‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 63 sur 326 · LE DRAGON ET LES RENARDS · texte numérisé non relu

LE DRAGON ET LES RENARDS

Un dragon gardait un trésor dans une profonde caverne ; il veillait jour et nuit pour le conserver. Deux renards, grands fourbes et grands voleurs de leur métier, s'insinuèrent auprès de lui par leurs flatteries. Ils devinrent ses confidents. Les gens les plus complaisants et les plus empressés ne sont pas les plus sûrs. Ils le traitaient de grand personnage, admiraient toutes ses fantaisies, étaient toujours de son avis , et se moquaient entre eux de leur dupe. Enfin il s'endonnit un jour au milieu d'eux ; ils l'étrangièrent et s'empai^èrent du trésor. Il fallut le partager entre eux; c'était une affaire bien difficile, car deux scélérats ne s'accordent que pour faire le mal L'un d'eux se mit à moraliser : « A quoi, ditil, nous servira tout cet argent? un peu de chasse nous vaudrait mieux : on ne mange point du métal ; les pistoles sont de mauvaise digestion. Les hommes sont des fous d'aimer tant ces fausses richesses : ne soyons pas aussi insensés qu'eux. » L'autre fit semblant d'être touché de ces réflexions, et assura qu'il voulait vivre en philosophe comme Bias, portant tout

8on bien sur lui. Chacun fit semblant de quitter ie trésor ; mais ils se dressèrent des embûches et s*en* tre-déchirèrent L*un d*eux, en moui*ant, dit à Tautre qui était aussi blessé que lui : « Que voulais-tu faire de cet argent? — La même chose que tu voulais en faire, » répondit Tautre. Un homme passant apprit leur aventure , et les trouva bien fous : « Vous ne Têtes pas moins que nous, lui dit un des renards; vous ne sauriez, non plus que nous, vous nourrir d'argent, et vous vous tuez pour en avoir. Du moins notre race jusqu'ici a été assez sage pour ne mettre en usage aucune monnaie. Ce que vous avez introduit chez vous pour la commodité fait votre malheur. Vous perdez les vrais biens pour chercher les bieiis imaginaires* »

DÊMOCRITE ET HÉRACUTE.

DÉMOGRITE. Je ne saurais m*acconunoder d'une philosophie triste.

HERACLITE. Ni moi d'une gaie. Quand on est sage, on ne voit rien dans le monde qui ne paraisse de travers et qui ne déplaise.

DÉMOCRiTE. Vous prenez les choses d'un trop grand sérieux : cela vous fera mal

HERACLITE. Vous les prenez avec trop d'enjoue-> meut : votre air moqueur est plutôt celui d'un satyre que d'un philosophe* N'étes-vous pfAut touché

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de voir le genre buroain ù iTeiigie, si corrompa, m égaré 1

DÉMOGRITE. Je sois bien phis touché de le voir si impertinent et si ridicule.

HERACLITE. Mais enfin ce genre humain dont tous riez, c'est le monde ^tier arec qui vous vivez; c'est la société de vos amis, c'est votre famille, c'est vousmême.

DÊMOCRITB. Je ne me soucie guère de tous les fous que je vois, et je me crois sage en me moquant d'eux.

HERACLITE. S'ils sont fous, vous n'êtes guère sage, ni bon , de ne les plaindre ps» , et d'insulter à leur folie. D'ailleurs qui vous répond que tous ne soyez pas aussi extravagant qu'eux ?

DÉMOCRrrE. Je ne puis l'être, pensant à toutes choses le contraire de ce qu'ils pensent

HERACLITE. Il y a des folies de diverses espèces. Peut-être qu'à force de contredire les folies des autres, TOUS vous jetez dans une extrémité contraire qui n'est pas moins folle.

DÉMOCRITE. Croyez-en ce qu'il tous plaira, et pleurez encore sur moi , si vous avez des larmes de reste : pour moi , je suis content de rire des fous. Tous les hommes ne le sont-ils pas? Répondez.

HERACLITE. Hélas! ils ne le sont que trop; c'est ce qui m'afBige : nous convenons, vous et moi, en ce point, que les hommes ne suivent-point la raison. Mais moi, qui ne veux pas faire comme eux, je veux

suivre la raison qui m'oblige de les aimer ; et cette amitié me remplit de compassion pour leurs égarements. Ai-je tort d'avoir pitié de mes semblables, de mes frères, de ce qui est, pour ainsi dire, une partie de moi-même ? Si vous entriez dans un hôpital de blessés, ririez-vous de voir leurs blessures? Les plaies du corps ne sont rien en comparaison de celles de Tâme. Vous auriez honte de votre cruauté, si vous aviez ri d'un malheureux qui a la jambe coupée ; et vous avez l'inhumanité de vous divertir du monde entier qui a perdu la raison !

DÉMOGRITE. Celui qui a perdu une jambe est à plaindre, en ce qu'il ne s'est point ôté lui-même ce membre : mais celui qui perd la raison , la perd par sa faute.

HERACLITE. Hé ! c'est en quoi il est plus à plaindre. Un insensé furieux, qui s'arracherait lui-même les yeux, serait encore plus digne de compassion qu'un autre aveugle.

DÉMOGRITE. Accommodons-nous : il y a de quoi nous justifier tous deux. Il y a partout de quoi rire et de quoi pleurer. Le monde est ridicule, et j'en ris; il est déplorable, et vous en pleurez : chacun le regarde à sa mode , et suivant son tempérament. Ce qui est certain , c'est que le monde est de travers. Pour bien faire, pour bien penser, il faut faire, il faut penser autrement que le grand nombre. Se régler par l'autorité et par l'exemple du commun des hommes, c'est le partage des insensés.

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HERACLITE. Tout cela est vrai ; mais tous n'aimez rien, et le mal d*autrui vous réjoulL C'est n*ai« mer ni les hommes, ni la vertu qu'ils abandonnent.

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