POUR LES JUGES
Je vous écris donc sur la parole de ce bon père ; mais le papier me manque toujours, et non pas les passages. Car il y en a tant d’autres, et de si forts, qu i! faudrait des volumes pour tout dire. Je suis, etc.
Maximes corrompues des casuistes touchant les juges, les usuriers, le contrat Mohatra, les banqueroutiers, les restitutions, etc. — Diverses extravagances des mêmes casuistes.
De Paris , ce 2S mai i€oG.
Monsieur ,
Vous ne pensiez pas que personne eût la curiosité de savoir qui nous sommes : cependant il y a des gens qui essayent de le deviner, mais ils rencontrent mal. Les uns me prennent pour un docteur de Sorbonne ; les autres attribuent mes lettres à quatre ou cinq personnes qui , comme moi , ne sont ni prêtres, ni ecclésiastiques. Tous ces faux soupçons me font connaître que je n’ai pas mal réussi dans le dessein que j’ai eu de n’être connu que de vous et du bon père qui souffre toujours mes visites , et dont je souffre toujours les discours , quoique avec bien de la peine. Mais je suis obligé à me contraindre; car il ne les continuerait pas s’il s’apercevait que j’en fusse si choqué ; et ainsi je ne pourrais m’acquitter de la parole que je vous ai donnée, de vous faire savoir leur morale. Je vous assure que vous devez compter pour quelque chose la violence que je me fais. Il est bien pénible devoir renverser toute la morale chrétienne par des
{i) Ce fut enc< re M. Nicole qui revit celle lettre.
égarements si étranges , sans oser y contredire ouvertement. Mais , après avoir tant enduré pour votre satisfaction, je pense qu’à la fin j’éclaterai pour la mienne quand il n’aura plus rien à me dire. Cependant je me retiendrai autant qu’il me sera possible ; car plus je me tais, plus il me dit de choses. Il m’en apprit tant la dernière fois , que j’aurai bien de la peine à tout dire. Vous verrez des principes bien commodes pour ne point restituer. Car, de quelque manière qu’il pallie ses maximes , celles que j’ai à vous dire ne vont en effet qu’à favoriser les juges corrompus , les usuriers , les banqueroutiers , les larrons , les femmes perdues et les sorciers , qui sont tous dispensés assez largement de restituer ce qu’ils gagnent chacun dans leur métier. C’est ce que le bon père m’apprit par ce discours.
Dès le commencement de nos entretiens , me dit-il , je me suis engagé à vous expliquer les maximes de nos auteurs pour toutes sortes de conditions.Yous avez déjà vu celles qui touchent les bénéficiers, les prêtres, les religieux , les domestiques et les gentilshommes : parcourons maintenant les autres, et commençons par les juges.
Je vous dirai d’abord une des plus importantes et des plus avantageuses maximes que nos pères aient enseignées en leur faveur. Elle est de notre savant Castro Palao, l’un de nos vingt-quatre vieillards. Voici ses mots : * Un juge peut-il , dans une question « de droit , juger selon une opinion probable, en quit- « tant l’opinion la plus probable? Oui , et même contre * son propre sentiment : Imo contra propriam opi- « nionem. » Et c’est ce que notre père Escobar rap-