‹ Les provinciales, ou, Lettres écritesChapitre 81 sur 95 · ÉCRITE AU RÉVÉREND P. ANNAT , JÉSUITE · texte numérisé non relu

ÉCRITE AU RÉVÉREND P. ANNAT , JÉSUITE

On fait voir encore plus invinciblement , parla réponse même du père Annal, qu’il n’y a aucune hérésie dans l’Église ; que tout ie monde condamne la doctrine que les jésuites renferment dans le sens de Jansénius, et qu’ainsl tous les fidèles sont dans les mômes sentiments sur la matière des cinq propositions. — On marque la différence qu’il y a entre les disputes de droit et celles de fait, et on montre que dans les questions de fait, on doit plus s’en rapporter à ce qu’on voit qu’à aucune autorité humaine.

Du 24 mars 1GS7.

Mon révérend père ,

Il y a longtemps que vous travaillez à trouver quelque erreur dans vos adversaires ; mais je m’assure

(I) A propos des attaques dont le jansénisme a été l’objet, nous rappellerons l’une des dernières, la plus passionnée et la seule éloquente, celle du comte Joseph de Maistre, dans son livre De V Église gallicane. Les deux citations suivantes, e>mpruntées àce livre célèbre, nous ont paru toutes d’à-propos àll’occasion de cette lettre;

t L’Église, dit de Maistre , depuis son origine , n’a jamais vu d’hérésie aussi extraordinaire que le jansénisme. Toutes en naissant se sont séparées de la communion universelle, et se glorifiuient même de ne plus appartenir à une Église dont elles rejetaient la doctrine comme erronée sur quelques points. Le jansénisme s’y est pris autrement; il nie d’être séparé; il composera même, si l’on veut, des livres sur l’imité, dont il démontrera l’indispensable nécessité...; il a l’incroyable prétention d’être de l’Église catholique, malgré l’Église catholique...; il n*y a point de Jansénismet c’est une chimère, un fantôme créé par les jésuites. Le pape, qui ;• condamné la prétendue hérésie, rêvoit en écrivant sa bulle. Il ressembloit à un chasseur qui feroit feu sur une ombre en croyant ajuster un tigre... » De l* Église gallicane, liv. I, chap. ni. Voilà ce que pense de Maistre du jansénisme voyon^ ce qu'il pense de Port-Royal ;

* Je douLe , s'écrie de Maistre ( id ibid. , ch. v ) , que l’his' lire présente dans ce

IL N’Y A POINT D’HÉRÉSIE DANS L’ÉGLISE. 359 que vous avouerez à la tin qu’il n’y a peut-être rien de si difficile que de rendre hérétiques ceux qui ne le sont pas , et qui ne fuient rien tant que de l’être. J’ai fait voir, dans ma dernière lettre, combien vous leur aviez imputé d’hérésies l’une après l’autre, manque d’en trouver une que vous ayez pu longtemps maintenir ; de sorte qu’il ne vous était plus resté que de les en accuser , sur ce qu’ils refusaient de condamner le sens de Jansénius , que vous vouliez qu’ils condamnassent sans qu’on l’expliquât. C’était bien manquer d’hérésies à leur reprocher , que d’en être réduits là : car qui a jamais ouï parler d’une hférésie que l’on ne puisse exprimer? Aussi on vous a facilement répondu, en vous représentant que, si Jansénius n’a point d’erreurs , il n’est pas juste de le condamner; et que, s’il en a , vous deviez les déclarer , afin que l’on sût au moins ce que c’est que l’on condamne. Vous ne l’aviez néanmoins jamais voulu faire; mais vous aviez essayé de fortifier votre prétention par des décrets qui ne faisaient rien pour vous, puisqu’on n’y explique en au

genre rien d’aussi extraordinaire que l’établissement et l’influence de Port-Royal. Quelques sectaires mélancoliques, aigris par les poursuites de l’autorité, imaginèrent de s’enfermer dans une solitude pour y bouder et y travailler à l’aise. Semblables aux lames d’un aimant artificiel dont la puissance résulte de l’assemblage , ces hommes unis et serrés par un fanatisme commun produisent une force totale capable de soulever les montagnes. L’orgueil, le ressentiment, la rancune religieuse, toutes les passions aigres et haineuses se déchaînent à la fois. L’esprit de parti concentré se transforme en rage incurable. Des ministres , des magistrats , des savants, des femmelettes du premier rang, des religieuses fanatiques, tous les ennemis du saint-siège, tous ceux de l’unité, tous ceux d’un ordre célèbre, leur antagoniste naturel, tous les parents, tous les amis., tous les clients des premiers personnages de l’association , s’allient au foyer commun de la révolte. Ils crient , ils .s’insinuent, ils calomnient, ils intriguent; ils ont des imprimeurs, des correspondances, des facteurs, uue caisse publique invisible. Bientôt Port-Royal pourra désoler l’Église gallicane, braver le souverain pontife , impatienter Louis XIV , influer dans ses conseils, interdire les imprimeries à «es e'^versaircs , en imj>e“er enfin à la suprémntie. •

cune sorte le sens de Jansénius , qu’on dit avojr été condamné dans ces cinq propositions, Or ce n’était pas là le moyen déterminer vos disputes. Si vous conveniez de part et d’autre du véritable sens de Jansénius , et que vous ne fussiez plus en différend que de savoir si ce sens est hérétique ou non , alors les jugements qui déclareraient que ce sens est hérétique toucheraient ce qui serait véritablement en question. Mais la grande dispute étant de savoir quel est ce sens de Jansénius , les uns disant qu’ils n’y voient que le sens de saint Augustin et de saint Thomas ; et les autres , qu’ils y en voient un qui est hérétique , et qu’ils n’expriment point; il est clair qu’une constitution qui ne dit pas un mot touchant ce différend , et qui ne fait que condamner en général le sens de Jansénius sans l’expliquer , ne décide rien de ce qui est eu dispute.

C’est pourquoi l’on vous a dit cent fois que votre différend n’étant que sur ce fait, vous ne le finiriez jamais qu’en déclarant ce que vous entendez par le sens de Jansénius. Mais comme vous vous étiez toujours opiniâtré à le refuser, je vous ai enfin poussé dans ma dernière lettre , où j’ai fait entendre que ce n’est pas sans mystère que vous aviez entrepris de faire condamner ce sens sans l’expliquer, et que votre dessein était de faire retomber un jour cette condamnation indéterminée sur la doctrine de la grâce efficace, en montrant que ce n’est autre chose que celle de Jansénius , ce qui ne vous serait pas difficile. Cela vous a mis dans la nécessité de répondre. Car, si vous vous fussiez encore obstiné après cela à ne point expliquer ce sens, il eût paru aux moins éclairés que

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