A UN DE SES AMIS
touchant l’inquisition qu’on veut établir en France à l’occasion de la nouvelle bulle du pape Alexandre VII.
Du le»" juin 1657.
Monsieur ,
Vous croyez que toutes vos afi » res vont bien parce que votre procès ne va pas mal ; mais vous allez bien apprendre que vous ne savez guère ce qui se passe. Vous êtes bien heureux de voir les affaires de loin. Nous nous sommes trouvés à la veille d’une inquisition qu’on voulait établir en France , et dont nous ne sommes pas tout à fait dehors. Les agents de la cour de Rome et quelques évêques qui dominaient dans l’assemblée ont travaillé de concert à cet établisse-
(A) Cette lettre est de M. Le Maistre, frère de M. Le Maistre de Sacy, tous deux neveux de M. Arnauld par leur mère. M. Le Maistre, de qui nous avons les plaidoyers, fut un des hommes des plus éloquents, des plus habiles et des plus vertueux de son temps. Il quitta la profession d’avocat pour se retirer au dehors de Port-Royal de Paris, comme dans le sein de sa propre iamille ; et ensuite, pour mener une vie plus solitaire, il alla h Port-Royal des champs, qui était alors abandonné. 11 s’y livra tout entier à l’étude de la religion et aux travaux de la penuence. Il mourut le -4 novenwire 4658.
ment, dont ils ont pris pour fondement là bulle du pape Alexandre VII sur les cinq propositions. Ils l'ont fait recevoir au clergé , et avec des suites propres à leur dessein : car il a été arrêté dans l’assemblée, qu’elle serait souscrite par tous les ecclésiastiques du royaume sans exception ; et qu’il serait procédé contre ceux qui refuseraient de la signer par toutes les peines ordonnées contre les héritiques, c’est-à-dire par la perte de leurs bénéfices , et par bien d’autres violences , comme tout le monde le sait.
Vous voyez bien ce que cela veut dire , et que l’inquisition est établie, si le parlement ne s’y oppose. Cependant on parle d’y envoyer cette bulle; de sorte que , si elle y est reçue, voilà la France assujettie et bridée comme les autres peuples.
Je pense souvent à tout ceci , et je n’y trouve rien de bon. Le monde ne sait pas où cela va , ni quelles en sont les conséquences. Ce n’est point ici une affaire de religion, mais de^ politique; et je suis trompé si le jansénisme, qui semble en être le sujet, en est autre chose en effet que l’occasion et le prétexte : car , pendant qu’on nous amuse de l’espérance de le voir abolir , on nous asservit insensiblement à l’inquisition , qui nous opprimera avant que nous nous en soyons aperçus.
Je veuxque ce soit un louable dessein de faire croire que ces cinq propositions soient de Jansénius; mais le moyen ne m’en plaît nullement. Je trouve que cette manière de priver les gens de leurs bénéfices est une nouveauté de mauvais exemple , et qui touche tel qui n’y pense pas : car croyez-vous , monsieur , que nous n’y ayons point d’intérêt , parce que nous ne sommes
pas ecclésiastiques? Ne nous abusons pas, cela nous regarde tous tant que nous sommes ; sinon pour nousmêmes , au moins pour nos parents, pour nos amis, pour nos enfants. Monsieur votre fils, qui étudie maintenant en Sorbonne, ne peut-il pas avoir les bénéfices de son oncle? et mon fils le prieur n’y est-il pas intéressé pour lui même? Vous me direz qu’ils n’ont qu’à signer pour se mettre en assurance. J’en demeure d’accord. Mais qu’avons-nous affaire que leur assurance dépende de là? Quoi ! si mon fils va se mettre dans la tête que ces propositions ne sont point de Jansénius , comme j’ai peur qu’il le fasse , car il voit souvent son cousin le docteur, qui dit qu’il ne les y a jamais pu trouver; et qu’ainsi ne croyant pas qu’elle& y soient, il ne peut signer qu’il croit qu’elles y sont, parce qu’il dit que ce serait mentir , et qu’il aime mieux tout perdre que d’offenser Dieu : si donc mon fils se met tout cela dans la fantaisie, adieu mes bénéfices que j’ai tant eu de peine à lui procurer.
Vous voyez donc bien que tel qui n’y a point d’intérêt aujourd’hui peut y en avoir demain , et que tout cela ne vaut guère. Que ne cherchent-ils d’autres voies pour montrer que ces propositions sont dans ce livre , sans inquiéter tout un royaume? Voilà bien de quoi faire tant de vacarme I Quand ils ne faisaient que disputer par livres , je les laissais dire sans m’en mêler. Mais c’est une plaisante manière de vider leurs différends , que de venir troubler tant de familles qui n’ont point de part à leurs disputes , et de nous planter, en France, une nouvelle inquisition qui nous mènerait beau train. Car Dieu sait combien elle croîtra en peu de temps, si peu qu’elle puisse prendre racine! nous
verrons , en moins de rien , qu’il n’y aura personne qui puisse être en sûreté chez soi , puisqu’il ne faudra qu’avoir de puissants ennemis qui vous défèrent et vous accusent d’être jansénistes, sur ce que vous aurez de leurs livres dans votre cabinet, ou sur un discours un peu libre touchant ces nouvelles bulles, comme vous savez que nous autres avocats en faisons assez souvent ; sur quoi on mettra votre bien en compromis. Et quand on ne vous ferait par là qu’un procès , n’est-ce pas toujours un assez grand mal ? Or il n’y a rien de si facile que d’en faire , et à ceux qui sont les moins suspects. Nous en avons déjà des exemples. Ce n’est pas d’aujourd'hui qu’ils méditent ce dessein ; ils se sont appris à tourmenter les gens sur la bulle et sur les brefs d’innocent X , sur le sujet desquels vous savez combien les chanoines de Beauvais ont été inquiétés, quand on les voulut forcer à y souscrire, à peine de perdre leurs prébendes, dont ils seraient peut-être dépossédés aujourd’hui , sans l’appel comme d’abus qu’ils en firent au parlement : ce qui a ruiné tous ces desseins.
Car il n’y a rien si bon contre l’inquisition que les appels comme d’abus. Aussi ils le savent bien , et ils ne manquent pas de fermer cette porte quand ils veulent tyranniser quelqu’un à leur aise. C’est ainsi qu’ils en ont usé contre le curé de Libourne en Guienne qu’ils firent accuser de jansénisme par des récollets , et citèrent devant des commissaires, qu’ils lui firent donner par des gens du conseil de M. l’archevêque de Bordeaux. Mais comme ils n’étaient pas ses juges naturels , et qu’ils paraissaient d’ailleurs fort passionnés, il en appela et demanda d’être renvoyé par-devant
les grands vicaires , ou par-devant Tofficial de M. de Bordeaux, ce qu’on lui refusa. De sorte qu’il en appela à M. de Bordeaux même et enfin au pape, sans que ces commissaires aient voulu se désister de sa cause. Mais il en appela enfin comme d’abus au parlement , qui lui donnades défenses, par où il allait leur échapper , quand ils obtinrent un arrêt du conseil qui défendit au parlement de connaître de cette affaire , et le remit entre les mains de ses premiers commissaires. De sorte qu’ils font maltraité durant plus de six mois, pendant lesquels il a été obligé de quitter sa cure, et de venir à Paris avec beaucoup de peine et de dépense , pour en demander justice au roi et à son archevêque; d’où j’ai appris qu’il s’en était retourné depuis peu de jours dans sa cure après toute cette fatigue, que ses accusateurs ont eu le plaisir de lui causer sans s’exposer eux-mêmes à aucun péril.
Ne trouvez-vous donc pas que l’inquisition est une manière bien sûre et bien commode pour travailler ses ennemis, quelque innocents qu’ils soient? Car celui-ci n’a pu être accusé d’aucune faute , non plus que le curé de Pomeyrol , encore en Guienne , qu’ils firent mettre d’abord en prison et dans un cachot, sans information précédente , et sans lui dire pourquoi , selon le style de l’inquisition romaine ; ensuite de quoi ils cherchèrent des preuves pour le convaincre de jansénisme. Mais les juges qui travaillaient a son procès furent bien surpris de voir , par l’information qu’ils en firent , l’innocence de ce bon homme , et les superstitions incroyables de ses paroissiens; car un des plus grands chefs de leur accusation, et où ils insistaient le plus était celui-ci : « au’il leur avait prêché queJé-
« sus-Christ était dans le saint sacrement, et non pas « dans leur bannière > ; parce qu’il les avait repris de ce que , lorsqu’on levait la sainte hostie , ils se tournaient vers leur bannière , où Jésus-Christ était peint, et non pas vers le saint sacrement pour l’adorer ; ce qui combla tellement les juges de confusion, qu’ils le firent sortir incontinent delà prison où il avait été deux mois ; et quelque demande qu’il fît qu’on achevât son procès, et qu’on punît ou lui, ou ses accusateurs, il ne put avoir aucune raison de tantde mauvais traitements.
En vérité, monsieur, cela n’est pas tant mal pour des inquisiteurs qui ne font encore que commencer; et s’ils ont bien usé de ces violences sur des constitutions et des brefs qui n’ont pas été reçus au parlement, que ne feraient-ils point sur une bulle qui y aurait été reçue ! Car on me fait mourir de rire quand on me dit que la déclaration du roi pour l’enregistrement de la bulle portera que ce sera sans établir d’inquisition , et sans préjudice de notre liberté ; j’aimerais autant qu’on nous fit mourir sans préjudice de notre vie. Ce n’est pas le mot d’inquisition qui nous fait peur, mais la chose même : or, de quelque mot qu’on l’appelle , c’en est bien une effective, et un véritable violement de nos libertés , que de nous traiter comme, le clergé le prétend .
Et ne trouvez-vous pas de même que c’est aussi une faible consolation de nous dire que le parlement sera toujours maître des appels comme d’abus ; puisqu’en recevant la bulle il ôterait l’un des plus grands moyens d’appeler comme d abus qu’on aurait , si elle avait été refusée ? Mais , quoiqu’on pût toujours en appeler, combien persécuterait-on de gens dans les provinces éloignées qui ne pourraient se servir de ce remède !
Car que ne souffrirait point un pauvre curé du Lyonnais ou du Poitou plutôt que de venir à Paris !
)\s sont donc assez forts si cette bulle est reçue , encore que les appels comme d’abus soient permis. De sorte quv je trouve qu’ils ont été mal conseillés de prendre la délibération qui se voit dans leur dernier procès-verbal imprimé chez Vitré, p. 2 : que « le roi « sera très-humblement supplié d’envoyer à tous les « parlements une défense générale de connaître des « appels comme d’abus qu’on pourrait faire à raison « de ces signatures. » Qu’ont-ils gagné par là sinon de témoigner qu’ils sentent bien eux-mêmes l’injustice de leur dessein; puisqu’ils ont craint les parlements , et qu’ils ont pensé à leur lier les mains pour le faire réussir? pouvaient-ils mieux marquer la passion qu’ils ont d’agir en maîtres et en souverains inquisiteurs? Ils ne sont donc pas adroits d’avoir ainsi averti tout le monde de leur intention : car ce n’était pas le moyen d’obtenir l’enregistrement qu’ils demandent , que de montrer ainsi par avance à quoi ils s’en veulent servir : aussi l’ont-ils bien reconnu , mais trop tard. Car après avoir laissé courir ce procès-verbal imprimé, dont ils ont même envoyé aux évêques des exemplaires en forme et signés par les agents du clergé, quand ils se sont aperçus que cela leur faisait tort , ils se sont avisés d’essayer de le supprimer : ce qui ne fait que montrer de mieux en mieux leur artifice. Cependant ils s’imaginent que parce qu’ils ne demandent maintenant qu’une simple attache , la plus douce du monde en apparence , le parlement se prendra à ce piège , et né s’arrêtera qu’à considérer simplement cette bulle qu’on lui présente, sans prendre garde à la fin à laquelle on
la destine, et qu’ils ont fait paraître si à découvert dans des pièces authentiques. Ils sont admirables de vouloir prendre le parlement pour dupe. Mais je suis trompé, s’ils no sont trompés eux-mêmes. Je vois assez l’air que cette affaire prend. Je parle tous les matins à des conseillers au sortir du palais , et il n’y en a point qui ne voie clair en tout cela. Votre rapporteur me disait encore ce matin qu’il ne regardait pas cette affaire comme une affaire ordinaire, et qu’on ne devait pas considérer cette bulle comme une simple bulle qui décide quelque point contesté, ce qui serait de peu de conséquence, mais comme le fondement d’une nouvelle inquisition qu’on veut former, et à laquelle il ne manque que le consentement du parlement pour être achevée.
J’ai été bien aise de voir que le parlement prend ainsi les choses à fond. Et en effet, quand il n’y aurait rien en cette bulle qui la rendît rejetable par ellemême, au lieu qu’elle est toute pleine de nullités essentielles, néanmoins le parlement ne pourrait la recevoir aujourd’hui, dans la seule vue des suites qu’on en veut faire dépendre. Car combien y a-t-il de choses que l’on peut recevoir en un temps, et non pas en un autre I C’est ce que la Sorbonne représenta fort bien lorsqu’on voulut obliger tous les docteurs de « protes- « ter qu’ils ne diraient rien de contraire aux décrets des « papes , sans restriction, et sans ajouter que ce serait « sauf les d'sous et les libertés du royaume ; » à quoi on essayai» de 'es porter par l’exemple de quelques docteurs anciens jue l’on disait l’avoir fait. Mais ils déclarèrent dans l’examen de cette matière, queM.Fillesac, doyen do Sorbonne, fit imprimer alo'’s, en 4628,
DE L’INQEISITION EN FRANCE, premièrement: « que si quelques-uns avaient fait celte « protestation autrefois , c’était une chose extraordi- « naire qui ne leur imposait pas de loi; et de plus, a qu’on pourrait l’avoir fait en d’autres temps en contt science sans qu’on pût le faire aujourd’hui , à cause « de la nouvelle disposition des choses. » Et les raisons qu’ils en donnent, page 89, sont : que « depuis « quelques siècles les papes ont fait un grand nombre « de décrets , de décrétales , de bulles et de conslilu- « lions contraires aux anciens décrets , et même à « l’Écriture sainte ; » dont ils donnent plusieurs exemples, tant de ceux qui sont contre l’Écriture , que de ceux qui sont contre les libertés de l’Église gallicane et l’autorité de nos rois , et entre autres celui du pape Boniface VIII qui déclare hérétiques ceux qui ne croiront pas que le roi de France lui est soumis , même dans les choses temporelles , et qui définit , dans sa bulle Unam sanctam, qu’il « est de nécessité de salut « de croire que le pape est maître de l’un et de l’autre. « glaive , tant spirituel que temporel , et que toute hu- « maine créature lui est sujette. » De sorte que c’est être hérétique , selon ce pape , que de dire le contraire. A. quoi ces docteurs joignent la bulle Cum ex apostolatus, qui déclare que « toutes sortes de per- « sonnes , rois et particuliers , qui tombent dans î’hé- < résie , ou qui favorisent , retirent ou recèlent des « hérétiques , sont déchus et pour jamais rendus inf capables de tous honneurs , dignités et biens , les- « quels il expose au premier qui s’en pourra empa- « rer. >> Ils témoignent donc sur cela que, dans l’air présent de la cour de Rome, il est impossible de s’obliger à leur obéir sans restriction ; et c'est ce qu’ils
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confirment par la disposition des esprits , de ce tempslà, comme ils disent . page 47, en ces termes : « Nous « sommes arrivés en un temps où, depuis cinquante « ans en çà , on a vu publier plusieurs bulles sembla- « blés , et qui s’attribuent ce droit imaginaire de dis- « poser des royaumes. Nous avons vu en même temps « plusieurs livres de cette trempe au grand préjudice « de l’État et de la vie même de nos rois; et entre « autres le livre exécrable intitulé (i) Admonitio, et « celui de Sanctarel, jésuite, fait pour soutenir ces « maximes contre le roi et ses États. D’où l’on voit « clairement , disent-ils pages 53 et 95, quel est le des « sein de ceux qui poursuivent ces nouvelles protes « talions qu’on nous demande , qui n’est autre que de « renverser finement les maximes fondamentales de « cet État , qui sont ruinées par les décrets des papes; « n’étant que trop évident et manifeste que les prati- « ques et menées qu’ils font pour cette nouveauté n’est * pour autre sujet et autre fin que pour autoriser les « bulles contraires à l’autorité du roi , et pour éluder « les censures des livres de Sanctarel et de Mariana,
(1) Ce livre impie parut en 1025, sous le litre : G.Ii. TheologL ad Ludovicum Xlil Admonitio^ etc., in-4°, Augustœ Vindelicoriun, 4625. en allemand, 1025. — Idem, en français, in-4°, Francheville, 1627. On l’altribua d’a^'.r<l k Jean Boucher, fameux ligueur, jadis curé de Saint-Benoit à Pâtis, et depc.s archidiacre de Tournay ; mais on a su qu’il était d’André-Eudœmon- Johannes, jésuite, qui vint en France avec le cardinal Barberin, légat du pape. Ce jésuite mourut à Rome le 24 décembre 1625. Il attaque dans ce livre les alliances que le roi, pour la défense de son royaume, avoit faites avec des puissances protestantes. Ce jésuite a semé dans ce livre une infinité de maximes pernicieuses en matière d’État, qui révoltèrent tous les ordres du royaume. Il a été condamné plus d’une fois ; mais aujourd’hui il est entièrement oublié. Sanctarel fut un autre jésuite dont les écrits, également dangereux pour le roi et pour l’État, ont été condamnés parla Sorbonne. On doit voir ces condamnations dans le CoHe^'Ho judicioium d« M. Dargenlré, évêque de Tulle.
« jésuite (1), comme aussi les arrêts du conseil et du « parlement qui condamnent telle doctrine comme « détestable. > D’où ils concluent, ce qu’ils avaient dit pages 46 et 47 , que * quand il serait vrai que de- € puis longtemps on aurait consenti à faire ces pro- « testations , ce qui n’est pas , il serait à présent né- « cessaire de les refuser. >
J’en dis de même sur notre affaire. Quand il serait vrai , ce qui n’est pas, que cette bulle pourrait être reçue, en ne la regardant qu'en elle-même, on ne devrait pourtant point la recevoir maintenant , parce que ce serait favoriser les desseins visibles de ceux qui n’en demandent la réception que pour en abuser, et nous asservir à ce vilain tribunal de l’inquisition sous lequel presque toute la chrétienté gémit. Mais je dis de plus qu’elle est tellement pleine de nullités en ellemême, qu’elle ne peut être reçue sans blesser toutes les formes de la justice. Je vous dirai ici quelquesunes de ces nullités , car je n’ai pas encore oublié tout mon droit canon.
Ne pensez pas rire de la première , qui est le gros solécisme connu de tout le monde dans le mot imprimantur. Car cela la rend nulle par les décrets du pape Luce III, c. Ad audientiam , tit. De rescriptis , et si indubitablement nulle , que la glose ajoute que, c selon « le sentiment de tous les canonistes , on ne doit écou- I ter aucune prouve de la validité d’une bulle contre
(1) livre de Mariana, jésuite, De rege et régis iastitutione, fut aussi con* damné au parlement , pour la maxime si dangereuse qu’il avance en permettant aux peuples de tuer les rois qu’ils regardent comme des tyrans. C’est de cette école eue sont sortis tant de parric»des qui ont attenté à la vie de Henri IV, Tun de noi lûeiUeurs princes.
« une telle présomption de fausseté ; Contra istam € prœsumptio7iem est admittenda probatio; > tant cela marque qu’elle a été faite par légèreté et par surprise. Aussi on en a fait beau bruit en Flandre ; car il est constant que cette faute est dans l’original , et qu’ainsi il n’a de rien servi de la réformer dans les dernières impressions qu’on en a faites, parce que l’original étant nul , les copies le sont aussi ; outre qu’il est porté dans le droit que * le moindre chant gement, même d’un point , rend une bulle nulle, et < que celui qui l’a fait est excommunié. » In bulla Cœnœ, c. Licet. Rebuff. inPraxi.
Une autre nullité, et qui nous touche de plus près, est que le pape y menace de peines ceux qui n’obéiront pas à sa bulle ; sur quoi je laisse au parlement à juger s’il appartient au pape de menacer de peines les sujets du roi : subpænis ipso facto incurrendis.
Mais une autre nullité importante est la manière injurieuse dont on y a rabaissé l’ordre sacré et suprême de l’épiscopat, en le mettant au rang des moindres ordres , dans la clause où le pape, parlant de soi quand il était cardinal et évêque, dit qu’il était alors in minoribus; ce qui est une expression qui rend la bulle nulle selon le chapitre Quam gravi, titul. De crimine falsi, où il est dit que si un pape, parlant d’un évêque , l’appelle son fils au lieu de l’appeler son frère, au préjudice de la société qui est entre lui et tous les évêques du monde dans l’épiscopat , l’acte où se trouvera une telle expression soit nul. Que dirat-on donc de celle-ci , où le pape traite les évêques non pas de fils , mais de mineurs ? ce qui est un terme si choquant et si méprisant, que l’assemblée du
DE L’INQUISITION EN FRANCE, clergé / qui n’a pas eu d’ailleurs trop de zèle pour les intérêts de l’épiscopat, l’a changé dans la version quelle* a faite de la bulle, où l’on a réformé cette période comme on a pu ; mais ils n’ont pas relevé par à l’honne^S’ de leur caractère, qui demeure (létri üans l’original et dans le latin même qu’ils rapportent; de sorte que cette correction ne rend que plus visible l’outrage qui a été fait à leur dignité, et la faiblesse qu’ils ont témoignée en le souffrant.
En voulez-vous d’autres? que direz-vous de ce que le pape ne se contente pas de défendre d’écrire , de prêcher et de rien dire de contraire à ses décisions, comme on reconnaît qu’il en a le pouvoir par le rang suprême qu’il lient dans l’Église? mais il veut aller au delà, et nous imposer de croire ce qu’il a décidé lui seul : Teneant; et c’est ce que nous ne pourrions reconnaître sans confesser que « nous et nos rois sommes « ses sujets dans le temporel même > , puisque leurs bulles déclarent nettement que « c’est une hérésie a de dire le contraire : » Aliter sentienles hœreticos reputamus, disait Boniface YIII à notre roi Philippe le Bel. Il est donc sans doute que si nous tenons le pape pour infaillible, il faut que nous nous déclarions pour ses esclaves, ou que nous passions pour hérétiques , puisque nous résisterions à une autorité infaillible. Aussi jamais l’Église n’a reconnu cette infaillibilité dans le pape, mais seulement dans le concile universel , auquel on a toujours appelé des jugements injustes des papes. Et au lieu que, pour établir leur souveraine domination , ils ont souvent entrepris de traiter comme hérétiques ceux qui appelleraient d’eux au concile , comme firent Pie 11 ,
Jules II et Léon X, l’Église au contraire soutient , comme il a été déterminé en plein concile universel , que le pape lui est soumis. Et c’est pourquoi nos rois, leurs procureurs généraux , les universités entières , et les particuliers, ont si souvent appelé des bulles au concile, ainsi qu’il se voit dans tout le chapitre xm des Libertés de l’Église gallicane. Aussi le principal fondement de nos libertés , et dont M. Pithou les fait presque toutes dépendre, est cette ancienne maxime : « qu’encore que le pape soit souverain ès choses spi- « rituelles , néanmoins en France la puissance sou- « veraiiie n’a point de lieu; mais qu’elle est bornée « par les canons et règles des anciens conciles : et in « hoc maxime consistit liberlas Ecclesîæ gallicanœ, « selon l’université de Paris. » Sur quoi M. Du Puy , dans ses Commentaires sur ces libertés , dédies à feu M. Molé, premier président et garde des sceaux, imprimés chez Cramoisy , avec bon privilège , rapporte, page 30 , que nos théologiens appellent cette pleine puissance du pape une tempête consommée et une parole diabolique : plenam tempestatem et verbum diabolicum.
Voilà les sentiments de nos docteurs, selon lesquels nous avons toujours tenu que « la décision du pape « n’oblige point à croire ce qu’il a décidé, même en « matière de foi , parce qu’il est sujet à errer dans la « foi ; mais seulement à n’y rien dire de contraire, « s’il n’y en a de grandes raisons : In causis fdei de- « terminatio solius papæ, ut papœ, non ligat ad cre- K dendum , quia est deviabilis a fide » , comme dit Gerson. Le pape entreprend donc sur nos libertés dans cette bulle oü il nous veut obliger de croire
gcs décisions , et ainsi c’en est une nullité manifeste.
C’en esi aussi une autre , plus considérable qu’il ne semble, lorsque le pape dit qu'on a employé h exami« ner cette matière la plus grande diligence qui se puisse désirer : qua major desiderari non f assit; car il y a ici un artifice secret qu’il faut découvrir; cest que, comme je vous l’ai déjà dit, les papes veulent qu’on croie qu’ils peuvent seuls décider les points de foi , en sorte qu’après cela il ne faut rien désirer davantage; au lieu que nous soutenons qu’il n’y a que les conciles qui puissent obliger à croire, et qui ne laissent rien à désirer. Et ainsi le pape fait fort bien, selon sa prétention, de nous vouloir faire avouer qu’on a apporté en celte matière tout ce qui se peut désirer, quoiqu’il n'ait fait autre chose que consulter quelques réguliers. Mais nous ferions fort mal d’y consentir, puisque ce serait le reconnaître pour infaillible, blesser infiniment nos libertés, ruiner les appels au concile général , et même rendre tous les conciles inutiles; puisque le pape suffirait seul , s’il était infaillible. Et ne doutez point que les partisans de la cour de Rome ne fissent bien valoir un jour la réception de cette bulle, pour en tirer ces conséquences
11 y a bien d autres nullités essentielles , que je serais trop long à rapporter. Jamais bulle n’en eut tant. Mais ce qui la met le plus hors d’état d’être reçue au parlement est qu’ayant été faite par le pape seul , sans concile , et même sans l’avis du collège des cardinaux, elle ne peut être considérée que comme ayant été faite par le propre mouvement du pape, motu proprio, que i on ne reconnaît point en France ; car on n’y a jamais
reçu les bulles faites molu proprio en matière de foi ou de chose qui regarde toute l’Église , quelque effort qu’aient fait fes papes pour cela , comme fit Innocent Xdans sa bulle de la résidence des cardinaux , de l’an 1646, où il déclare « qu’encore qu’elle soit faite « par son propre mouvement » , il entend qu’elle ait « la même force que si elle avait été faite par le conseil « des cardinaux : » sur quoi feu M. l’avocat général Talon dit que « c’était en vain que dans cette clause le « pape avait voulu suppléer , par la voie de puissance, « à l’essence d’un acte important »; de sorte quelle fut rejetée comme abusive. Et la dernière constitution du même pape, sur les cinq propositions, quoiqu’elle décidât des points de foi qui étaient reconnus de tous les théologiens sans exception , néanmoins , par cette seule raison que le pape y parlait seul , on n’osa pas seulement en demander l’enregistrement , quelque désir que l’on en eût. Comment donc celle d’Alexandre n’y serait-elle pas refusée, puisque , quand elle n’aurait point tant d’autres nullités, ce défaut essentiel d’être faite parle pape seul la rend incapable d’y être admise?
Il est donc constant, monsieur, qu’il n’y eut jamais de bulle moins recevable que celle-ci : puisqu’on la devrait rejeter à cause de ses nullités, quand on n’en voudrait point faire de mauvais usage ; et qu’on la devrait encore rejeter à cause du mauvais usage qu’on médite d’en faire, quand elle n’aurait point de nullités. Que sera-ce donc si l’on en considère tout ensemble et les nullités et l’usage? N’est-il pas visible que, si celle-ci passe , il n’y en aura point qu’on ne soit obligé d’admettre, et qu’ainsi nous voilà exposés à
toutcj celles qui pourront arriver de Rome; ce qui n’est pas d’une petite conséquence ; car on peut juger de ce qui en peut venir par ce qui en est déjà venu. Ne voyez-vous pas qu’on ne tâche qu’à multiplier les bulles, afin que ce soient autant de titres de i’infaillibililé , qui en a besoin , et que le monde s’accoutume peu à peu à y ajouter une créance aveugle? Quand iis se seront ainsi rendus maîtres de l’esprit des peuples , ce sera en vain que les parlements s’opposeront aux entreprises de Rome sur la puissance temporelle de nos rois ; leur opposition ne passera que pour un effet de politique, et non pas pour une décharge de conscience; on les fera passer eux-mêmes pour hérétiques , quand il plaira à Rome ; car le moyen de faire croire qu’une autorité infaillible se soit trompée! de sorte qu’après les bulles de Boniface VIII et de ses semblables , il n’y a point de différence entre dire que le pape est infaillible , et dire que nous sommes ses sujets.
Vous voyez par tout cela , monsieur , et combien cette bulle est dangereuse par la fin oü l’on veut la faire servir , et combien elle est défectueuse dans la manière dont elle est dressée. 11 ne me reste qu’à vous faire remarquer combien elle est peu considérable dans le fond , et dans la matière qui y est décidée; laquelle n’étant qu’un simple point de fait, est bien éloignée de mériter tout le bruit qu’on en veut faire. Car il est constant , selon tous les théologiens du monde, que ce fait ne peut rendre hérétiques ceux qui le nient, mais tout au plus téméraires ; or, qu’une témérité mérite qu’on prive les gens de leurs biens et bénéfices, et qu’on les punisse comme des héréti-
qoes ,, cela n’est pas raisonnable ; car pourquoi traiter comme hérétiques ceux qui ne le sont point, la dispute n’étant que sur un point de fait qui ne peut taire d’hérésie? Cependant quelques évêques qui ont résolu de déposséder les bénéficiers , et qui n’en ont de prétexte que sur ce point de fait , ont arrêté , dans leur lettre circulaire du 17 mars dernier, que « ceux « qui refuseront de souscrire le fait seront traités « comme s’ils refusaient de souscrire le droit. » Ils ont beau faire néanmoins, ils ne sauraient confondre par toute leur puissance ces choses qui sont séparées par leur nature ; un simple fait demeurera toujours un simple fait, et celui-ci ne saurait jamais donner lieu de priver les gens de leurs bénéfices; car j’en reviens toujours là.
N’est-il donc pas plus clair que le jour qu’en tout ceci ils n’ont point du tout songé à nous instruire dans la foi , mais seulement à nous assujettir à l’inquisition? C’est ce que je vous montrerais au long si j en avais le loisir, tant pour le point qu’ils ont choisi pour objet de leurs décisions, que par la manière dont ils s’y prennent. Car n’est-ce pas un bel article de foi de croire que des propositions que tout le monde condamne sont dans un livre? et peut-on s’imaginer que ce soit seulement pour faire croire ce point qu’on exige des signatures de toute l’Église? Il faudrait être bien simple. S’ils avaient tant voulu le faire croire , ils n’avaient qu’à en citer les pages; et s’ils avaient f u dessein de nous éclairer tout de bon . ils nous auraient expliqué ce sens de Jansénius , qu’iis condamnent sans dire ce que c’est : comme dit fort bien la dixkuitième, que mon fils m’a montrée ce matin. Kccon-
DE L’INQUISITION EN FnANCE.
naissez-le doue , monsieur , ils n’ont pensé qu’à eux , et non pas à nous. Us n’ont choisi ce point que parce qu’il leur était favorable, à cause de la passion qu’on a contre Jansénius ; ils ont voulu ménager cette occasion, et, tournant à leurs fins le désir qu’on a témoigné de voir condamner celte doctrine, ils ont cru que nous y serions assez échauffés pour acheter leurs iiulles par la perte de nos libertés.
Comme j’écrivais ces dernières lignes , je viens de voir un conseiller des plus habiles, qui m’a dit que c'est une maxime constante dans les parlements, qu’ils sont les juges légitimes et naturels des questions de fait qui se rencontrent dans les matières ecclésiastiques; et qu’ainsi, n’étant question ici que de savoir si les cinq propositions condamnées sont tirées de Jansénius, il leur appartient d’examiner si elles y sont, au cas qu’on leur présente cette bulle : de même que dans la célèbre conférence de Fontainebleau, où le cardinal Du Perron accusa de faux cinq cents passages des Pères allégués par du PIcssis-Mornay , le roi Henri IV nomma des commissaires laïques pour juger cette affaire, où il était question d’examiner si ces passages étaient véritablement dans les Pères , comme il s’agit ici de savoir si ces propositions sont dans Jansénius ; et quelque bruit que fit le nonce d’abord , de ce qu’on ne prenait pas des ecclésiastiques pour connaître d’une matière ecclésiastique, ils en demeure rent les juges , parce qu’il n’était question que d’exa-. miner des points de fait. Il m’en donna encore d’aulret exemples ; mais celui-là suffit pour mettre la cliose hors de doute , et pour montrer que , si l’on presse le parlement sur le sujet de la bulle, nous aurons le plai-
sir de lui voir examiner régulièrement , et en pleine assemblée des chambres, si ces cinq proposil ions sont dans le livre de Jansénius : nous saurons s’il est vrai que ce soit une témérité de ne pas le croire , et nous verrons le jugement du pape exposé au jugement du parlement.
Ainsi je ne puis assez admirer combien ce dessein d’inquisition a été mal concerté , pour avoir été conduit par de si habiles gens ; car ils ne pouvaient choisir de base plus faible et plus ruineuse que cette bulle, qui , n’étant que sur un fait, ne pouvait jamais être assez considérable pour soutenir une si grande entreprise. Car ne serait-ce pas une chose honteuse et insupportable que l’inquisition , qu’on n’a point voulu souffrir en France pour les choses mêmes de la foi , s’introduisît aujourd’hui sur ce point de fait , et que tout le monde y contribuât volontairement : les évêques en l’établissant par leur autorité , et le parlement en les laissant faire?
Je ne crois pas qu’il soit disposé à cela , il n’y a point ici de raillerie; cela les touche eux-mêmes, comme j’ai dit tantôt , au moins pour leurs parents et amis , n’y ayant guère de personnes qui puissent être sans intérêt dans une affaire générale. Le moins de servitude qu’on peut est le meilleur; les gens sages ne s’en attireront jamais de gaieté de cœur. Qu’ils cherchent donc d’autres manières de faire croire que ces propositions sont dans ce livre ; qu’ils écrivent tant qu’ils voudront, ou plutôt qu’ils se taisent tous, on n’a que trop parlé de tout cela ; qu’ils laissent le monde en repos et nos bénéfices en assurance.
Si le parlement prend connaissance de cette affaire,
j’ai d’assez bons mémoires pour montrer combien il y a de différence entre la primauté qu# Dieu a véri^ tablement donnée au pape pour l’édilicatipn de J’Église, et l’infaillibilité que ses flatteurs lui voudraient donner pour la destruction de l’Église et de nos libertés.