AVANT LE COLLOQUE
Le mouvement des esprits était grand à Saint-Germain, alors qu'on touchait presque à Tépoque fixée pour l'ouverture du colloque. En dépit de ses velléités de tolérance, la cour y montrait, au point de vue religieux, l'antagonisme des idées, des sentiments et des actions, dont la lutte solennelle autant que tragique allait bientôt s'engager sur un autre théâtre.
Les situations y étaient nettement tranchées, et s'y présentaient sous un triple aspect : ici, le catholicisme et ses traditions autoritaires ; là, le protestantisme et ses légitimes revendications; ailleurs, une tendance intermédiaire, avec ses fluctuations politiques et religieuses ; d'un côté, le connétable de Montmorency (1), le duc de Guise, et les cardinaux de Tournon et de Lorraine, champions du parti catholique; de l'autre, Coligny, haute personnification de la cause protestante, puis, à un rang secondaire, le prince de Condé et son frère, le roi de Navarre, simples soutiens de cette cause, le premier avec droiture, le second avec ambiguïté; enfin, à la tête du parti des moyenneurs ou politiques ^ un homme d'État qui puisait à la fois dans l'Évangile et la philosophie le respect de la liberté de conscience, le chancelier de l'Hospital, suivi d'un prélat ondoyant, habile, rompu aux affaires publiées, et secouant avec aisance le joug de Rome, sans briser
(1) Voir appendice n<* l.
avec elle comme le firent d*autres prélats, Montluc, évêque de yalence.
Aux deux premières de ces catégories «e rattachaient, au sein de la cour, qu'elles avaient suivie à Saint-Germain, ou avec laquelle elles correspondaient, quelque femmes d'un rang éminent. Telles étaient, du côté des champions du catholicisme, Madeleine, de Savoie, femme du connétable, et Antoinette de Bourbon, duchesse douairière de Guise; du côté des soutiens de la cause protestante, Jeanne d'Albret, reine.de Navarre, Renée de France, duchesse de Ferrare, la noble compagne de Coligny, Charlotte de Laval, sa sœur, l'énergique Madeleine de Mailly, comtesse de Roye, naguère prisonnière dans ce même château de Saint-Germain où maintenant elle pouvait, tête levée, s'unir à ses coreligionnaires dans la profession d'une foi épurée. Citons enfin les deux filles de la comtesse, Éléonore de Roye, princesse de Condé, et Charlotte de Roye, comtesse de la Rochefoucauld, la marquise de Rothelin, madame de Crussol, et la comtesse de Seninghen.
Au milieu de ces divers personnages, et se tournant successivement vers les uns et les autres, selon les circonstances, apparaissait Catherine de Médicis, adonnée avant tout au culte du pouvoir, portant dans le maniement des questions religieuses moins de conviction que de calcul, et subordonnant aux seules vues d une politique égoïste et versatile sa conduite vis-à-vis des catholiques, des protestants et des chefs du tiers parti,
JDepuis plusieurs mois elle tolérait, elle protégeait même à sa cour la noblesse protestante, dont elle jugeait opportun d'opposer l'énergie morale, le crédit et le dévouement aux intrigues agressives et à l'ambition démesurée des Lorrains et du triumvirat. Aussi, comme le plus sûr moyen de se concilier l'appui des nobles protestants était de témoigner une sorte de respect pour la profession extérieure de leur foi, les avait-elle autorisés à pratiquer leur culte jusque dans les résidences royales, aloi:s qu'ils
Ty accompagnaient. Le spectacle insolite que l'on avait vu se produire au palais de Fontainebleau, au printemps de 1561 (1), se reproduisait avec plus de suite et d'éclat en août au château de Saint-Germain. Le bulte réformé s'y célébrait, portes ouvertes, dans les appartements du roi de Navarre, du prince de Condé et de Coligny. Il se célébrait aussi dans les habitations que possédaient en ville diverses personnes de la cour. Là, comme au château, des prédicateurs distingués s'adressaient jourûellement à des auditeurs attirés, les uns par une conviction déjà affermie, les autres par le désir de s'éclairer sur de graves questions, d'autres enfin, soit par la curiosité, soit par cet unique motif qu'il était de mode alors, parmi les CQurtisans, de favoriser au moins extérieurement le protestantisme.
Le mouvement religieux auquel semblait céder la cour excitait chez les coryphées du parti catholique une indignation qui se traduisait naïvement dans la correspondance de leur allié secret, Perrenot de Chantonnay, ambassadeur d'Espagne en France. « La religion, écrivait-il à son gouvernement (2), va par deçà à son train accoustumé... il se faict toutzjours quelque presche, en la maison de quelque seigneur et dame de la court, quelque chose que j'en crye. Le payement est toutzjours que l'on n'en sçait riens, et l'on s'en fera informer; mais cela s'écarte toutzjours jusques à recommencer. Et présente-l'on continuellement requestes pour des temples, et ceulx de Sourbonne au contraire... Les choses sont de telle sorte que je n'en attends aucun bien; et s'est presché plus hardiment ces jours passez
(1) Mém. de Condé, t. II, p. 5, 11, 13. — Lettres des 4 et 17 avril 1561, de MichelSurian, ambass. vénit. {Archiv. gén. de Venise. Francia, 1560-1562. — Senato III, sécréta) : c Alla corte si predica publicamente in casa di mons. Ârmiraglio queste opinionnoveetcon un gran concorso di gentilhomini etsignori, et non se li fa niuna prohibitione ne impedimento, etc., etc. >
(2) Lettres des 9 juillet et 31 août 1561. {Mém. de Condé, t. U, p. 13, 16.)
dedans le château de Sainl-Germaîn qu'il ne fut ônques devant l'édict (1), de manière que les prédicans y sont autant asseurez que les prêcheurs catholiques. y>
De son côté, de TAubespine écrivait de Saint-Germain, le. ^9 août 1561, à son frère, ambassadeur de France en Espagne (2), au sujet des doléances et des menaces de Ghantonnay : « Ceux-là (les intolérants), à toutes heures font comparoistre ce y> beau Chantonnée qui vient se plaindre de ce que l'on faict m y> France au faict de la religion et dépesche ce qu'il entend que » l'on faict... Et encore envoya hier ledit Chantonnée son petit i> secrétaire dire à la dite dame (Catherine de Médicis) que son y> maistre ne se pouvoit plus tenir d'escripre à son roy ce qu'il » en voyoit et oyoit, et qu'il avoit couvert les dioses tant qu'il » avoit peu, mais à ceste heure n'en vouloit-U pins rien dissi- 5) muler. Elle le rembarra fort et ferme et luy manda qu'il écriy> vist ce qu'il vouldroit, asseurant que son maistre la croiroit 3> mieulx que luy. »
En dépit des obsessions du triumvirat et de ses adhérents français ou étrangers, la cour était donc devenue, en août 1561, une sorte de milieu neutre dans lequel l'élément protestant contre-balançait l'élément catholique, et aspirait à une reconnaissance officielle, dont on s'accordait à envisager comme signe précurseur le prochain colloque de Poissy.
Ce fut alors qu'arrivèrent à Saint-Germain, à peu de jours d'intervalle les uns des autres, des hommes d'élite que les ÉgUses réformées envoyaient au colloque, à litre de ministres ou
(1) L'édit de juillet 1561, dont U s'agit ici, ic défendait, sur peine de eonfis cation de corpg et de biens, ton» couventicules et assemblées puMiques, où se feroient presches et administrations de sacremens en autre forme que selou l'usage reçeu et observé en l'Église catholiquç. > Cet édit reposait sur une base
' tellement fragile, que, dès le moment même de sa promulgation, le gouvernement se garda bien de songer à l'appliquer strictement. — Voir appendice n^ 2,
(2) Bibl. nat., mss. f. fr., vol. VI, 6618,f>»4àl0. — Tommaseo, Relat. des ambass. vénit.f t. II, p. 88. — Voir appendice n^ 3.
— 8 -■ de députés. Ils étaient partis sur la foi de saufs-conduits (1) qui n'avaient pas bissé leurs amis sans appréhensions sur les difficultés d'un trajet à accomplir, çà et là, au milieu de populations hostiles. Tous cependant réussirent à franchir sans incident f&cheux la distance, plus ou moins longue qui les séparait de la résidence royale.
Les premiers ministres qui parvinrent à Saint-Germain furent Augustin Marlorat, de Rouen; François de Saint-Paul, de Dieppe ; Jean Malot, de Paris; François de Morel, dit de Collonges, de Moîitargis ; Claude de Laboissière, de Saintes ; Jean Boquin, du Château en Saintonge; Nicolas Thobie, d'Orléans; Nicolas des Gallards, seigneur de Saules, ancien ministre de l'Église de Paris.
Bientôt se joignirent à eux Nicolas Folion, dit Lavallée, JeaB Viret, Jean de TEspine, et Jean-Raimond Merlin.
A quelques jours de là, Théodore de Bèze arriva de Genève.
Jean de Latour et Pierre^ Martyr, partis, l'un de Béarn, l'autre de Zurich, ne purent se réunir à leurs collègues qu'un peu plus tard.
Certaines circonstances particulières dans lesquelles s'étaient trouvés récemment placés plusieurs de ces ministres attiraient fortement sur eux l'attention de la cour et du pubHc.
Marlorat venait de faire paraître en faveur des protestants
(1) Voici le texte de Fun de ces sauf-conduits, applicable à Pierre Martyr, et daté de Saint-Germain en Laye, 30 juillet 1561 : — c Charles... avons pernus et permettons au s' Pietro Martyr, demeurant à Surich, qu'il puisse et luy loyse venir en cestuy nostre royaume avec ses gens et serviteurs en tel nombre qu'il adTÎsera et en iceluy séjourner, résider et demeurer pour le temps et espace de cpiatre moys, et après iceulx se retirer hors iceluy où et ainsi que bon luy seoiblera, le tout seurement, librement et saufvement. Et à ceste fin luy avons pour ledict temps . donné et baillé, donnons et baillons bon et loyal seureté et sauf conduict par ces présentes... Vous mandons et ordonnons... lui faire au demourant bailler et administrer par les lieoa: où il passera vivres, logis, chevaulx et tout ce qpii luy sera nécessaire, en payant raisonnablement. » (Baum, Th. Beza, append., p. 36.)
français un écrit reraarc[uable qu'il avait adressé à la reinemère (1).
Jean Malot, peu de jours auparavant, avait assisté à son lit ' de mort la première dame d'honneur, la privée amie de cette princesse, Jacqueline de Longwic, duchesse de Montpensier, qui n'avait trouvé, à l'heure suprême, de consolations que dans l'Évangile.
François de Morel occupait, près de Renée de France, duchesse de Ferrare, le poste d'aumônier.
Jean-Raimond Merlin, surnommé monsieur de Monroy, était, depuis quelques mois, attaché en la même qualité à la maison de . Coligny. « Il avoit esté envoyé à monsieur l'admirai, en cour^ qui avoit escrit pour avoir un homme en tel lieu (2). » L'amiral et le ministre se tenaient l'un et l'autre à la hauteur des devoirs que leur imposaient leurs situations respectives. La preuve en est djuis ce passage d'une lettre de Calvin à BuUinger, du 24 mai 1561 (3) : « Unius admiraldi fîdes nobis est certa. Strenue quoque in eo 3) animando laborat coUega noster quem ad eum misi... palam y> maxima frequentia non procul a régis palatio concionatur. 3) Clamitant omnes adversarii non ferendam esse audaciam. Rey> gina blandeut désistât preoatur, sednuUoprofectu. Statuit quidy> vis experiri, quam retroflectere. :^
Nicolas des Gallars avait momentanément quitté, sur l'invitation formelle de l'amiral (4), Téglise française qu'il desservait à Londres*
(1) Remonstrance à la royne mère du roy par ceux qui sont persécutez pour la parole de Dieu, en laquelle ilz rendent raison des principaux articles de U religion, elqui sont aujourd'huy en dispute. 3^. L. 1561, în-8.
(2) Reg. de la Cie de Genève, ann. 1561.
(3) BibL de Genève, t. CVII, A.
(4) CaL of State papers. foreign., ann. 1561, p. 209. Throckmortoa to the queen, 28 july, Paris : — c The admirai is informed that there ig a french mi*
> Bister in thje freneh church at Loïidon, of whom he bas a very good opinion.
> Ue has sent to bring: him hithâr, and bas required Throckmorton to accom-
.. Théodore de Bèze se présentait investi de la confiance toute spéciale de Calvia, qui n'avait consenti qu'à regret à se séparer de lui (1).
Jean de Latour était en haute estime près de son auguste protectrice Jeanne d'Albret.
La petite phalange des ministres ne tarda point à se fortifier du concours que lui prêtèrent divers laïques envoyés par les Églises réformées. Au nombre de ces députés figuraient Barbanson, Dattier, Bléreau, de Chamon, de Falme, Dubois, Dumas, Gabert, GervauU,' Laroche, Lebarbier, Moineville, de Pienne, Précréan, Raguier, Ramont. Ministres et députés, tous ces fermes témoins de la vérité évangélique, parvenus sans bruit dans la royale cité qui s'étonnait sans doute de leur présence, furent accueillis par leurs coreligionnaires avec un sympathique empressement.
Les ministres furent, dans l'intérêt de leur propre sûreté, logés ensemble, à Saint-Germain, près du château, d'abord dans une maison appartenant au cardinal de Châtillon, puis dans l'hôtel même de la duchesse de Ferrare (2). Les députés des Eglises trouvèrent, comme les ministres et en divers logis, une hospita-
» pany his messenger with his letters to the queen to give the said minister a » passeport ; which he ha sdone. The minister's name is M' de Sau or Sault. » — Ibid. Throckmorton to Gecil, 28 july 1561.
(1) Calvin au roi de Navarre (Lettres /r.,t. II, p. 424, 425. Août 1561) : « Quant » à spectable Théodore de Bèze, nostre bon pasteur et ministre, nous sommes » contraincts de vous confesser, sire, que ça bien esté à nostre grand regret » qu'il «ntreprint ce Toïage Nous sçavons quel dommage portera tant Téglise
> que l'eschole pour son absence Nous vous prions, sire, qu'il vous plaise
3> prendre en garde une partie de nos thrésors en la personne de celuy qu'il
> n'est besoing de vous recommander. »
(2) Bèze, Hist, eccl., t. I, p. 490. — Langueti Epist., II, p. 140. Ap. Baum, T/i. Beza, t. II, p. 194 : « Ipse cardinalis Castillioneus palam suscepit eos hospitio in aula et omnia necessaria eis subroinistrat. » — P. Martyr {ibid.) écrivait : c Hospitemhabuim us cardinale m Castîllionei, nostrûm eramus tredecim in eadem dom6. In aula item aderant legati missi ab ecclesiis, quos deputatos vocabant. Atque tum illi tum nos minime sumptu régis, sed ab ecclesiis deputato, hk vivimus. >
— Ai —
lité fraternelle. Quant à l'accueil que les- uns et les. autres re^ curent de la cour proprement dite, le curé chroniftteur, Claude Hatton, croyait, dans sa stupéfaction, ne pouvoir mieux le caractériser qu'en disant (1) : « Qu'estant arrivez à la court ils y furent mieux accueillis que n'eûst esté le Pape de Rome s'il y fûst tenu. y>
G&ax des ministres qui les premiers s'étaient rendus à Saint- Germain, se concertèrent de suite pour assurer par une démarche ofticielle la dignité et la liberté de leur situation au colloque. En effet, dès le 4 7 août, Marlorat et François de Saint-Paul, au nom de leurs collègues, prés.entèrent au roi un écrit énonçant « les conditions équitables qu'ils requéraient estre observées en la conférence ou dispute touchant le faict de la religion (2). » A cet écrit était annexée la confession de foi adoptée par les Églises réformées du royaume. Le roi promit de communiquer la requête à son conseil et de faire connaître aux réclamants, par son chancelier, la décision qu'il aurait cru devoir prendre.
Ce préliminaire accompli, les ministres ne restèrent point inactifs : ils profitèrent de leurs rapports journaliers avec une foule de personnes de la cour, de la bourgeoisie ou du peuple, pour propager parmi elles la connaissance des vérités évangéliques, soit dans le cours d'intimes entretiens, soit pai^ la voie de la prédication, chaque fois qu'elle leur était accessible, soit enfin au moyen d'une incessante dissémination d'écrits religieux.
Sur ce dernier point, laissons parler Claude Hatton, qui, du
(\) Mémoires^ 1. 1, p. 155.
(2) Bèze, Hist. eccl., 1. 1, p. 490. — Voici ces conditions : c i<> Que les évoques, abbés et autres ecclésiastiques ne soient point nos juges, attendu qu'ils sont nos parties. — 2® Qu'il vous plaise, sire, présider au colloque, assisté de la royne votre mère, du roy de Navarre et aultres princes du sang, et personnes notables, de bonne vie et de saincte doctrine, non ,ayans interests à la cause, afin que bon ordre y soit gardé, et toute contention et confusion empeschée. — 3° Que tous différends y soient jugés et décidés par la seule parole de Dieu contenue ^u Vieil et Nouveau Testament, pour ce que nostre foy ne peut estre fondée que sur îcelle, etc., etc. >
fond de sa retraite de Provins, épiait, en curé vigilant, leurs meindres actes : « Ils avoient faict venir de Genefve, racontet-il (4), une grande quantité de livres, pensant qu'en leurs livres fust toute la science du monde. Fault noter qu'avec les livres de leur théologie de Genefve, ilz avoient faict venir, par permission des gouverneurs, soubz le nom du roy, grand aultre nombre de petitz livretz, comme les psalmes maroticques et béziens, qu'ilz appeloient les psalmes de David, traduictz en langue françoise par Clément Marot et ledit Théodore de Bèze, mis en chant de musicque pour une partie seuUement. Lesquelz psalmes ilz chantoient en leurs presches tous ensemble, tant hommes, femmes, que petits enfans. Oultre lesditz psalmes, feirent venir aultres livretz intitulez : le Catéchisme de la vraye religion^ le Bouclier de la foy, le Boston de la foy^ et aullres infinis livres pleins de la doctrine de leur prétendue religion, imprimés à Geneifve et à Lyon en Daulphiné, tous bien reliez en peau de veau rouge et noire, les aulcuns bien dorez, desquelz ils feirent présens aux princes et princesses de la court, jusques à la personne du roy, et le reste desdizt livres furent exposez en vente à la court et en la ville de Paris, pai* permission du roy. Il passa par la ville de Provins quatre charrettées pleines desditz livres, que Ton menoit à la court, enfoncés dans de grandes tonnes de bois de sapin, etc., etc. y>
Sur ces entrefaites, Théodore de Bèze, qui, en six jours, s'était rendu de Genève à Paris, en passant par Montargis, où il avait salué la duchesse deFerrare (2), arriva le 23 août 4561 à Saint- Germain. Dans une longue et mémorable lettre adressée de cette dernière ville, le 25, à Gahin (3), il fait de sa réception à la cour
(1) Mémoires, 1. 1, p. 160, 161.
(2) Beza Calvino, 22 août 1561. Ap. Baum, append., p. 44.
(3) Ap. Baum, app. p., 45 à 54. — Bibl. de Genève, vol. CXVH. — 11 importe de rapprocher de cette lettre ce qui est relaté dans VHist. \ecclés, de Bèze, t. I, p. 492-498.
un récit animé, auquel nous empruntons les passages sui^ vants :
« J'arrivay en ceste cour il y a deux jours, où je vous puis asseurer que j'ay esté reçeu avec un fort grand accueil de tous les plus grands qui ne me baillèrent loisir de souper pour les aller trouver. A l'entrée, je trouve le chancelier que sçavez qui vouloit avoir Thonneur de m'avoir introduict. Force me fut de le suy vre, mais ce fut avec un tel visage qu'il cognut assez que je le cognoissois. Cela ne dura guères, car il n*y avoyt que trois pas au cabinet, à l'entrée duquel je trouve monsieur (l'amiral?), que je n'eus pas loisir de saluer, que voicy le roy de Navarre et monseigneur le prince qui se jettent sur moy avec une fort grande affection, ce me sembla. Delà je voy auprès de moy le cardinal de Bourbon et puis le cardinal de Chastillon qui me tendaient les mains... Quant au roy de Navarre, la somme du propos fut que j'avoys grand peur que bientost il ne fust pas si joyeux de ma venue s'il ne se déliberoit à faire aultrement. Il se print à rire, et je luy respondy que c'estoit à bon escient qu'il y faloit penser. Ce propos fut environ de demie-heure, qu'il fut nuict, et s'en allèrent chez la royne, et moy avec une troupe cent fois plus grande que je n'eusse désiré fus conduit chez madame la princesse et madame l'admiralle, que je trouvai merveilleusement bien disposées. — Le lendemain, qui fut hier, au matin, je fis une exhortation au logis de monsieur le prince, en laquelle grande et honorable compagnie se trouva, mais non pas le prince, car il estoit empesché après son apoinctement avec celuy que savez (le duc de Guise)... Après disner estant mandé par luy en son cabinet, il m'en faict tout le discours, etc., etc. — Ce mesme jour-là nostre requeste a esté accordée, que nous serons ouys, et que nos parties ne seront nos juges; mais il y a encore de l'encloueure... Après souper, le mesme jour d'hier, sur les neuf heures, estant mandé en la chambre du roy de Navarre, je fus bien esbahy que je trouvay la royne mère, le seigneur roy, monseigneur
le prince, monsieur d'Estampes, les cardinaux de Bourbon et à& Lorraine, madame de Cursol et une autre dame encore; je fus comme surprins par faulte d*en estre adverty; mais grâce à Dieu, cela n*empescha qu'en peu de paroles je ne luy desclairasse la cause de ma venue. A quoy elle me respondit très-humaine^ ment. Adonc le cardinal prenant la parole et commençant par belles louanges, adjousta qu'ainsy que j'avois affligé la France, je la pourrois maintenant soulager. Je ne luy laissay passer ce mot d'affliction, de sorte qu'il ne mist guères à changer propos. On m'enquist de vostre âge, estât, et je respondy ce qui en est. On s'e§t plainct des livres diffamatoires : je ne fus desgamy de juste et véritable défense. — (Vient ensuite un entretien sur la cène et la transsubstantiation.) — ... Quelques menus propos furent sur cela poursuivis touchant l'accord et union, et me semble que la royne s'en alla fort satisfaicte, comme je sçay que depuis elle ne l'a dissimulé. Et le cardinal, en s'en allant : Je vous adjure, dit-il, que vous ayez à conférer avec moy, et vous trouverez que je ne suys pas si noir qu'on me faict. — Sur ces entrefaites, la royne se despart avec la compagnie, après que je l'eus remerciée et supplyée de poursuivre en cesle bonne volonté. Voilà le jour d'hier jusques à onze heures du soir, que je fis une exhortation en la chambre, y assistant oultre ledict seigneur roy et monseigneur le prince et madame, monsieur l'amiral et madame l'amirale, monsieur de Montbrun, le secrétaire Bourdin, et madame de Cursol, qui a esté prophète; car, tenant le cardinal par la main, elle lui dit tout hault : Bon homme pour ce soir, mays demain quoy ? Or est-il que tout ce matin il n'a cessé de se vanter qu'il m'avoit convaincu etréduict à son opinion; mais j'ay bons tesmoins et bons garants. Dieu mercy, de tout le contraire. — Ce jourd'huy j'ay presché chez monsieur l'amiral, qui m'a retenu à disner. Après disner est survenu monsieur le cardinal de Chastillon et monsieur de Montmorency, quos video optime esse affectoSy comme de faict les choses sont esbranlées d'une merveilleuse force... Mon-
Sieur Martyr est attendu avec fort grand désir, comme je Tay cognu par les paroles de la rôyne mesme, etc., etc. »
Théodore de Bèze ne cessa pas de prêcher quotidiennement chex le prince de Condé, en présence de nombreux auditeurs (1). D'autres prédicateurs se firent également entendre au château de Saint-Germain, chez plusieurs des hôtes qui y étaient fixés (2).
Cependant on s'attendait à voir açriver, d'un moment à Fautre, Jeanne d'Albret. La reine de Navarre n'était plus la jeune femme qui, naguère encore, sans grand souci des nouveiautés religieuses, (( aimait bien autant, dit Brantôme, une danse qu'un sermon. » En effet, dans Tété de 1560, Théodore de Bèze, envoyé à Nérac, l'avait conquise par ses instructions à la foi réformée; quelques mois plus tard, alors que les jours d'Antoine et de Louis de Bourbon étaient en danger, son zèle grandit dans l'épreuve. Soutenue par le dévouement de deux fidèles ministres de l'Évangile, Boisnormant et Henry, elle « s'était sentie touchée au vif de l'amour de Dieu et y avait eu son recours avec toute humilité, pleurs et larmes, comme à son seul refuge, protestant d'observer ses commandements; de sorte qu'au temps de sa plus grande tribulation, elle avait fait profession de la pure doctrine (3). » Aussitôt Calvin, qui ne laissait jamais échapper l'oc- ■ casion d'affermir grands et petits dans la foi nouvelle, lui avait adressé ce pieux message (4) : « Madame, je ne vous sçaurois as-
(i)Beza Calvino, 30 aug. 1561. Ap. Baum, app. p. 58 : « Ego quotidie côn- » cionem habui in principis aedibus, tanto hominum concursu, ut pêne oppri- » meremur. » — Dans son dépit, Cl. Hatton (t I, p. 156) caractérisait ainsi la
prédication de Th. de Bèze : « Le dit monta en chaire, qui, d'une langue
diserte et bien affilée, par ung beau et propre vulgaire françoys, triompha de cacqueter, ayant la mine et les gestes attrayans les cœurs et vouloirs de ses auditeurs. Le roy de Navarre et la royne mère le voulurent ouyr prescher et furent à son presche, où ilz prindrent grand goust, encores qu'à cause de leur charge, ne se voulussent déclarer huguenotz hérétiques, i
(2) Bèze, Hist. eccl, 1. I, p. 497, 498.
(3) Bèze, Hisi. eccl., t. I, p. 326.
(4) Lettres franc., t. II, p. 365, 366.
D sez exprimer oombien j'ay estéresjoui.M^voya&t comment Dieu 3) avilit puissamment besongnéen vous, ea peu d'heures... Je vous T> prie de priser la miséricorde de Dieu comme eHe mérite, nony> seulement à ce qu'il vous a pour im coup retiré des ténèbres j> de mort pour vous feîre voir la clarté de vie en son fils, y> lequel est le vray soleil de justice, mais aussi de ce qu'il vous a ^ > imprimé la foy de son Évangile au fond du cœur, en y donnant 3> une. racine visve, pour produire les fruits qu'elle doibt. » Ces fruits, l'âme émue de la jeune reine aspirait à les produire au - sein de la cour de France, vers laquelle elle s'avançait résolument en chrétienne.
. On venait d'apprendre, non sans une vive émotion, qu'en tra versant Orléans elle s'était rendue à une assemblée tenue par les protestants de cette ville, et qu'elle y avait fait publiquement une profession solennelle de. sa foi (1). Le 29 août, le roi de Navarre, le prince de Condé et l'amiral se rendirent au-devant d'elle; peu après elle entrait au château de Saint-Germain, accompagnée de ses enfants, suivie du ministre Jean de Latour, et se jetait dans les bras de sa sœur chérie, la princesse de Condé, de la comtesse de Roye, de madame l'amirale, et de la comtesse de la Rochefoucauld.
A peine était-elle arrivée, que l'ambassadeur d'Angleterre, sur la recommandation pressante d'Elisabeth, vint la complimenter au nom de cette dernière (2), et que le célèbre jurisconsulte Dumoulin lui adressa, le 7 septembre, du fond de sa modeste retraite, l'hommage suivant, trop peu connu jusque ici, que l'histoire ne dédaignera pas d'enregistrer : — « Matrès-honorée dame,
(i) State pap. foreign, ann. 1561, p. 301. — Throckmorton to the queen, 11 september : .... « The queen of Navarre has arrived at court. At Orléans j> she went to the assembly of the protestants, and there publicly and solennely
> presented the confession of her faith. She refused the poplsh churches, and has
> used this manner in ail her journey hitherwards. »
(2) State pap, foreign, ann. 1561, p. 286. — The queen to the queen of Navarre. — Enfield, 1 sept. 1561,
il y a une trop plus haute et préexcellente cause, qui attire et oblige à vous tous loyaux serviteurs et amateurs de Dieu et de Jésus-Christ son fils, seul sauveur, médiateur et rédempteur, roy des roys, seigneur des seigneurs : c'est le grand et très-chrétien zèle et amour que avez à sa très-sainte et vivifiante parole, et les grands dons que par son Saint-Esprit il a mis et fait reluire et fructifier en vous (1). »
La satisfaction qu'éprouvait Th. de Bèze de voir affermie désormais dans la foi la jeune reine qu'il avait, en Béarn, amenée à l'Évangile, ne lui faisait pas perdre de vue un devoir instant que lui imposait l'approche du colloque. Le 8 septembre, il se joignit à ses collègues pour obtenir enfin du monarque une réponse à la requête présentée le 47. Cette réponse fut favorable; elle portait notamment que les ecclésiastiques et les prélats catholiques ne seraient point les juges des ministres. •
On touchait au moment suprême : quelques heures encore, et le colloque allait s'ouvrir.
Pénétrés de la dignité de leur mission, simples et graves dans leur attitude, les ministres et les députés des Eglises, que soutenaient les prières et les encouragements fraternels de leurs nombreux coreligionnaires, étaient prêts à rendre témoignage à la vérité, en présence de l'assemblée convoquée à Poissy. La cour, les prélats, les hauts dignitaires de l'État, les ambassadeurs des puissances étrangères avaient les yeux fixés sur eux. Ce fut alors que des Gallars, qui était en relations suivies avec le repré-
(1) Voir Caroli Molinœi opéra omnia, 1681, in-f*», t. H, p. 1026, la dédicace du traité de Torigiae, progrez et excellence du royaume et monarchie des Français, en date du 7 septembre 1561. Le passage ci-dessus cité delà dédicace est suivi de ces mois : « Pour manifester publiquement mon humble, ancienne et efficace affection, ce petit mien labeur est inscrit et dédié à vous et à Vostre royale Majesté, qui sçait bien de longtemps ma jurisprudence et anciennes études des Écritures saintes et des histoires et choses politiques avoir esté employées pour la défense de la vérité et parole de Dieu et pour la république et couronne de France, laquelle aussi vous aimez, honore; et obligez à vous grandement. >
sentant de l'Angleterre, lui adressa, en toute hâte, les lignes suivantes (1) : « ... Demain, s'il plaît à Dieu, nous irons avec le roy et les princes à Poissy, où sont les prélats, puis nous retournerons en ce lieu même (Saint-Germain), sur le soir, avec le roy. Ce jour mesme sont venus les docteurs de Sorbonne, tendant en sens contraire à ce que ne fussions ouys; mais ils. n'ont pas obtenu ce qu'ils demàndoient... Monsieur Martyr esta Bry-Comtcr Robert, à demie-journée dé Paris (2); celui qui l'estoit allé quérir est icy et nous l'amènera mercredi. Voylà où nous en somnaes. »
(i)Des Gallars à Throckmorton, Saint-Germain enLaye, 8 septembre 1561. Rec. ofif. State pap, France, vol. XXI, ap. Laferr. r. d. missions scientif., p. 361.
— Voir aussi Calend. of State pap., ann. 1561, p. 294.
(2) Le 9 septembre, P. Martyr arriva à Paris, d'où il se rendit de suite à Poissy.
— State pap. foreign, ann. 1561, p. 301. Throckmorton to the queen, 11 sept 1561. — c On the 9* inst. Peter Martyr came to thistown to attend the assembly
> Ht Poissy. Âlthough he had no acquaintance with Throckmorton, yet for the
> zeal v^hat he bears to the queen, he sent to visit him; adding that if he had
> tarried any time in this tov^n, he would hâve done the ofiOice himself. >