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MÉPRIS DES SAINTS PERES

ainsi, quand quelque auteur que cesoiten a avancé une, nous avons droit de la prendre, si nous le voulons, par la doctrine des opinions probables ; et nous n"en sommes pas les garants , quand l’auteur n’est pas de notre corps. J'entends tout cela, lui dis-je. Je vois bien par là que tout est bien venu chez vous , hormis les anciens Pères , et que vous êtes les maîtres de la campagne. Vous n’avez plus qu’à courir.

Mais je prévois trois ou quatre grands inconvénients , et de puissantes barrières qui s’opposeront à votre course. Et quoi? me dit le père tout étonné, C’est, lui répondis-je, l’Écriture sainte, les papes et les conciles, que vous ne pouvez démentir, et qui sont tous dans la voie unique de TÉvangile. Est-ce là tout? me dit-il. Vous m’avez fait peur. Croyez-vous qu’une chose si visible n’ait pas été prévue, et que nous n’y ayons pas pourvu? Vraiment je vous admire, de penser que nous soyons opposés à l’Écriture , aux papes ou aux conciles ! Il faut que je vous éclaircisse du contraire. Je serais bien marri que vous crussiez que nous manquons à ce que nous leur devons. Vous avez sans doute pris cette pensée de quelques opinions de nos pères qui paraissent choquer leurs décisions , quoique cela ne soit pas. Mais , pour en entendre l’accord , il faudrait avoir plus de loisir. Je souhaite que vous ne demeuriez pas mal édifié de nous. Si vous voulez que nous nous revoyions demain, je vous en donnerai l’éclaircissement.

Voilà la fin de cette conférence , qui sera celle de cet entretien ; aussi en voilà bien assez pour une lettre. Je m’assure que vous en serez .satisfait en atten danl la suite. Je suis, etc.

Différents artifices des jésuites pour éluder l’autorité de l’Évangile, des conciles et des papes. — Quelques conséquences qui suivent de leur doctrine sur la probabilité. — Leurs relâchements en faveur des bénéüciers, des prêtres, des religieux et des domestiques. — Histoire de Jean d’Alba.

De Paris , ce 10 avril 1656,

Monsieur ,

Je vous ai dit, à la fin de ma dernière lettre, que ce bon père jésuite m’avait promis de m’apprendre de quelle sorte les casuistes accordent les contrariétés qui se rencontrent entre leurs opinions et les décisions des papes, des conciles et de l’Écriture. Il m’en a instruit, en effet, dans ma seconde visite, dont voici le récit (2).

Ce bon père me parla de cette sorte ; Une des manières dont nous accordons ces contradictions apparentes , est par l’interprétation de quelque terme. Par exemple, le pape Grégoire XIV a déclaré que les assassins sont indignes de jouir de l’asile des églises, et

(1) Cette lettre a été revue parM. Nicole.

(2) € Le père Daniel { VI® Entretien), fait remarquer qu’au commencement de la sixième Lettre, Pascal dit, en parlant du récit de sa seconde visite : < Je le ferai ( ce récit) plus exactement que l’autre, car j’y portai des tablettes pour marquer les citations des passages, et je fus bien fâché de n’en avoir point apporté dès la première fois. Néanmoins, si vous êtes en peine de quelqu’un de ceux que je vous ai cités dans l’autre Lettre, faites-le-moi savoir; je vous satisferai facilement. » Celte phrase, qui se trouve dans les premières éditions , a été supprimée depuis ; elle indique, en effet, l’invraisemblance plutôt qu’elle ne la corrige. D’ailleurs, dans la Lettre précédente, où il n^avait pas de tablettes ^ Pascal ne cite pas moins textuellement les passages. Seulement, soit qu’on lui eût fait l’objection dans l’intervalle de la cinquième à la sixième Lettre, soit qu’il sentît le besoin d'une précaution pour arriver è l’indication détaillée des chapitre, page, paragraphe, etc., il glisse celte phrase nui fa# depuis jugée inutile ». Sainte-Beuve , Po/ ^-iîoï/a/, tom. III, pag. 30-51,

qu'on ïes en doit arracher. Cependant nm vingt-quatre vieillards disent, tr. 6, ex. 4, n. 27, qup « tous « ceux qui tuent trahison ne doivent pas encourir a la peine de cette bulle. » Cela vous paraît être contraire ; mab on Taccorde, en interprétant le mot d’ assassin , comme iis font par ces paroles : « Les assas- « sins ne sont-ils pas indignes de jouir du privilège « des églises? Oui, par la bulle de Grégoire XIV. « Mais nous entendons par le mot d’assassins ceux a qui ont reçu de Targent pour tuer quelqu’un en tra- « hison. D’où il arrive que ceux qui tuent sans en rea cevoir aucun prix, mais seulement pour obliger leurs « amis , ne sont pas appelés assassins. » De même il est dit dans l’Évangile : « Donnez l’aumône de votre « superflu, i Cependant plusieurs casuistes ont trouvé moyen de décharger les personnes les plus riches de l’obligation de donner l’aumône. Cela vous paraît encore contraire ; mais on en fait voir facilement l’accord, en interprétant le mot de superflu; en sorte qu’il n’arrive presque jamais que personne en ail. Et c’est ce qu’a fait le docte Vasquez en cette sorte , dans son Traité de V aumône , c. 4 , n. 1 4 : « Ce que « les personnes du monde gardent pour relever leur c condition et celle de leurs parents n’est pas appelé a superflu. Et c’est pourquoi à peine trouvera-t-on « qu’il y ait jamais de superflu chez les gensdumonde, a et non pas même chez les rois. >

Aussi Diana ayant rapporté ces mêmes paroles de Vasquez , vjtir y se fonde ordinairement sur nos pères, il en conclut fort bien que , f dans la question, si les « riches sont obligés de donner l’aumône de leur su- « perflu , encore que l’aflirmative fût véritable, U

« n’arrivera jamais , ou presque jamais , qu’elle oblige « dans la pratique. »

Je vois bien, mon père, que cela suit ue la docx trine de Vasquez. Mais que répondrait-on , si l’on objectait qu’afin de faire son salut, il serait donc aussi sûr, selon Vasquez , de ne point donner l’aumône , pourvu qu’on ait assez d’ambition pour n’avoir point de superflu , qu’il est sûr, selon l’Évangile, de n’avoir point d’ambition, afin d’avoir du superflu pour en pouvoir donner Eaumône? Il faudrait répondre, me ditil , que toutes ces deux voies sont sûres selon le même Évangile : l’une , selon l’Évangile dans le sens le plus littéral et le plus facile à trouver; l’autre, selon le même Évangile, interprété par Vasquez. Vous voyez par là l’utilité des interprétations.

Mais quand les termes sont si clairs qu’ils n’en souffrent aucune , alors nous nous servons de la remarque des circonstances favorables, comme vous verrez par cet exemple. Les papes ont excommunié les religieux qui quittent leur habit; et nos vingt-quatre vieillards ne laissent pas de parler en cette sorte, tr. 6, ex. 7, n. 103 : « En quelles occasions un religieux « peut-il quitter son habit sans encourir l’excommuni- « cation? » Il en rapporte plusieurs, et entre autres celle-ci : « S’il le quitte pour une cause honteuse , « comme pourialler filouter, ou pour aller incognito « en des lieux de débauche, le devant bientôt repren- * dre. i» Aussi il est visible que les bulles ne parlent point de ces cas-là.

J’avais peine à croire cela , et je priai le père de me le montrer dans l’original ; je vis que le chapitre où sont ces paroles est intitulé : « Pratique selon l’école

« de )a SJciété de Jésus; Praxis è societatis Jesu a scholâ », et j’y vis ces mois : Si habitum dimiitat ut fwrtuf occulte , vel fornicetur. Et il me montra la même chose dans Diana , en ces termes : Ut eat inco* gnitus ad lupanar. Et d’où vient , mon père , qu’ils les ont déchargés de l’excommunication en cette rencontre? Ne le comprenez-vous pas? me dit-il. Ne voyez-vous pas quel scandale ce serait de surprendre un religieux en cet état avec son habit de religion? Et n’avez-vous point ouï parler, continua-t-il, comment on répondit à la première bulle , Contra sollicitantes? et de quelle sorte nos vingt-quatre, dans un chapitre aussi de la Pratique de l’école de notre société, expliquent la bulle de Pie V, Contra clericos^ etc. ? Je ne sais ce que c’est que tout cela ^ lui dis-je Vous ne lisez donc guère Escobar? me dit-il. Je ne l’ai que d’hier, mon père ; et même j’eus de la peine à le trouver. Je ne sais ce qui est arrivé depuis peu , qui fait que tout le monde le cherche. Ce que je vous disais, repartit le père, est au Ir. 1 , ex. 8, n. 102. Voyez-le en votre particulier ; vous y trouverez un bel exemple de la manière d’interpréter favorablement les bulles. Je le vis en effet dès le soir même; mais je n’ose vous le rapporter, car c’est une chose effroyable.

Le bon père continua donc ainsi : Vous entendez bien maintenant comment on se sert des circonstances favorables. Mais il y en a quelquefois de si précises , qu’on ne peut accorder par là les contradictions ; de sorte. |ue ce serAit bien alors que vous croiriez qu’il y en aurait. Par exemple , trois papes ont décida que les religieux qui sont obligés par un vœu particulier à la vie quadragésimale n’-en sont pas dispensés ,

lOS SIXIÈME LETTRE,

core qu’ils soient faits évêques. Et cependant Diana dit que : « nonobstant leur décision , ils en sont dis- « pensés. » Et comment accorde-t-il cela? lui dis-je. C’est, répliqua le père, par la plus subtile de toutes les nouvelles méthodes , et par le plus fin de la probabilité. Je vais vous l’expliquer. C’est que, comme vous le vîtes l’autre jour, l’affirmative et la négative de la plupart des opinions ont chacune quelque probabilité, au jugement de nos docteurs, et assez pour être suivies avec sûreté de conscience. Ce n’est pas que le pour et le contre soient ensemble véritables dans le même sens , cela est impossible ; mais c’est seulement qu’ils sont ensemble probables , et sûrs par conséquent.

Sur ce principe , Diana notre bon ami parle ainsi en la part. 5 , tr. 13 , r. 39 : « Je réponds à la décision « de ces trois papes , qui est contraire à mon opinion, < qu’ils ont parlé de la sorte en s’attachant à l’affir- « mative , laquelle en effet est probable , à mon juge- « ment même : mais il ne s’ensuit pas de là que la né- « gative n’ait aussi sa probabilité. » Et, dans le même traité , r. 65 , sur un autre sujet , dans lequel il est encore d’un sentiment contraire à un pape, il parle ainsi : « Que le pape l’ait dit comme chef de l’Église , « je le veux. Jflais il ne l’a fait que dans l’étendue de « la sphère de probabilité de son sentiment. » Or vous voyez bien que ce n’est pas là blesser les sentiments des papes : on ne le souffrirait pas à Rome , où Diana est en si grand crédit. Car il ne dit pas que ce que les papes ont décidé ne soit pas probable ; mais , en laissant leur opinion dans toute la sphère de probabilité, il ne laisse pa.'’; Je dire que le contraire est aussi probable. Cela

est très-respectueux, lui dis-je. Et cela est plus subtil , ajouta-t-il , que la réponse que fit le père Bauny quand on eut censuré ses livres à Borne. Car il lui échappa d’écrire contre M. Hallier, qui le persécutait alors furieusement : « Qu’a de commun la censure de « Rom^ avec celle de France? » Vous voyez assez par là que , soit par l’interprétation des termes , soit par la remarque des circonstances favorables , soit enfin par la double probabilité du pour et du contre, on accorde toujours ces contradictions prétendues, qui vous étonnaient auparavant , sans jamais blesser les décisions de l’Écriture, des conciles ou des papes, comme vous le voyez. Mon révérend père , lui dis-je , que le monde est heureux de vous avoir pour maîtres! Que ces probabilités sont utiles ! Je ne savais pourquoi vous aviez pris tant de soin d’établir qu’un seul docteur, s'il est grave J peut rendre une opinion probable; que le contraire peut l’être aussi ; et qu’alors on peut choisir du pour et du contre celui qui agrée le plus, encore qu’on ne le croie pas véritable , et avec tant de sûreté de conscience , qu’un confesseur qui refuserait de donner l’absolution sur la foi de ces casuistes serait en état de damnation : d’où je comprends qu’un seul casuiste peut à son gré faire de nouvelles règles de morale, et disposer, selon sa fantaisie, de tout ce qui regarde la conduite des mœurs. Il faut, me dit le père, apporter quelque tempérament à ce que vous dites. Apprenez bien ceci. Voici notre méthode, où vous verrez le progrès d’une opinion nouvelle , depuis sa naissance jusqu’à sa maturité.

D’abord le docteur grave qui l’a inventée l’expose au monde , et la jette comme une semence pour pren-

dre racine. Elle est encore faible en cet état , mais il faut que le temps la mûrisse peu à peu. Et c’est pourquoi Diana , qui en a introduit plusieurs , dit en un endroit : « J’avance cette opinion ; mais parce < qu’elle es! nouvelle , je la laisse mûrir au temps , re- « linquo tempori maturanclam. » Ainsi en peu d’années on la voit insensiblement s’alîermir ; et , après un temps considérable, elle se trouve autorisée par la tacite approbation de l’Église , selon cette grande maxime du père Bauny : « qu’une opinion étant avancée par quel- € que casuiste , et l’Église ne s’y étant point opposée; € c’est un témoignage qu’elle l’approuve. » Et c’est en effet par ce principe qu’il autorise un de ces sentiments dans son traité 6 , p. 312. Eh quoi! lui dis-je, mon père, l’Église, à ce compte -là, approuverait donc tous les abus qu’elle souffre , et toutes les erreurs des livres qu’elle ne censure point? Disputez, me dit-il, contre le père Bauny. Je vous fais un récit, et vous contestez contre moi ! Il ne faut jamais disputer sur un fait. Je vous disais donc que , quand le temps a ainsi mûri une opinion, alors elle est tout à fait probable et sûre. Et de là vient que le docte Caramuel , dans la lettre où il adresse à Diana sa Théologie fondamentale , dit que ce grand « Diana a rendu plusieurs opi- « nions probables qui ne l’étaient pas auparavant, « quœ antea non erant; et qu’ainsi on ne pèche plus « en les suivant, au lieu qu’on péchait auparavant; « jam non peccant , licet ante peccaverint. »

En vérité , mon père , lui dis-je , il y a bien à profiter auprès de vos docteurs. Quoil de deux personnes qui font les mêmes choses , celui qui ne sait pas leur doctrine pèche; celui qui la sait ne pèche pas? Elle

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