.