‹ Les provinciales, ou, Les lettres écritesChapitre 29 sur 99 · DÉVOTION AISÉE · texte numérisé non relu

DÉVOTION AISÉE

Louis XIII le 14 février 1612 : de sorte que tout notre corps est responsable des livres de chacun de nos pères. Cela est particulier à notre Compagnie; et de là vient qu'il ne sort aucun ouvrage de chez nous qui n'ait Tesprit de la Société. Voilà ce qu'il était à propos de vous apprendre. Mon père^ lui dis-je^ vous m'av^ fait plaisir ^ et je suis fâché seulement de ne l'avoir pas su plus tôt; car cette connaissance engage à avoir bien plus d'attention pour vos auteurs. Je l'eusse fait^ ditril^ si l'occasion s'en fût offerte; mais profite»-en à l'avenir^ et continuons notre sujet.

Je crois vous avoir ouvert des nK)yens d'assurer son salut assez faciles^ assez sûrs et en assez grand nombre : mais nos pères souhaiteraient bien qu'on n'en demeurât pas à ce premier degrés où Ton ne fait que ce qui est exactement nécessaire pour le salut. Comme ils aspirent sans cesse à la plus grande gldre de Dieu^ ils voudraient élever les hommes à une vie plus pieuse. Et parce que les gens du monde sont d'ordinaire détournés de la dévotion par l'étrange idée qu'on leur en a donnée^ nous avons cru* qu'il était d'une extrême importance de détruire ce premier obstacle; et c'est en quoi le P. Le Moyne a acquis beaucoup de réputation par le livre de la Dévotion aisée ^ qu'il a fait à ce dessein. C'est là qu'il fait une peinture tout à fait charmante de la dévotion. Jamais personne ne l'a connue comme lui. Apprenez-le par les premières paroles de cet ouvrage : « La vertu ne s'est encore montrée à personne; « on n'en a point fait de portrait qui lui ressemble. Il « n'y a rien d'étrange qu'il y ait eu si peu de presse à « grimper sur son rocher. On en a fait une fâcheuse qui « n'aime que la solitude ; on lui a associé la douleur et

* Éd. in-4* etm-12 : nos pères ont cru.

a le travail} et enfin on Ta faite ennemie des diverlis- « sements et des jeux^ qui sont la fleur de la joie et Tasce saisonnement de la vie. » C'est ce qu'il dit page 9%

UaiSf mon père^ je sais bien au moins qu'il y a de grands saints dont la vie a été extrêmement austère. Cela est vrai, dit-il; mais aussi « il s'est toujours vu a des saints polis et des dévots civilisés , » selon ce père^ page 191; et vous verrez, p. 86, que la différence de leurs mœurs vient de celle de leurs humeurs. Écoutezle : (c Je ne nie pas qu'il ne se voie des dévots qui sont «pèles et mélancoliques de leur complexion, qui ai- « ment le silence et la retraite, et qui n'ont que du « flegme dans les veines et de la terre sur le visage. c( Mais il s'en voit assez d'autres qui sont d'une cornc< plexion plus heureuse, et qui ont abondance de cette tt humeur douce et chaude, et de ce sang bénin et rec- « tifié qui fait la joie. »

Vous voyez de là que l'amour de la retraite et du silence n'est pas commun à tous les dévots, et que, comme je vous le disais, c'est l'effet de leur complexion plutôt que de la piété; au lieu que ces mœurs austères dont vous parlez sont proprement la caractère d'un sauvage et d'un farouche. Aussi vous les verrez placées entre les mœurs ridicules et brutales d'un fou mélancolique, dans la description que le père Le Moyne en a faite au 7* livre de ses Peintures morales. En voici quelques traits : ce II « est sans yeux pour les beautés de l'art et de la nature. « Il croirait s'être chai*gé d'un fardeau incommode, s'il « avait pris quelque matière de plaisir pour soi. Les « jours de fêtes, il se retire parmi les morts. Il s'aime « mieux dans un tronc d'arbre ou dans une grotte, que « dans un palais ou sur un trône. Quant aux affronts et « aux injures, il y est aussi insensible que s'il avait des c( yeux et des oreilles de statue. L'honneur et la gloire

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« sont des idoles qu'il ne connaît point, et pour les- « quelles il n'a point d'encens à offrir. Une belle per- « sonne lui est un spectre; et ces visages impérieux et « souverains, ces agréables tyrans qui font partout des a esclaves volontaires et sans chaînes, ont le même c( pouvoir sur ses yeux que le soleil sur ceux des hic( boux,etc.»

Mon révérend père, je vous assure que, si vous ne m'aviez dit que le père Le Moyne est l'auteur de cette peinture, j'aurais dit que c'eût été quelque impie qui l'aurait faite à dessein de tourner les saints en ridicule. Car si ce û-est là l'image d'un homme tout à fait détaché des sentiments auxquels TÉvangile oblige de renoncer, je confesse que je n'y entends rien. Voyez donc, dit-il, combien vous vous y connaissez peu , car ce sont là « des «c traits d'un esprit faible et sauvage, qui n'a pas les aftt fections honnêtes et naturelles qu'il devrait avoir, » comme le père Le Moyne le dit dans la fin de cette description. « C'est par ce moyen qu'il enseigne la vertu et la philosophie chrétienne, » selon le dessein qu'il en avait dans cet ouvrage , comme il le déclare dans l'avertissement. Et en effet, on ne peut nier que cette méthode de traiter de la dévotion n'agrée tout autrement au monde que celle dont on se servait avant nous. Il n'y a point de comparaison, lui dis-je; et je commence à espérer que vous me tiendrez parole. Vous le verrez bien mieux dans la suite, dit-il; je ne vous ai encore parlé de la piété qu'en général. Mais, pour vous faire voir en détail combien nos pères en ont ôté de peines, n'est-ce pas une chose bien pleine de consolation pour les ambitieux, d'apprendre qu'ils peuvent conserver une véritable dévotion avec un amour désordonné pour les grandeurs? Eh quoi! mon père, avec quelque excès qu'ils les recherchent? Oui , dit-il; car ce ne serait

toujours que péché véniel, à moins qu'on désirât ^ les grandeurs pour offenser Dieu ou TÉtat plus commodément. Or les péchés véniels n'empêchent pas d'être dévot; p^sque les plus grands saints n'en sont pas exempts. Écoutez donc Escobar, tr. S, ex. 3, n. 17 : « L'ambition, qui est un appétit désordonné des charges « et des grandeurs, est de soi-même un péché véniel : « mais quand on désire ces grandeurs pour nuire à FÉ- « tat , ou pour avoir plus de commodité d'offenser Dieu, <f ces drconstances extérieures le rendent mortel, b

€ela est assez commode', mon père. Et n'est-ce pas encore, continua-tril , une doctrine bien douce pour les avares, de dire, comme fait Escobar au tr. 5, ex. 5, n. ibk : « Je sais que les riches ne pèchent point mortelle lement quand ils ne donnent point l'aumône de leur « superflu dans les grandes nécessités des pauvres : (c Scio in gravi pauperum necessitate divites non dando « super fiua, non peccare mortaliter » î En vérité, lui disje, si cela est, je vois bien que je ne me connais guère en péchés. Pour vous le montrer encore mieux, dit-il, ne pensez-vous pas que la bonne opinion de soi-même, et la complaisance qu'on a pour ses ouvrages, est un péché des plus dangereux? et ne serez-vous pas bien surpris si je vous fais voir qu'encore même que cette bonne opinion soit sans fondement, c'est si peu un péché, que c'est au contraire un don de Dieu? Est-il possible, mon père? Oui, dit-il, et c'est ce que nous a appris notre grand père Garasse, dans son livre français intitulé Somme des vérités capitales de la religion, p. 2, p. 419. « C'est un effet, dit-il, de justice commutative, que tout

' (Test le texte de toutes les éditions originales. Aujourd'hui on dirait : à moins q**on ne désirât.

' Éd. in-4" etin-12 : Cela commence bien

DE l'envie et de LA PARESSE. 159

« travail honnête soit récompensé ou de louange ^ ou de

« satisfaction Quand les bons esprits font un ou-

<( vrage excellent^ ils sont justement récompensés par les « louangespuhliques... liais quand un pauvre esprit tra- « vaille beaucoup pour ne rien faire qui vaille , et qu'il « ne peut ainsi obtenir de louanges publiques > afin que « son travail ne demeure pas sans récompense^ Dieu lui « en donne une satisfaction personnelle^ qu'on ne peut c< lui envier sans une injustice plus que barbare. C'est « ainsi que Dieu^ qui est juste ^ donne aux grenouilles « de la satisfaction de leur chant. »

Voilà; lui dis-je^ de belles décisions en faveur de la vanité, de l'ambition et de Tavarice. Et l'envie , mon père, sera-t-elle plus difficile à excuser? Ceci est délicat, dit le père. Il faut user de la distinction du père Bauny, danssaSommedespéchés.Carsonsentiment^c. 7, p. 123, de la cinquième et sixième édition, est que « Fenvie. « du bien spirituel du prochain est mortelle, mais que « Tenvie du bien temporel n'est que vénielle. » Et par quelle raison, mon père? Écoutez-la , me dit-il. « Car le (( bien qui se trouve es choses temporelles est si mince, « et de si peu de conséquence pour le ciel, qu'il est de « nulle considération devant Dieu et ses saints. » Mais, mon père, si ce bien est si mince et de si petite considération, comment permettez-vous de tuer les hommes pour le conserver? Vous prenez mal les choses, dit le père : on vous dit que le bien est de nulle considération devant Dieu, mais non pas devant les hommes. Je ne pensais pas à cela, lui dis-je; et j'espère que par ces distinction&-là il ne restera plus de péchés mortels au monde. Ne pensez paç cela, dit le père; car il y en a qui sont toujours mortels de leur nature, comme, par exemple, la paresse.

mon père! lui dis-je, toutes les commodités delà

vie sont donc perdues? Attendez, dit le père : quand vous aurez vu la définition de ce vice , qu'Escobar en donne* tr. 2, ex. 2, n. 81, peut-être en jugerez-vous autrement. Écoutez4a : « La paresse est une tristesse de « ce que les choses spirituelles sont spirituelles, comme « serait de s'affliger de ce que les sacrements sont la « source de lagràce; et c'est un péché mortel. » mon père! lui dis-je, je ne crois pas que personne se soit jamais avilie* d'être paresseux en cette sorte. Aussi, dit le père, Escobar dit ensuite, n. 105 : « J'avoue qu'il est a bien rare que personne tombe jamais dans le péché a de paresse *. » Comprenez-vous bien parla combien il importe de bien définir les choses! Oui, mon pè)re, lui dis-je; et je me souviens sur cela de vos autres définitions de l'assassinat, du guei-apens, et des biens super* flus. Et d'où vient, mon père, que vous n'étendez pas cette méthode à toutes sortes de cas pour donner à tous les péchés des définitions de votre façon, afin qu'on ne péchât plus en satisfaisant ses plaisirs?

11 n'est pas toujours nécessaire, me dit-il, de changer pour cela les définitions des choses. Vous l'aJlezvoir sur le sujet de la bonne chère, qui passe pour un des plus grands plaisirs' delà vie, et qu'Escobar permet en cette sorte, n. 102, dans la Pratique selon notre Société : « Est-il permis de boire et manger tout son « soûl, sans nécessité, et pour la seule volupté? Oui cera tainement, selon Sanchez, pourvu que cela ne nuise « point à la santé , parce qu'il est permis à l'appétit « naturel de jouir des actions qui lui sont propres :

' Les éditions revues par Pascal portent . en donne , ce qui est peu français; qu'Escobar donne ^ vaudrait mieux. ( M. Vabbé Maynard. )

' Éd. in-4° etin-12 : que personne ail jamais été assez bizarre jwur s'aviser,

' Ibid. : qui est sans doute un des plus grands plaisirs.

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