‹ Les provinciales, ou, Lettres écritesChapitre 88 sur 95 · ADRESSÉE AU PÈRE ANNAT · texte numérisé non relu

ADRESSÉE AU PÈRE ANNAT

\ Mon révérend père,

Si je vous ai donné quelque déplaisir par mes autres lettres, en manifestant l’innocence de ceux qu’il vous importait de noircir, je vous donnerai de la joie pa^celle-ci , en vous y faisant paraître la douleur dont vous les avez remplis. Consolez-vous, mon père : ceux que vous haïssez sont affligés ; et si MM. les évêques exécutent dans leurs diocèses les conseils que vous leur donnez, de contraindre à jurer et à signer qu’on croit une chose de fait qu il n’est pas véritable qu’on croie et qu’on n’est pas obligé de croire, vous réduisez vos adversaires dans la dernière tristesse, de voir rÉglise en cet état. Je les ai vus, mon père (et je vous

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avoue que j’eu ai eu une satisfaction extrême) , je les ai vus , non pas dans une générosité philosophique , ou dans cette fermeté irrespectueuse qui fait suivre impérieusement ce qu’on croit être de son devoir; non aussi dans cette lâcheté molle et timide qui empêche ou de voir la vérité, ou de la suivre, mais dans une piété douce et solide , pleins de défiance d’euxmêmes, de respect pour les puissances de l’Église, d’amour pour la paix , de tendresse et de zèle pour la vérité , de désir de la connaître et de la défendre , de crainte pour leur infirmité, de regret d’être mis dans ces épreuves, et d’espérance néanmoins que Dieu daignera les y soutenir par sa lumière et par sa force, et que la grâce de Jésus -Christ qu’ils soutiennent, et pour laquelle ils souffrent, sera elle-même leur lumière et leur force. J’ai vu enfin en eux le caractère de la piété chrétienne , qui fait paraître une force

Je les ai trouvés environnés de personnes de leur connaissance , qui étaient venues sur ce sujet pour les porter à ce qu’elles croient le meilleur dans l’état présent des choses; j’ai ouï les conseils qu’on leur a donnés, j’ai remarqué la manière dont ils les ont reçus et les réponses qu’ils y ont faites : en vérité, mon père , si vous y aviez été présent , je crois que vous avoueriez vous-même qu’il n’y a rien en tout leur procédé qui ne soit infiniment éloigné de l’air de révolte et d’hérésie , comme tout le monde pourra connaître par les tempéraments qu’ils ont apportés, et que vous allez voir ici , pour conserver tout ensemble ces deux choses qui leur sont infiniment chères , la paix et la vérité.

Car après qu’on leur a représenté, en général , les

FRAGMENT D’UNE DIX-NEUVIÈME LETTRE, etc. 389 peines qu’ils vont s’attirer par leur refus , si on leur présente cette nouvelle constitution à signer, et le scandale qui pourra en naître dans l’Église , ils ont fait renjarquer (1)

(1) A la suite de ce fragment de la dix-neuvième et dernière Lettrt,, nous croyons ne pouvoir mieux faire que de donner aussi, comme âSTnier éclaircissement aux Pro^ vincialesy le sentiment de Pascal sur cet ouvrage, ç^^elques années après la publication. Ses adversaires, désolés de n’avoir pu le réfuter, disaient que l’auteur se repentait de l’avoir écrit. « Or, ditM. Sainte-Beuve, quand on demanda à Pascal, un an environ avant sa mort, .y 7/ repentait d'avoir fait les Provinciales, il répondit, selon le témoignage écrit de Mlle Marguerite Périer présente, et avec cet accent qui coupe court à tout :

€ 1. Je réponds que, bien loin de m’en repentir, si j’étois à les faire, je les ferois encore plus fortes. 2. On m’a demandé pourquoi j’ai dit le nom des auteurs où j’ai pris toutes ces propositions abominables que j’y ai citées. Je réponds que si j’étois dans une ville où il y eût douze fontaines, et que je susse certainement qu’il y en eût une d’empoisonnée, je serois obligé d’avertir tout le monde de n’aller point puiser de l’eau à cette fontaine ; et comme on pourroit croire que c’est une pure imagination de ma part, je serois obligé de nommer celui qui l’a empoisonnée, plutôt que d’exposer toute une ville à s’empoisonner. 3. On m’a demandé pourquoi j’ai employé un style agréable, railleur et divertissant. Je réponds que si j’avois écrit d’un style dogmatique, il n*y auroit eu que les savants qui les auraient lues, et ceux-là n’en avaient pas besoin, en sachant pour le moins autant que moi là-dessus. Ainsi j’ai cru qu’il fallait écrire d’une manière propre à faire lire mes Lettres par les femmes et les gens du monde, afin qu’ils connussent le danger de toutes ces maximes et de toutes wes propositions qui se répandaient alors, et dont on se laissait facilement persuader. J. On m*a demandé si j’ai lu moi-même tous les livres que j’ai cités. Je réponds que non. Certainement il auroit fallu que j’eusse passé une grande partie de ma vie à lire de très-mauvais livres : mais j’ai lu deux fois Escobar tout entier, et pour les autres, je les ai fait lire par quelques-uns de mes amis ; mais je n’eu ai pas employé un seul passage sans l’avoir lu moi-même dans le livre cité , et sans avoir examiné la matière sur laquelle il est avancé, et sans avoir lu ce qui précède et ce qui suit, pour ne point hasarder de citer une objectic>n pour une réponse ; ce qui auroit été reprochable et injuste. i Sainte-Beuve, PortyRoyal, t, III, p. 17C-177.

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